Chapitre 2 : Sheireen et Seth

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Il faisait nuit, elle courait, seule, ne prêtant pas attention aux branches qui lui griffaient le visage et les bras, qui s'accrochaient à ses vêtements. Elle zigzaguait entre les immenses arbres de la forêt que tous craignaient. La forêt Maranwë. Les contes et légendes qu'on lui avait racontées ne comptaient plus, le vrai danger était derrière elle.

Pourtant, elle savait qu’elle ne pourrait bientôt plus avancer, car la forêt se terminerait pour laisser place à la mer. Cette étendue d’eau bordant le nord du royaume de Zalia. La fille ne savait pas nager.

Elle aurait pu bifurquer vers la droite, cela lui aurait laissé plus de temps, mais l’elfe aurait fini par déboucher en Wesiria, le royaume de ses poursuivants.

Derrière, elle entendait le souffle saccadé de son père, de temps en temps couvert par le bruit d'un arc qu'on bandait, puis qui lâchait sa flèche. Plus loin encore, elle entendait les pas lourds de leurs poursuivants. Des Wesi qui s'étaient aventurés en dehors de leur terre et avaient attaqué leur village, massacrant de nombreux elfes.

Elle courait depuis un long moment, s'enfonçant de plus en plus dans le bois sombre, lorsqu'un barbare apparut devant elle, lui bloquant le passage. Les yeux violets de la jeune fille s'agrandirent d'épouvante tandis que l'homme dégainait un sabre. Elle n’arriverait jamais jusqu’à la mer.

La jeune elfe sortit son poignard en tremblant. Elle sentait les larmes monter, menaçant de déborder.

L'homme fit de nombreux mouvements avec son arme, se rapprochant doucement, jouant avec elle en ricanant. Le sabre frôla le visage de la petite elfe, coupant une mèche de ses cheveux bleus.

Son rire se transforma en râle lorsqu’une lame lui perfora le cou. Elle retint un cri d'horreur tandis qu'il s'écrasait au sol, laissant la place à un grand elfe aux cheveux tout aussi bleu et à la peau de la couleur des troncs qui les entouraient. Son père. Il lui sourit et repartit combattre les deux Wesi restant. Où étaient donc passés les autres ? Les avait-il tous abattus avec son arc ?

Elle ne se posa pas longtemps la question, car un petit garçon, d'environ six ans, courait dans leur direction. Il était poursuivi par deux autres Wesi. Son arrivée distrayait le père qui avait jusque-là l’avantage. L'un des soldats le transperça de part en part.

Sheireen croisa une dernière fois son regard avant que ses yeux ne se floutent, que son corps ne heurte le sol, que son sang ne tache la mousse verte.

Le petit garçon accourut vers elle. La jeune fille ne le regardait pas, incapable de détourner le regard du corps sans vie de son père. Pourtant, elle l’entendait pleurer et elle se rendit compte que ses joues aussi étaient humides.

Les quatre Wesi les encerclèrent rapidement, ils n’avaient aucune chance de fuir.

Il y eut alors un craquement sec, un homme apparut derrière les soldats. Ses cheveux long et noir se balançaient doucement alors qu'il n'y avait pas de vent. Il était entièrement habillé en noir. On aurait dit une ombre. Des filaments noirs apparurent autour de lui et transpercèrent simultanément les quatre Wesi. Ensuite, il disparut, laissant les deux enfants livrés à eux-mêmes.

§

Sheireen ouvrit vivement les yeux, toujours le même cauchemar, ou plutôt le même souvenir. Cela faisait maintenant huit ans, et plus le temps passait, plus le visage de son père s'effaçait de sa mémoire. Elle n'avait jamais su qui l'avait sauvé.

Depuis, elle vivait dans un tout petit village à lisière de la forêt Maranwë mais loin de la mer. Une femme les avait recueillis, elle et le petit garçon, Seth. Elle ne remplacerait jamais son père mais elle était gentille. Elle les avait bien élevés. Pourtant, Sheireen prévoyait de la quitter.

Après avoir fixé longuement le plafond en bois de sa chambre, la jeune elfe sortit du lit. Il fallait qu’elle se lance, qu’elle annonce à sa mère et à Seth qu’elle s’en allait. Chasser l’aidait toujours à réfléchir, l’elfe attrapa donc son arc avant de traverser en trombe la salle à manger.

Descendant avec énergie de leur cabane construite en haut d'un immense chêne, elle s'enfonça plus profondément dans les bois, l’esprit entièrement tourné vers l’annonce qu’elle avait à faire. Sheireen allait toujours plus loin que les autres chasseurs du village, elle ne craignait plus Maranwë, contrairement aux autres elfes.

Au bout d'un moment, la jeune fille s'arrêta derrière un arbre, braquant son grand regard violet vers un lièvre qui grignotait tranquillement de l'herbe au milieu d'une petite clairière. La lumière passait difficilement à travers les feuilles des grands arbres, mais Sheireen avait l'habitude. Après avoir replacé une mèche bleue derrière son oreille pointue, elle banda son arc en coupant sa respiration puis tira. Le lièvre ne poussa aucun cri et aucune tache de sang ne souillât son pelage. Elle s'en approcha et lui retira délicatement la flèche plantée dans son ventre, puis la remit dans son carquois et rangea sa prise dans son sac. Il n'y avait jamais beaucoup de bruit dans cette forêt, cela rendait l'atmosphère pesante, mais ça aussi, Sheireen en avait l'habitude. Peut-être était-ce ça qui faisait peur aux villageois ?

Ses pas la guidèrent dans une clairière traversée par un ruisseau. Elle retira ses bottes pour plonger ses pieds dans l’eau fraîche avant de s’allonger sur la mousse qui couvrait le sol de la forêt.

— Mère, je m’en vais, dit-elle à voix haute.

Sa voix faisait tâche dans le silence environnant. Pourtant, Sheireen répéta la même phrase plusieurs fois en variant l’intonation. Laquelle était la plus adaptée ? Comment bien annoncer à celle qui vous a élevé que vous la quittez ? La jeune elfe souffla. Cela faisait plusieurs mois qu’elle y pensait.

Maintenant que le printemps était là, elle ne pouvait plus attendre. Son anniversaire approchait à grand pas et elle ne voulait pas passer à côté de son rêve. Suivre les traces de son père. Devenir soldat et même pourquoi pas chevalier.

Elle savait que sa mère souhaitait qu’elle devienne comme elle, une matriarche. Elle n’allait pas apprécier son choix. Comment allait-elle réagir ? Cette femme était imprévisible, ce qui lui était très utile dans son rôle de chef du village. Mais l'elfe aux cheveux bleus avait déjà tous ses arguments. Elle ne comptait pas laisser la femme la faire changer d'avis.

Et Seth dans tout ça ? Que voulait-il faire de sa vie ? La jeune femme le considérait comme son frère et ne voulait pas le perdre. Il fallait qu’elle discute avec lui.

Le soleil avait bien avancé sa course dans le ciel, lorsque Sheireen se décida à rentrer. Retarder cette discussion ne servirait à rien.

Arrivé au pied de leur arbre, Seth lui fit signe depuis le toit et en quelques minutes, elle l’eut rejoint. Les odeurs du repas de midi montaient jusqu’à eux, ils avaient peu de temps.

— Seth, je ne vais pas y aller par quatre chemins. Tu sais que je veux devenir soldat ?

Le garçon aux cheveux bleu clair acquiesça, le regard interrogateur.

— Je vais donc partir pour la capitale, aujourd’hui.

— Je viens avec toi.

Sheireen ne s’était pas attendu à ce genre de réponse. Mais après tout, Seth avait toujours était un peu casse-cou et du genre à agir sur un coup de tête.

— Tu ne peux pas, tu n’as que quinze ans ! Et que dira maman ?

— Que dira-t-elle face à ton départ à toi ? Tu devais la succéder à la tête du village.

Il marquait un point.

— Ce n’est pas pareil !

— Bien sûr que si.

La jeune fille leva les yeux au ciel, mais n’eut pas le temps de répondre que leur mère les appela pour passer à table.

§

Ils étaient tous les trois assis en silence quand Sheireen décida de prendre la parole.

— Je m'en vais.

— Et où vas-tu ? demanda la femme avec un ton presque moqueur.

— Je vais à Liodas.

— La capitale, rien que ça. Et pour quoi faire ?

— Je veux entrer à l'académie des guerriers.

Seth restait étonnement silencieux tandis que la femme réfléchissait et Sheireen en profita pour enchaîner :

— Je sais ce que tu vas me dire. Tu penses que ça ne servirait à rien, que je n'arriverai qu'à me faire tuer, et que j’ai déjà un avenir tout tracé en tant que chef de ce village, mais j'ai besoin de participer à cette guerre. Elle dure depuis trop longtemps. Ce n'est pas parce que notre village est isolé, que je n'ai pas entendu que nous étions en guerre. Nous perdons. Et si les Wesi arrivent jusqu’à nous, je n’aurais plus aucun village à diriger. Certes la guerre ne dure que depuis deux ans, mais cela fait une éternité que les Wesi sont nos ennemis. Nous devons agir. Je dois agir.

— Je savais que ça finirait par arriver, finit par dire sa mère.

— Comment ça ?

— Ton père n'arrêtait pas de dire que tu deviendrais une guerrière, comme lui.

— Mon père ? Pourquoi tu ne m'as jamais dit que tu le connaissais ?!

— Je ne sais pas. Je pense que je ne voulais pas que cela t'encourage à partir, à t'engager dans l'armée.

— Tu aurais dû m'en parler ! s'énervait l'adolescente en serrant les poings sur la table en bois.

— Je le fais maintenant. Ton père était incroyable. Incroyablement inconscient. Et c'est cela qui l'a perdu, continuait-elle avec calme en servant Seth en pomme de terre.

— Tu n'en sais rien ! Tu n'étais pas là lorsqu'il est mort en essayant de me sauver ! cria la jeune fille en repoussant sa chaise.

— Je ne veux pas que tu finisses comme lui, Sheireen.

La femme s'était assise tandis que Sheireen se tenait debout, les poings toujours serrés.

— Je ne mourrai pas. Ne t'inquiète pas pour ça, dit froidement la jeune elfe en se levant. Par contre, tu n'entendras plus parler de moi.

Elle alla dans sa chambre et attrapa le sac qu'elle avait déjà préparé la veille.

Seth était toujours assis à table, sa mère adoptive non plus n'avait pas bougé. Sheireen passa près de lui, elle hésita. Elle ne voulait pas le perdre, lui.

— Je t'aime petit frère, chuchota-t-elle.

Puis elle sortit en claquant la porte.

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