22 - Wlad

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Après avoir laissé Poub’s et mon sac à dos chez Marco, je me rendis à l’Oasis en début d’après-midi. Fidèles au poste, campés sur le banc devant l’entrée, Marcel et René commentaient les allées et venues de l’établissement.

« Tiens y laissent entrer les clochards maintenant ici ? »

Merci, c’était sympa ! Alors que j’avais fait l’effort de me changer et de mettre une chemise, même si pas repassée.

- Mais non René, t’as pété une durite ou quoi, r’garde, c’est le petiot d’Iza. »

- Le petiot, le petiot…faudra leur dire de te changer les lunettes. Il doit bien faire deux têtes de plus que toi.

- Hey c’est toi la taupe qui devrait changer de lunettes, tu l’as même pas reconnu. Pourtant… »

La porte vitrée se referma m’empêchant d’entendre la suite de leur débat. Je souris à l’idée des quelques minutes de discussion enflammée que ma venue allait susciter, jusqu’au prochain passage d’un autre visiteur. L’odeur typique de l’hôpital me saisit aussitôt dans le hall. Je me présentai à l’hôtesse d’accueil puis slalomai dans les couloirs, évitant les blouses blanches, les chariots, les fauteuils et les déambulateurs jusqu’à l’unité de vie de ma grand-mère. C’est que le samedi, il y avait du trafic, les visiteurs étaient plus nombreux et les p’tits vieux de sortie.

Babcia était assise dans son fauteuil face à la fenêtre de sa chambre. Elle ne m’entendit pas entrer et sursauta à l’appel de son nom.

« Izabela.

- Ah, encore un nouveau. Entrez jeune homme, m’invita-t-elle d’une petite voix un peu perdue, comme tirée de ses pensées. C’est pour mes médicaments ?

-Non, Babcia. C’est moi. C’est Wladek. Je viens te rendre visite.

Je m’assis sur le bord du lit près d’elle. Elle avait les traits tirés et les joues plus creuses. Malgré une mise en plis récente et une tenue vestimentaire soignée, elle paraissait éteinte dans ce fauteuil trop grand pour elle.

- C’est pas l’heure de mes médicaments ? Vous êtes sûr ? Pourtant je pensais…

Son regard se fit plus vague et elle retourna à la contemplation du parc qu’elle apercevait depuis sa fenêtre. Je l’observai un moment. C’était difficile de la voir amoindrie de la sorte, qu’elle ne me reconnaisse pas. J’étais touché en plein cœur : pour elle, qui perdait son autonomie et ses souvenirs, qui traversait sa vie sans plus s’en rendre compte, comme pour moi, qui perdais toujours plus le lien avec la seule personne de ma famille. J’avais fui ces derniers mois. J’avais enchaîné plusieurs chantiers dans le nord, me cachant derrière mon travail pour ne pas lui faire face. Nous faire face. Mon indéfectible fidélité à celle qui avait été là durant mon enfance m'engageait à être présent au déclin de sa vie. Mais que nous restait-il ? Que pouvait-on encore partager ? Sa maladie me rendait tellement impuissant.

- Babcia, tu as mis tes chaussures à l’envers, remarquai-je.

Elle me fixa sans comprendre.

- Tes chaussures, lui montrai-je, elles sont à l’envers. Tu as inversé la droite et la gauche. Attends je vais t’aider.

Je m’accroupis et, délicatement, lui échangeai ses ballerines. Alors que je reprenais place, je crus apercevoir une lueur dans ses yeux.

- Comment vous appelez-vous déjà ?

- Wladek.

- Wladek ? Mon petit-fils s’appelle Wladek ! Oh, il n’est pas aussi grand que vous, mais …tiens d’ailleurs … qu’est-ce qu’il fait ? Cela fait longtemps que je ne l’ai pas vu ?

- C’est moi, Babcia. C’est moi ton petit-fils, essayai-je de la convaincre et de percer les méandres brumeux de sa mémoire.

-Wladek ?!

Elle me dévisagea, tentant de faire coïncider le souvenir qu’elle avait de moi et mon physique actuel. Je ne me fis pas beaucoup d’illusions, déjà René à l’entrée ne m’avait pas reconnu…

- Tu as toujours ton cahier, Babcia ? Je t’ai apporté une nouvelle photo de moi pour mettre à jour ta collection.

- Oh une photo, quelle bonne idée ! s’enthousiasma-t-elle. J’ai des photos de Wladek, vous voulez les voir ?

- Oui, Babcia, avec plaisir, acquiesçai-je me résignant à essayer de lui faire passer un moment aussi agréable que possible durant ma courte visite.

A petits pas, elle déambula dans sa chambre, ouvrit son armoire, puis s’approcha du lit, pour finalement se diriger vers la porte.

- Il est toujours dans ta table de chevet, non ? lui suggérai-je.

- Quoi donc ?

- Ton cahier de photos. Il est dans ta table de chevet.

-Ah oui, peut-être, répondit-elle troublée ne sachant déjà plus ce qu’elle cherchait.

Elle finit par récupérer son gros cahier dans lequel nous collions ensemble des images pour l’aider à fixer ses souvenirs les plus précieux à ses yeux. Voilà bien longtemps d’ailleurs que nous n’avions rien ajouté.

Elle se réinstalla dans son fauteuil et ouvrit son album. Pour la centième fois sûrement, je l’écoutai me raconter la Pologne de son enfance, son exode à travers l’Europe, son arrivée en France, son amour de jeunesse, sa passion pour la couture et pour la danse, ses anecdotes sur mon père, puis sur moi enfant. Je l’aidais régulièrement à reconstruire le puzzle de sa vie quand elle s’égarait et la regardais à nouveau s’éveiller et vibrer. Nous ajoutâmes ma dernière photo en date.

Puis, j’allumai mon téléphone portable et ouvris mon fichier spécial Babcia. Nous passâmes l’heure suivante à écouter ses musiques préférées. Ponctuellement, elle partageait un souvenir qui refaisait surface. Je restai silencieux, simple témoin de ses réminiscences. A la valse ‘pure’[1] de Chopin, je réussis à l’extraire de son fauteuil et à l’entraîner dans quelques pas de danse. Elle se prit au jeu et se laissa emporter. Je la fis tournoyer comme elle me l’avait appris, dans un sens puis l’autre.

« Wladek, tu sais danser maintenant. Tu as rencontré quelqu’un ? Non ? Toujours pas ? Ne t’inquiète pas, si tu rencontres une jeune femme, tu sauras la faire danser.

- C’est pas si simple Babcia, lui murmurai-je surpris par sa soudaine lucidité. Mais ne t’en fais pas pour moi, repris-je d’une voix que je voulus plus affirmée.

- L’amour est comme une danse, quand tu rencontreras la bonne personne, tu sauras, pas besoin de mots car vous vous accorderez ensemble quelle que soit la musique.

Je souris, ému de la retrouver, elle et ses fameux dictons sur la danse et je continuai à la faire valser encore un peu. La sentant s’essouffler, je l’accompagnai jusqu’à son fauteuil et lui apportai un verre d’eau.

- Est-ce qu’Ana va venir ? demanda-t-elle à brûle-pourpoint, évoquant sa grande amie.

- Non, Ana ne viendra pas, répondis-je simplement, éludant la raison irrémédiable de son absence. Babcia, je vais devoir partir, est-ce que tu as besoin de quelque chose ? Je reviendrai te voir demain matin.

Elle se tourna vers la fenêtre et commença à soliloquer en polonais.

- Je te laisse Babcia, à demain, pris-je congé, mais elle avait déjà oublié ma présence.

En sortant du bâtiment, Marcel, seul sur son banc, m’apostropha :

« Alors le p’tiot, pourquoi tu fais cette tête de six pieds de long, t’as pas vu ta grand-mère ?

- Si justement. C’est juste que… c’est pas une oasis ici, c’est plutôt un mirage dans le désert.

- Ah,ah, parle pour toi gamin, tu verras quand t’auras notre âge, tu te monteras moins le bourrichon. Mieux vaut un mirage que rien du tout, au moins il reste l’illusion de l’espoir, ça donne toujours envie de continuer d’avancer.

- Pour aller où ?

- Oh ?! Tu cherches un sens à l’existence. Te fais pas de bile, t’as tout le reste de ta vie pour trouver ta réponse. En attendant que vas-tu faire pour Iza ?

- J’en sais rien du tout, dis-je en m’asseyant à ses côtés et en me passant la main dans les cheveux. Entre Lili frangipane et Babcia, cette journée m’avait bien trop remué.

- Je sais que tu fais du mieux que tu peux fiston, mais en dehors de toi, elle a personne ta grand-mère. C’est dommage pour une dame aussi gentille, même si elle parle de plus en plus en polonais et qu’elle se mélange souvent les pinceaux. Mais c’est toujours plus agréable que certaines qui deviennent complètement hystériques.

- Oui, j’en ai croisé une ou deux dans le couloir très… désinhibées.

- Ca fait toujours drôle, hein, la première fois. Alors, tu peux me le dire, elles t’ont injurié ou elles t’ont fait du rentre dedans ?

- Je n’y ai pas trop prêté attention, éludai-je.

- Ah,ah, c’est vrai qu’il n’y a pas trop de quoi se vanter de se faire alpaguer par une vieille, surtout démente, me taquina-t-il, Tiens rev’là René, figure-toi qu’il t’a même pas reconnu tout à l’heure.

- Ouais, j’ai entendu.

- Que veux-tu, il doit avoir la vue aussi fatiguée que sa prostate. Toujours en train d’aller pisser.

- Mais j’ai toujours une bonne oreille, lui fit remarqué René en arrivant.

- Bon, il est temps pour moi d’y aller, esquivai-je sentant leur joute verbale reprendre, je vous laisse messieurs.

- Et fiston, tu m’as pas répondu, que vas-tu faire ? relança Marcel alors que je me levais pour partir.

Je pris quelques instants pour réfléchir avant de lui répondre, contemplant le bâtiment et repensant à Babcia.

- Dans une semaine mon chantier sera terminé, je reviendrai pour prendre rendez-vous avec le médecin d’Izabela et faire le point. Ensuite, je crois qu’il est temps de faire quelque chose que je n’ai jamais fait.

- Quoi donc ? m’interrogèrent-ils tous les deux simultanément.

- Partir en vacances.

[1] Valse, op 64, n°2

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