18 - Wlad

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Samedi, j’en profitai pour faire quelques courses pour la semaine, passer à la laverie automatique et explorer la ville un peu plus. Taille moyenne, propre, agréable mais rien d’extraordinaire non plus, centre bourg plus typé avec ses vieilles pierres et ses petits commerces. La rivière était sympa et apportait de la fraîcheur. Les quais, le parc et le quartier ouest plus pentu avec ses escaliers étaient attrayants pour le Parkour. La ville avait l’air assez dynamique, ni déserte ni bondée.

Dimanche, je partis découvrir la forêt plus en périphérie. Cette parenthèse nous fit le plus grand bien avec Poub’s et nous rentrâmes galvanisés dans l’après-midi. Je me changeai avant de passer la fin de la journée à déambuler dans le centre pour la Fête de la musique.

La foule ne me dérangeait pas. En fait, j’arrivais à m’adapter à peu près n’importe où, c’est juste que j’avais du mal à être en lien avec les gens depuis tout petit. Je n’étais pas un bavard. J’avais opté pour l’intérim, des chantiers courts, jamais le même endroit. Comme ça, je voyais du pays et ne risquais pas d’entrer dans des rapports relationnels approfondis. Je m’efforçais d’être ponctuel et irréprochable au boulot. J’excellais dans l’art de la distance sociale pour que chacun se sente à l’aise en ma présence mais n’éprouve pas le besoin de me parler plus. Mon look de baroudeur contribuait à cette distance et il était rare, en dehors du boulot, que quelqu’un m’adresse spontanément la parole. D’autant plus avec Poub’s sur les talons.

Le groupe africain qui jouait, place de la mairie, était vraiment communicatif. Cette escapade en forêt et cette musique festive m’avaient mis de bonne humeur. Dans ces dispositions, je restai donc encore un peu pour écouter les musiciens suivants. Valse. Les couples se formèrent pour évoluer sur la piste. Je vis trois demoiselles chuchoter, me regarder, glousser, chuchoter à nouveau. J’espérais vraiment que cela s’arrêterait aux coups d’œil et aux messes basses. Juste à côté, une petite vieille quitta son banc pour s’approcher de la piste de danse. Elle me fit penser aussitôt à Babcia. Son chignon, sa silhouette menue ou parce qu’elle avait oublié son sac ? Elle avait l’air attiré par les danseurs et battait la mesure avec son pied sans s’en rendre compte. Babcia aussi aimait danser. Elle m’avait appris dans la cuisine en montant le son de la radio, nous faisant tournoyer inlassablement entre l’évier et la gazinière, ponctuant nos pas par ses conseils sporadiques « Wladek, si tu veux gagner le cœur d’une fille, apprend à danser. » « La danse est comme le couple, une communication. » « C’est d’abord écouter l’autre et partager. » « La danse est un langage où tu n’as pas besoin de parler. » Elle me disait que j’étais doué. Je crois que j’arrivais mieux à m’exprimer corporellement qu’avec des mots.

La musique changea pour une mazurka. La petite vieille se balançait toujours en rythme, mimant les pas imperceptiblement. Je fis un signe à Poub’s pour qu’il m’attende à côté de son sac et me dirigeai vers sa propriétaire.

« Vous dansez ? lui demandai-je sans préambule.

Elle n’avait pas eu l’air de m’entendre.

- Vous dansez ? répétai-je un peu plus fort.

- ...moi ? Elle avait l’air toute surprise par ma requête ou que je puisse m’adresser à elle.

- Oui, confirmai-je, vous savez danser la mazurka ?

- Oui, acquiesça-t-elle toujours incrédule.

- Parfait. Vous voulez bien danser alors ? redemandai-je le plus gentiment possible. Je devais sûrement lui faire peur.

- Mais vous ne préférez pas… y a plein de jeunes filles…, balbutia-t-elle.

- Mmmm », Non, j’avais envie de la danser cette mazurka, de retrouver un peu de Babcia, pas de faire la conversation avec une des d'moiselles. Je lui tendis la main. Dernière chance de demander sans trop l’effrayer ou insister lourdement. Je comprenais qu’elle puisse décliner mon offre plutôt impromptue. Tant pis, j’étais prêt à encaisser un refus.

Contre toute attente, elle me prit la main. Je la guidai alors au milieu de la piste et nous lançai dans la danse. Il nous fallut un petit temps d’ajustement pour trouver notre équilibre entre partenaires, avec la musique et les autres danseurs. Mais bientôt tout devint limpide, fluide, précis, instinctif, hors du temps.

La musique prit fin. Je la tins encore un moment dans mes bras, surpris par cette connexion improbable. Je n’arrivais pas à la lâcher. Elle me faisait tellement penser à Babcia. Je la remerciai d’avoir accepté cette danse et disparu dans la foule. Je retrouvai Poub’s et nous quittâmes tous les deux la place, la tête perdue dans mes souvenirs. Le week-end prochain, j’irais voir ma grand-mère, cela faisait trop longtemps depuis ma dernière visite.

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