14 - Simone

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Vers quinze heures, Paul me poussa gentiment mais fermement dehors : chapeau sur la tête et sécateur au fond du cabas, sans omettre de me fourrer dans les mains son téléphone portable. Car Paul était un septuagénaire connecté ! Un vrai 'guique’ : portable ‘au cas-où’, internet pour consulter ses journaux numériques, compte ‘fesse-de-bouc’ et ‘skip’ pour rester en contact avec notre progéniture. Et je lui en étais bien reconnaissante puisque j’adorais avoir de leurs nouvelles mais ne parvenais à utiliser moi-même tout ce matériel trop abscons pour moi.

En sortant, je croisai Belzébuth qui se prélassait au soleil sur un muret et trottinai jusqu’à la place de la mairie en rouspétant. J’étais fort contrariée à la perspective de traverser la moitié de la ville pour tailler les tomates de cette double R. Paul avait exagéré cette fois-ci. Comment croyait-il me remonter le moral en m’envoyant droit dans les bras de cette vieille acariâtre ? La déprime assurée ! Je n’avais pas besoin d’elle pour cela, j’y parvenais très bien toute seule ces derniers temps.

J’arrivai jusqu’à la place de la mairie et m’arrêtai à l’ombre du grand chêne sous un banc. L’endroit était bondé et j’eus de la chance que les gens soient encore assez respectueux pour laisser leur place à une vieille dame. A moins que mon air revêche ne les ai fait tout bonnement fuir. Je sortis le fameux portable et entrepris d’appeler Mme Vignol. L’opération m’occupa un certain temps. Après avoir ouvert un bon nombre d’icônes, je trouvai enfin la courte liste des contacts pour ne pas trouver son numéro. Rien parfois ne remplaçait les bonnes vieilles méthodes. Je sortis donc de mon cabas mon petit carnet où je trouvai ses coordonnées. Je pus enfin passer mon appel, prenant ma voix la plus compatissante possible.

« Allo Mme Vignol ? C’est Mme Mercier. Vous allez bien ?

Ah oui, c’est sûr. C’est ennuyeux. Vous allez pouvoir partir tout de même faire votre cure ?

Tant mieux, tant mieux.

Dites. Pour cet après-midi, je suis bien embêtée. Mon mari ne se sent pas très bien. Vous savez, il s’est fait opéré de la hanche récemment. Ça m’ennuie qu’il reste seul. Le pauvre, il est déjà un peu limité avec son déambulateur. Il va avoir besoin de moi. Du coup, je ne pourrai pas venir chez vous, pour vos tomates.

Oui, oui, ce matin il avait l’air bien, mais vous savez, ces douleurs ça va, ça vient. Faut faire avec, s’adapter. Vous savez ce que c’est.

Une prochaine fois peut-être, à votre retour.

Bien, au revoir Mme Vignol et bonne cure. »

Voilà, forfait accompli. Affaire réglée. J’espérais que Paul ne m’en voudrait pas trop.

C’est seulement après avoir rangé le téléphone, que je remarquai l’importante effervescence qui régnait sur la place : nombreux badauds, stands pour s’approvisionner en crêpes et glaces, ainsi qu’une grande scène surélevée où s’animaient des musiciens de musique cajun. Devant elle, un parquet accueillait tout un groupe de danseurs qui gesticulaient synchrones sur une chorégraphie country. Pittoresque !

Au cajun succéda de la musique péruvienne, puis un groupe de musique africaine. Finalement, j’étais restée sur mon banc à observer mes semblables, profitant du soleil et de l’animation. Depuis quelques temps, je me sentais assez détachée de cet environnement, comme si je regardais une émission de variétés à la télévision. Je ne me sentais plus vraiment appartenir à cette agitation, à faire partie de ce monde, comme si on m’en avait rejeté ou que je m’étais laissée déporter sur la rive et que les autres continuaient de s’ébattre dans la rivière.

Lundi, j’avais regardé sans l’aider ce monsieur aveugle essayant de traverser le boulevard, manifestement hésitant et déboussolé. Mardi, par la fenêtre, je n’avais pas ri en observant un petit chien enrouler sa laisse autour de son maître, puis du lampadaire. Mercredi, en revenant des courses, je n’étais pas allée voir cette jeune femme dans sa voiture verte qui n’avait pas l’air bien du tout. Vendredi, je n’avais fait qu’écouter mes amies à notre causerie habituelle au salon de thé sans intervenir. Même mon jardin m’attirait de moins en moins. Tout cela ne me ressemblait pas. Mais je ne trouvais ni la force ni le besoin de réagir. A quoi bon ?

A force d’étudier la place depuis plusieurs heures maintenant, quelques scènes avaient tout de même fini par toucher mon cœur échaudé. Comme cette maman réconfortant son petit garçon tombé sur un caillou. Ce petit bout haut comme trois pommes qui, venant tout juste d’apprendre à marcher, partait à l’aventure en tanguant. Comme ses danseurs osant s’exprimer, avec ou sans élégance, au milieu de la piste sans se soucier du qu’en-dira-t-on. Comme ses musiciens africains partageant leur enthousiasme et réussissant à faire discrètement taper du pied les badauds les plus coincés. Ils terminèrent leur bis sous des applaudissements nourris et laissèrent à leur tour place au groupe suivant.

Je continuai de suivre du regard le jeune percussionniste, un grand adolescent noir avec des lunettes, qui vint dans ma direction et s’arrêta à quelques mètres auprès d’une jolie blonde avec tresse et sac de cuir en bandoulière. Le contraste entre la timidité et la bienveillance qui émanaient du jeune homme, et l’énergie dont il faisait preuve quand il jouait m’émurent. Le tableau de ces deux jeunes gens rendus maladroits par l’affection qu’ils se portaient me fit sourire. Le jeune homme finit par prendre doucement la main de la jeune fille et la guida jusqu’à un nouveau groupe de personnes haut en couleurs. Il eût l’air de faire les présentations, la jeune fille saluant chacun tour à tour. Elle avait lâché sa main, mais restait au plus proche de lui comme cherchant sa présence rassurante. Habillé d’un boubou coloré jaune soleil, une petite fille d’une dizaine d’année faisait de grands gestes au milieu du groupe qu’ils formaient.

Brusquement, un grossier personnage s’arrêta pile devant moi pour manger son sandwich gras, sans se soucier de m’obstruer la vue. Je tentai quelques remarques courtoises pour lui faire comprendre son impolitesse, mais le malotru n’en fit rien, daignant juste me lancer un « la place est à tout le monde » accompagné d’un regard bovin. Je me levai donc et fis quelques pas jusqu’au bord du parquet afin de pouvoir continuer mes observations. Mais la joyeuse tribu avait disparu. Flûte !

Je reportai donc mon attention sur la scène où évoluaient maintenant quatre musiciens jouant des airs traditionnels. La piste avait été envahie par des danseurs de valse de tous âges. Il était amusant de voir ces différentes générations partager une même activité. Le groupe enchaîna sur une mazurka et le parquet se vida aux deux-tiers face à cette danse plus technique. Nostalgique, j’eus une pensée pour Paul avec qui nous avions foulé les parquets pendant de nombreuses années. Nous nous étions d’ailleurs rencontrés lors d’un bal populaire, lui, essayant de m’éblouir sur une polka endiablée.

« Vous dansez ? » Une voix grave et juvénile se superposa au cours de mes souvenirs, mais ce n’était pas celle de Paul.

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