2. Clément

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Je sors du lit et me presse vers les toilettes en ignorant les interrogations de Mia dans mon dos, qui sont clairement la dernière de mes préoccupations. Que veut soudainement nous dire Constance ? J'essaie de ne pas me faire de faux espoirs alors que l'écran de mon téléphone s'illumine, affichant la notification d'un appel de groupe. D'un doigt tremblant, je décroche, fermant à clé la porte des toilettes en entendant des pas dans le couloir.

_ Va-t-en, Mia.

Je ne l'écoute pas geindre derrière la porte. M'appuyant au mur des toilettes, je porte le téléphone à mon oreille :

_ Allô ?

_ Allô, répond instantanément Constance., et sa voix répand une chaleur étrange dans toute ma poitrine.

_ Vous... allez bien ?

Ma propre question m'arrache une grimace. Leurs réponses ne feront que me rappeler à quel point je vais mal, moi, et je tente de ne pas tout leur balancer quand Alexis répond, d'une voix enrouée :

_ Ouaip.

_ Ca va, renchérit Constance.

Je ferme les paupières, les lèvres fermées, et entends Roxane émettre un petit rire dont je ne sais distinguer la raison.

_ Ouais, dit-elle après un soupir.

Je fronce les sourcils, tentant d'imaginer la personne qu'elle est devenue au téléphone avec nous, sûrement chez une amie, ou en ville, ses vêtements tendance mettant en valeur sa nouvelle silhouette et son maquillage lui donnant l'air plus âgé. J'entends Alex se racler la gorge, et j'oublie cette vision décevante de Roxane pour fixer mon regard sur le mur carrelé en face de moi.

_ Qu'est-ce que tu voulais nous dire, Constance ?

_ Je...

Il y a un court silence, qui me parait tellement long que je regarde mon téléphone, vérifiant qu'elle n'ait pas raccroché, mais elle continue après une grande inspiration :

_ Je... Je ne vais pas si bien que ça. Peut-être que vous, si, je le comprends mais... essayez de... Enfin...

Elle s'arrête à nouveau, et je crois entendre un son sourd, proche du sanglot, sans savoir dire de qui il parvient. Elle reprend assez vite, d'une voix beaucoup plus nette et posée :

_ Je dois vous parler d'un truc. Est-ce qu'on pourrait se voir ? Comme... Comme avant ?

Je me laisse lentement glisser contre le mur des toilettes, obligé de replier mes longues jambes contre moi dans l'espace étroit. J'entends vaguement l'approbation de nos deux amis, et, malgré la culpabilité que ce sentiment m'inflige, je me sens presque heureux que Constance aille mal, ou plutôt, que je ne sois plus le seul. Je déglutis, troublé de ressentir quelque chose d'autre que le vide ou le chagrin, et réponds à mon tour :

_ OK.

Deux lettres. Le soulagement dans ma voix quand je les prononce prouve à quel point elles ne sont pas insignifiantes. Ils raccrochent, et je reste un instant pantois dans les toilettes, le carrelage froid faisant frissonner mon dos nu. Je n'ai pas envie de retourner dans ma chambre, de retrouver Mia, la preuve vivante de cette vie dont je ne veux plus, et qui me coupe inévitablement du groupe. Je n'ai pas non plus envie de rester ici, sans les avoir au téléphone. J'ai juste envie d'enfiler un t-shirt et de les rejoindre, pour leur parler.

Comme avant.

C'est ce qu'a dit Constance. Je veux retrouver cet avant au moins autant qu'elle, et c'est ce qui me pousse à ouvrir la porte, les yeux bruns de Mia se posant sur moi dès que je sors de mon isoloir.

_ Je t'avais dit de t'en aller.

Mon ton est beaucoup plus sec que ce que j'avais prévu, mais elle ne cille même pas. Elle a l'habitude, et cette idée me dégoûte vaguement de moi-même, me montrant une nouvelle fois à quel point je suis différent de celui que j'étais avant. S'approchant de moi, elle me dit doucement :

_ Tu étais au téléphone ?

Lui passant devant, je me rends à nouveau dans ma chambre, lui rendant son chemisier pour l'inciter à s'en aller. Elle le prend sans broncher, mais pose une main sur mon bras après l'avoir enfilé, comme pour m'intimer de ralentir. Haussant ses sourcils blonds, elle me demande :

_ Qu'est-ce qui se passe, Clem-Clem ?

Je retrousse le nez à l'entente de ce surnom. Je retire sa main parfaitement manucurée – qui me rappelle qu'elle ressemble beaucoup aux nouveaux amis de Roxane que je hais – de mon bras et lui dis, d'une voix que je tente moins méchante :

_ J'ai des choses à faire, Mia. Et... ne m'appelle pas comme ça. S'il te plait.

Je regrette qu'elle soit venue ; elle a beau être une bonne distraction et m'aider à temporairement oublier ce qui me manque, je ne partage en rien ses sentiments, et ses tentatives de discussion sur mes états d'âmes comme ses surnoms affectueux me rendent malade. Je suis véritablement un connard avec elle, mais je m'en fiche. Je me répète sans cesse que je l'ai juste rencontrée au mauvais moment, et qu'elle comprend donc mes réactions.

Comprenant qu'elle n'obtiendrait pas de réponse aujourd'hui, elle enfile sa veste en jean et se penche pour m'embrasser, mais je l'évite. Son regard se brouille d'incompréhension, et elle pince ses lèvres recouvertes de gloss. Si elle est habituée à ma froideur et mes sautes d'humeur, elle sais aussi que je ne la repousse jamais physiquement, ce lien étant l'un des seuls qui me servent véritablement dans notre relation, aussi malsain soit-il.

_ Dis-moi ce qui se passe, Clément. Pourquoi restes-tu toujours si... Distant ?

Elle passe une main dans ses cheveux lissés, dans un geste nerveux. J'évite son regard, préparant une réponse tout en me dirigeant vers la porte d'entrée pour qu'elle s'en aille :

_ Tu sais comment je suis, Mia, et là, je n'ai plus envie de... Enfin, je crois que j'ai besoin de réfléchir.

_ De quoi tu parles ?

_ Je suis pas sûr que... Qu'il faut qu'on continue, toi et moi, enfin...

A peine un appel avec le groupe et voilà que je flingue ce que j'ai construit de cette nouvelle vie.

Si on peut appeler ça construire...

Je regarde à nouveau Mia, la découvrant le regard trouble et les lèvres tremblantes.

Elle ne va quand même pas pleurer ?

_ Qu'on continue ? Tu... Tu veux arrêter ? Mais... Pourquoi ? Tous les deux... Ca allait, enfin, j'ai toujours essayé de...

Sa voix s'éteint dans ce qui semble être un sanglot, et un air triste se peint sur son visage, qui provoque un soudain malaise en moi.

Tous les deux, ça allait ? Elle est aveugle ?

Face à mon air énervé, elle craque et les larmes dévalent ses joues, laissant des trainées noires sur sa peau claire. Ses pleurs, au lieu de m'attendrir, ne font que m'irriter un peu plus. Qu'elle se mette dans un état pareil pour une si petite chose, une relation si bancale et inutile, avec quelqu'un dont elle ne connait quasiment rien, me fait bouillir. Tout ce qu'elle sait sur moi, elle l'a appris au lycée ou par ma mère, mais je ne lui ai jamais rien dévoilé, rien confié sur qui j'étais avant qu'elle ne m'adresse la parole. Furieux, perdant la patience de l'avoir avec moi, je tire ma dernière carte, qui marche à tous les coups :

_ Ne pleure pas. Tu n'en as pas le droit avec moi, tu ne sais pas ce que c'est d'être vraiment au plus mal.

Je savais que mes paroles étaient injustes, mais sa réaction est instantanée : l'air coupable, elle bredouille :

_ Je sais, Clem-Clem, mais... Enfin, ça fait si longtemps...

Elle baisse la tête, et ses cheveux cachent son visage un instant avant qu'elle ne la relève.

_ Je sais que tu es triste, mais... J'ai le droit de l'être aussi. Et puis, ça fait un an, maintenant, je pensais qu'avec le temps, tu... oublierais, au moins un peu, et que tu t'ouvrirais à moi...

_ Ne me demande pas l'impossible. Tu sais très bien que ça ne fonctionnait pas... Nous deux.

Les mâchoires serrées, j'ouvre la porte et pose une main dans son dos pour la pousser vers l'extérieur. Je la referme sans attendre, ayant pour dernière image ses joues tâchées de mascara et son regard peiné. Jamais je ne me serais comporté comme ça, avant. Avec la bande, j'étais la meilleure version de moi-même, une version que je ne peux plus être, seul, maintenant. Je n'aurais jamais cru que, inséparables comme nous l'étions, nous ne fêterions jamais nos dix-huit ans ensemble.

Je secoue la tête pour chasser ces pensées et attrapai mon téléphone, découvrant de nouveaux messages des Cinq.

Rox : Je pense aussi qu'on a besoin de parler.

Je plisse les yeux et relis l'auteur du message, étonné de voir que Roxane puisse encore penser avoir besoin de nous. Remontant dans ma chambre, je continue de lire la conversation.

Constance : Pareil. Je dois vous parler d'un truc en particulier, donc on fait ça chez moi ?

Alex : OK, quand ?

Constance : 20 min ?

Rox : OK.

La conversation est plus froide que jamais. J'envoie mon approbation en même temps qu'Alexis, d'un même « d'accord » impersonnel et distant. Après avoir enfilé un t-shirt, je m'assieds sur mon lit, les yeux fixés sur l'horloge suspendue au dessus de ma guitare, regardant l'aiguille rouge trotter, beaucoup plus lentement que je ne le voudrais. Alors que je m'apprête à me lever pour trouver autre chose à faire pendant ces vingt minutes vacantes, mon regard se pose sur un objet brillant dans un coin de la pièce.

Evidemment.

Je ne l'ai pas revu depuis la fois où je l'ai balancé du plus fort que je le pouvais à travers ma chambre, après que je me sois définitivement rendu compte que ma vie avait complètement changé. Il a reposé là pendant tout ce temps, sans que je n'y prête plus attention. Un petit pendentif, rond, accroché à une fine chaîne de la même couleur argent, et gravé de mon surnom. Presque inconsciemment, je me lève et le ramasse, passant le gras de mon pouce sur la légère faille que creusent les lettres dans l'acier, puis, dans un geste quasiment robotique, détache le fermoir pour passer le collier autour de mon cou, comme je le faisais il y a ce qui me parait être des siècles.

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