10- Arnaud

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Le dimanche matin ne fut qu’un enchaînement de râleries, de jalousies, de conflits. A croire que toute la maisonnée s’était réveillée sous l’emprise du ‘Gron’. Expression inventée en famille quand on se sentait d’humeur massacrante, agacé par le moindre pet de travers et que notre unique envie était d’être seul et tranquille. Fait impossible à quatre dans 80m2. Alors le Gron se communiquait, se propageait et s’infiltrait partout dans les moindres failles, difficile de rester positif et enjoué face à lui. Je résistai tant bien que mal, médiatisant les disputes, proposant des solutions, réconfortant. Mais ma patience finit par atteindre ses limites ; je craquai, envoyant chacun des garçons dans une pièce de la maison. Diviser pour mieux régner, auraient dit certains. Peut-être… Il s’agissait surtout de pouvoir apaiser les esprits dans un premier temps. Après avoir rendu visite à chacun et écouté leurs malheurs, un calme relatif revint et il fut plus facile de cohabiter à nouveau.

L’après-midi, je me réjouis de les emmener à la Fête de la musique, quand tout est encore audible juste avant la sortie des amplis saturés de décibels. Nous déambulâmes au gré des découvertes musicales, plus ou moins heureuses. Les garçons apprécièrent la batucada et une fanfare déjantée qui revisitait des grands classiques ; je restai admiratif devant un jeune saxophoniste virtuose. Nous en profitâmes pour faire une halte rafraîchissante au petit salon de thé un peu kitsch du centre-ville que nous aimions bien. Nos visites étaient rares, seulement l’été, pour déguster une de leurs délicieuses glaces. La salle et la terrasse étaient bondées, les deux employées souriantes et agréables malgré l’effervescence. La patronne, il me semble, prit même le temps de taquiner Bastien sur son plâtre et lui offrit un supplément chantilly pour la peine. Elle fit de même pour Valentin et Sylvestre qui allaient devoir assister le convalescent. Cette fille avait tout compris à mes gosses. Même bien plus... Pour le « super papa », un cône spécial avec une fine couche de chocolat noir aux éclats de noisettes. Autant dire que nous sortîmes de la boutique heureux comme des rois pour savourer notre chef-d’œuvre culinaire sur un banc.

L’inconvénient du plaisir gustatif c’est qu’il est souvent de courte durée - comme la cigarette ou l’orgasme. Et seul ce dernier peut se vanter d’avoir des vertus pour la santé. Après quelques minutes de Grâce, ou tu as la chance de planer encore quelques instants ou tu reviens brusquement sur terre. Fin de la parenthèse.

Sylvestre s’est soudain levé tout pâlichon. Il s’est approché en bredouillant « papa » et m’a vomi dessus en une gerbe que je ne pus éviter. Indigestion expresse ?

Généralement, deux cas de figure se présentent alors : une bonne âme te prend en peine et vient t’apporter son aide spontanément ou bien tout le monde garde ses œillères et passe à côté de toi l’air de rien. Manifestement le destin avait choisi la deuxième option pour moi. Les gens se sont écartés, établissant un périmètre de sécurité autour de la zone contaminée, tout en lorgnant discrètement derrière leurs lunettes de soleil pour voir comment j’allais m’en sortir.

Je commençai par soutenir Sylvestre qui déversa sa deuxième salve à l’entrée de la bouche d’égout plutôt que sur moi. Je le calai ensuite sur le banc, ordonnai à ma petite équipe de ne pas bouger et trottai jusqu’au salon de thé m’enquérir d’un peu de matériel. Hélène aurait déjà dégainé lingettes, bouteille d’eau et spray nettoyant hydro alcoolique de son improbable sac à main de survie. Ma technique demanda quelques minutes supplémentaires, la patronne du salon essayant tant bien que mal de ne pas rire ouvertement de ma situation, s’enquérant du pauvre loulou autant que du pauvre papa et jouant le jeu de me prêter le nécessaire.

Je revins auprès des garçons et nettoyai dans l’ordre : Sylvestre, ma chemise et le banc du mieux possible. Quand je relevai la tête, les jumeaux avaient disparu, avalés par la foule environnante.

BORDEL DE MERDE ! Ce n’était pas ma journée. « Faut pas jurer papa » me dit Sylvestre d’une voix blanche.

« Non, faut pas jurer, mais des fois ça fait du bien quand même, marmonnai-je.

- Ils sont allés dire bonjour à un copain de l’école, m’informa mon petit malade.

- J’avais dit de ne pas bouger », précisai-je inutilement au seul qui était resté.

Je grimpai sur le banc pour prendre de la hauteur et tentai de me rappeler la couleur de leur tee-shirt du jour. Vert et bleu ? Bon y avait le fauteuil roulant quand même, un bon point de repère. Tout en maudissant intérieurement les jumeaux, leur copain, Hélène (ben oui, pourquoi ce n’était pas sa semaine après tout), mon karma et mon manque de vigilance, je priai pour que les garçons se souviennent de mon numéro de portable ‘au cas-où’. Pendant que je scrutais la rue dans les deux sens, je vis les badauds se rassembler en demi-cercle autour du banc attendant hypothétiquement que je démarre un show. Ils risquaient d’être déçus, si je donnais de la voix, ça serait plus pour gueuler le prénom de mes rejetons que pour pousser la chansonnette.

Avec soulagement, j’aperçus non loin deux casquettes Igol qui rasaient les murs. Je descendis prestement de ma vigie, attrapai Sylvestre dans mes bras et courus en direction de mon point de mire. « Doucement papa, murmura mon petit koala, j’me sens pas très bien ». Heureusement, en quelques enjambées, j’avais remis la main sur mes deux lascars qui n’avaient pas fière allure.

« Papa » s’exclamèrent-ils de concert en se jetant sur moi, l’un contre mon bassin, l’autre en tapant son fauteuil sur mon tibia. Les yeux larmoyants, ils m'expliquèrent en hoquetant qu’ils avaient juste voulu dire bonjour à chez-pas-qui à quelques pas et qu’en se retournant ils ne savaient plus revenir au banc. O.K. Nous étions quittes pour une bonne frayeur collective. Je baragouinai quelques remontrances d’usage, tentant de tirer une leçon de cette expérience. Mais rapidement, mû par une urgence vitale, je rassemblai tous mes gars pour un câlin général ! Dans cet enchevêtrement de bras et de têtes, je remarquai alors la couleur des tee-shirts : bordeaux et noir. Je remerciai intérieurement ma bonne étoile, celle des garçons et St Igol. Il était temps de rentrer.

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