17-Wlad

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Bip, bip, bip, bip. Un camion manœuvra en marche arrière pour venir se placer juste devant ma trémie. Le finisseur avançait quatre mètres par minute. On se traînait, mais pas le temps de rêvasser. Au contraire, conduire cet engin me demandait une attention de chaque instant : garder une vitesse constante, rester aligné sur l’axe fixé, maintenir le réglage correct de la table d’application. Et maintenant, superviser le déchargement de l’enrobé dans la trémie. La vue bouchée par la remorque du camion, je jetai un coup d’œil en arrière. Le revêtement s’allongeait tel un long ruban noir, passé et repassé par le ballet des compacteurs. Je n’étais pas mécontent de mon boulot vu les conditions. L’asphalte luisait au soleil, formant la future route de contournement de la ville. Le chantier avait commencé tôt ce matin. La journée était pourtant loin d’être finie et la température allait encore monter en ce début d’été. Mauvais pour l’enrobé, ça ! Je vis, sur le bas-côté, le chef de chantier et le conducteur des travaux se concerter. Ils prirent la décision de continuer. Il ne restait plus qu’un camion en attente. Au prix des matériaux et des délais serrés, pas de temps à perdre.

Quelques heures plus tard, j’avais mal au crâne, une combinaison de soif intense et de concentration forcée. Il me tardait de rentrer. Je finis de faire le tour du finisseur et me dirigeai vers la base vie du chantier. J’avais traîné un maximum pour éviter le principal des ouvriers mais les vestiaires étaient encore bien occupés, trop à mon goût. Se fondre dans la masse. Poser gilet, casque et chaussures de sécurité. Heureusement, mon casier se trouvait juste à côté des sanitaires. Je repérai un lavabo vide, pris prestement mes affaires et me mis dos aux collègues. L’eau fraîche me fit le plus grand bien et je bus sous le robinet. Je fis semblant d’être absorbé par mon changement de vêtements : tee-shirt, bermuda, baskets ; sans prendre part aux quolibets et aux discussions qui allaient bon train. De toute façon, avec tout ce melting-pot de langues qui régnait sur les chantiers, les affinités étaient prédestinées et se formaient rapidement ; les sarcasmes aussi, surtout concernant les préjugés culturels.

« Hey, le polak en -ski !

Ça y est, c’était mon tour. Je tournai la tête pour voir qui m’interpellait : un type rondouillard, fort en gueule, que j’avais remarqué dès mon premier jour. C’était l’inconvénient des gros chantiers : plus de monde, plus de risque de tomber sur un emmerdeur. Normalement, plus de chance d’y échapper aussi, sauf s’il occupait le même vestiaire ! La partie allait être serrée pour pouvoir conserver mon indépendance sociale sans me le mettre à dos.

- C’est Jankowski, annonçai-je calmement, mais les gars m’appellent Janko si c’est trop dur à te rappeler (pour ta petite tête).

- Alors, Janko, tu te joins à nous ce soir, lança-t-il à la cantonade, prenant tous les ouvriers présents à partie. On va boire un coup en ville.

- Merci. Mais non.

- Quoi ?! Me dit pas que tu bois pas, t’es polonais ! pouffa-t-il, suivi de quelques autres. Allez ! C’est vendredi soir. T’es pas du coin, tu vas passer le week-end ici, non ? Tu vas pas nous snober quand même ?

- Je reste dans le coin, mais on m’attend, répondis-je prenant toujours sur moi (être sûr de soi, faire fi des remarques).

- Ouuhh le beau gosse, une semaine à peine qu’il a débarqué, il s’est déjà trouvé une fille.

La réplique fit mouche et souleva un rire gras général.

- Allez les gars, laissez-le. Il a rien demandé le nouveau, temporisa le plus vieux du groupe.

Ne pas démentir pour ne pas déclencher de rumeur ou me mettre des collègues à dos, la situation serait lourde à supporter, même pour les deux semaines d’intérim qu’il me restait. Ranger le plus vite possible mes affaires, mais rester décontracté sans rien laisser paraître. Prendre mon sac, sortir.

- C’est sympa d’avoir proposé, mais ma soirée est déjà prise, dis-je en mettant mes lunettes de soleil et décrochant mon sourire de connivence, genre ‘je vais m’éclater, pensez à moi’.

Bon week-end les gars. » et je sortis du bungalow sans prêter attention aux vannes qui fusaient.

J’avais installé mon camion, un fourgon utilitaire que j’avais aménagé, sur le terrain en friche d'un petit entrepôt désafecté. Pas trop mal, un arbre noueux donnait un peu d'ombre et surtout l'endroit était désert et tranquille. Celui qui m’attendait, pour cette fameuse soirée, se jeta sur moi dès que j’ouvris la porte. A grand renfort de sauts et de coups de langue, il m’accueillit joyeusement.

« Pas eu trop chaud, Poub’s ? »

Le berger allemand jappa une fois. La ventilation que j’avais bricolée avait l’air de tenir le coup. Je me désaltérai d’un fruit et d’une bouteille d’eau, racontant ma journée à mon fidèle compagnon. Cinq ans déjà qu’il partageait ma route. Je l’avais trouvé tout jeune dans la rue cherchant à manger dans les ordures. J’avais hésité à le garder car je passais mon temps sur les chantiers et dans mon camion en déplacements. Nous avions finalement trouvé nos marques et Poub’s ne m’avait jamais encombré, au contraire ! Facilement dressé, il était devenu le seul à partager ma vie quotidienne et même un confident pour l’asocial que j’étais.

« Allez, on va se dégourdir les jambes. J’en ai bien besoin aussi.»

Poub’s ne se le fit pas dire deux fois et partit comme une flèche avant de revenir se placer à mes côtés. D’habitude, je préférais courir très tôt le matin ou tard le soir quand les rues étaient désertes, comme ça je pouvais pratiquer le Parkour[1] sans déranger. Mais la journée m’avait fatigué nerveusement, j’avais besoin de me défouler.

Après un rapide échauffement et une vingtaine de minutes de course à pied, je trouvai un parc d’ouvert. Peu de monde. Parfait ! J’étudiai rapidement le plan à l’entrée pour me définir un trajet et récitai les mantras du traceur de Parkour « Etre et durer », « Etre fort pour être utile » avant de me lancer.

Course. Appui sur une branche basse. Roulade. Course. Passements d’une série de bancs. Je testai différents sauts aussi. Course. Personne à l'aire de jeu pour enfants. J’en profitai pour escalader les structures et passer acrobatiquement de l’une à l’autre. Poub’s me suivait en trottinant, habitué depuis longtemps à mes excentricités. Je fis plusieurs tours de parc en changeant à chaque fois mes trajectoires et techniques de franchissements, cherchant le plus de fluidité et de précision possible dans mes mouvements, profitant au maximum de ce sentiment grisant de liberté. Je laissais s’exprimer mon sens inné du déplacement et de l’appréciation du terrain, celui que je retrouvais également quand je conduisais les engins sur les chantiers.

Je terminai par rentrer jusqu’au camion en petite foulée et fis quelques étirements. Je m’offris une douche rapide et glacée, partiellement dissimulé entre un mur et mon véhicule, puis préparai à manger. Ce camion était devenu véritablement ma maison. Je l’avais acheté pour mes vingt ans et l’avait équipé au fil des années : lit, toilettes, espace cuisine avec frigo et plaque de cuisson, douche portable, batterie et panneau solaire, réservoir d’eau, table, couchette pour Poub’s. Je pouvais vivre en autonomie pendant plusieurs semaines si besoin. Avec les aires de camping-cars qui pullulaient, il était devenu facile de vidanger et refaire le plein d’eau. Mon (unique) ami Marco acceptait de me servir 'boîte aux lettres' fixe et m’envoyait le peu de courrier reçu en poste restante. Ma paye d’ouvrier me servait à couvrir les frais du camion et surtout ceux de ‘L’oasis’. Sérieux, ‘L’oasis’ ?! Ce nom me faisait toujours grincer des dents ! La maison de retraite médicalisée de ma grand-mère paternelle, Babcia[4]. La seule qui n’avait pas fui à ma naissance et m’avait élevé de son mieux. Jusqu’à sa maladie d’Alzheimer.

La fameuse soirée prit fin assez vite, comme souvent : quelques vidéos sur mon ordi, quand je parvenais à capter du wifi en libre accès, un bouquin et au lit.

[1] Art du déplacement, discipline consistant à se déplacer en franchissant les obstacles plutôt qu’en les contournant.

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