Chapitre 6. Stratégie de groupe.

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J-4. Palais de l'Élysée. Cent vingt minutes plus tard.

Le Président a donc convoqué tout le monde...

Soit l'intégralité du gouvernement, et pour être un peu plus précise : les trente-deux ministres et secrétaires d'état en titre, auxquels sont venus se rajouter aujourd'hui, les circonstances l'exigeant, le grand Chef d'état-major de nos armées, accompagné de son fidèle adjoint. Et personne ne manque à l'appel, si ce n'est Madame Fifignon, la ministre en charge de la Solidarité Féminine, qui s'était malencontreusement pété le coccyx la veille en fin d'après-midi, en chutant de fatigue de sa chaise de bureau au Ministère, et qui avait dû se faire excuser pour le coup.

Bon, à dire vrai, cette absence a bien peu d'importance, car à y réfléchir, une ministre de la Solidarité, fut-elle féminine ou d'une autre espèce, n'avait pas sa place durant un conseil de guerre. En temps de paix, cela peut encore passer à la limite, mais là, à ce moment précis de l'histoire de notre pays, c'est-à-dire à quelques encablures de son entrée probable dans un conflit d'ampleur mondiale, avouons que l'on se contrefoutait assez royalement d'une quelconque solidarité nationale ! Et encore plus, cela va sans dire, d'une ministre, qui durant une assemblée aussi sérieuse que celle-ci, resterait avachit de toute sa masse sur une bouée canard, en geignant parce que madame la chochotte a trop mal au cul, et qui de surcroît n'aurait vraisemblablement rien de bien passionnant à nous raconter sur la majorité des sujets abordés aujourd'hui.

Dés leur entrée dans la grande salle du conseil, ou plus exactement la très grande salle du conseil depuis que sa superficie avait quintuplée suite à l'initiative du Président de faire abattre plusieurs cloisons, au grand dam d'ailleurs de l'architecte en chef des Bâtiments de France, qui avait dû intervenir en personne avant que tout ne s'écroule, faisant remarquer qu'il y avait tout de même dans le lot deux ou trois murs porteurs qu'il était préférable de conserver, Jean-Lain les avait prié gentiment mais fermement de déposer leurs téléphones portables dans un grand panier en osier tressé prévu à cet effet.

Ce Jean-Lain-là, est un peu l'homme a tout faire de l'Élysée. Le grand Chambellan, d'après la dénomination officielle. Mais, malgré ce titre ronflant, il est surtout le premier larbin de la République Française. Pour son infortune, sa plus grande qualité étant de ne savoir dire non, notre cher Président abusait de ses services sans aucune modération, et ceci du matin au soir...

La confiscation arbitraire de leurs smartphones ne leur plaît guère, tous addicts sans exception. Certes le sevrage semble assez radical, mais il en va de notre sécurité nationale d'après le Président qui craint des fuites dans la Presse. Jean-Lain dépose ensuite le panier dans les toilettes privées du Président, sans conteste l'endroit le mieux insonorisé de tout le premier étage du palais –et peut-être même de France, qui sait !– depuis que les lieux ont été soigneusement capitonnés pour préserver au maximum l'intimité sonore défécatoire de nos chefs d'état.

On devine maintenant dans leurs regards, tous dirigés vers le Président assis à l'extrémité de l'immense table en bel acajou du Mexique, une interrogation toute légitime quant à la raison de cette convocation matinale inattendue... Alors sans faire durer le suspens plus longtemps, ce dernier leur demande de faire tourner de proche en proche la plume de rouge-gorge, et puis explique, en deux ou trois mots bien choisis comme il a maintenant l'habitude de le faire, le pourquoi du comment que nous allions sans trop de délais déclarer la guerre aux Chinois, c'est à dire peut-être même dès ce soir...

La plume du zoziau au Président passe donc entre toutes les mains, et chacun et chacune y va bien évidemment de sa petite remarque personnelle sur le dit objet, jusqu'à ce qu'un huissier ouvre une fenêtre à petits carreaux –alors que l'on ne lui avait rien demandé– et ne provoque un violent courant d'air, souffle bien malicieux qui entraîne vers l'extérieur notre jolie plumette qui disparait en vire-voltant avec beaucoup de grâce... !

Par chance, on la retrouve quelques minutes plus tard, posée au beau milieu des graviers roses de la cour d'honneur. L'incident est clos, certes, mais pour marquer le coup, le Président décide que l'huissier fautif serait le tout premier à passer devant une cour martiale pour motif grave d'atteinte à la sécurité de l'État, motif restant toutefois à mieux définir car décemment l'on ne pourrait peut-être pas le fusiller demain matin à l'aube pour avoir provoqué un simple courant d'air...

Personnellement, je n'étais pas très inquiète ayant une confiance aveugle dans nos braves troufions qui, et ils l'ont si souvent prouvé par le passé, possèdent une imagination sans bornes lorsqu'ils désirent vraiment quelque chose... !

Après ce regrettable imprévu, le Président, par précaution, place la dite plume dans une jolie boite en écaille de tortue à plastron vert des îles Bahamas, une espèce déjà éteinte, elle, depuis bien longtemps. Mon petit chouchou Dekka, le nouveau ministre de la Guerre, car c'était ainsi dorénavant que l'on devait l'appeler, dixit le Président, avait déposé devant lui une grosse pile de cartes géographiques dont celle de la Chine au vingt-cinq millième déjà entièrement dépliée. Il n'avait pas omis non plus, ce qui aurait été du reste une grossière erreur de sa part, de se procurer un exemplaire d'une édition récente du Guide du Routard "Chine et Taïwan", ouvrage qui lui serait assurément très précieux pour programmer au mieux une invasion du pays en question. Quoi qu'on en dise, le "Guide du Routard" restant encore de nos jours ce que l'on trouvait de mieux en librairie spécialisée pour se préparer de bien chouettes vacances à l'étranger !

À la droite de notre cher Président, toujours aussi remonté et peut-être même encore plus depuis cette triste mésaventure de la plume dans les graviers, avait pris place Joseph Babartali, qui est comme chacun le sait, ou en tout cas devrait le savoir, notre ministre de la petite Économie et du gros Budget national.

Et le petit-fils également d'un ancien vainqueur du Tour de France, du Giro et de la Vuelta, ce qui est mine de rien un bel exploit dans le monde de la pédale que d'avoir réussi à accrocher ainsi les trois épreuves à son palmarès, nonobstant bien entendu le fait d'être chargé ras la chaudière d'un cocktail mitonné maison, à base d'anabolisants, de corticoïdes (ou bien de gluco-corticoïdes, selon l'arrivage du jour), assaisonnés plus ou moins scientifiquement d'un tas d'autres substances chimiques, le tout à vous en faire bafouiller d'émoi monsieur Galfioni, mon gentil pharmacien de quartier, lui qui s'applique à répèter toute la journée à ses clients :

"Et surtout, bien attention, hein... pas plus de trois par jour !"

Mais tout ceci était simplement dû aux quotas...

Et je ne parle pas bien sûr de la dope survitaminée que s'envoyait allègrement l'aïeul aux yeux injectés de sang de notre Babartali, mais plutôt de la nomination de ce dernier à un poste de très hautes responsabilités ministérielles. Ces fameux quotas, qui, et cela maintenant depuis quelques temps déjà, faisaient que si l'on désirait constituer un gouvernement national cohérent et contentant le plus grand nombre de nos concitoyens : l'on n'avait malheureusement plus trop le choix... il devenait indispensable d'exprimer une représentation équitable des différentes aspects aussi bien sociologiques qu'ethniques, de l'ensemble de la population française.

C'est ainsi que notre Président avait eu l'idée, fort lumineuse au demeurant, un petit matin pourtant brumeux de printemps, et alors qu'il faisait son footing dans les contre-allées du bois de Boulogne, de puiser dans les anciens sportifs, ou leurs descendants directs, pour constituer son tout nouveau gouvernement. Et il n'avait pas tort : on trouve étonnamment de tout dans le monde sportif ! Et l'on aurait du y penser bien avant, chaque discipline se révélant un formidable vivier de candidats aux différents ministères, et même si, ce qui arrive d'ailleurs assez peu souvent en vérité, l'on désirait à tout prix quelques intellos, chauves et à petites lunettes cerclées, plutôt que des tocards de base, des qui auraient donc suivis des études un petit peu plus longues que le certificat d'études, ou même que le brevet des collèges, on arrivait malgré tout à les dégoter assez facilement en puisant dans certaines disciplines de choix que sont par exemple le tir à l'arc ou bien les arts martiaux...

Ainsi, avec une petite habitude l'on remplit en deux temps trois mouvements une grille ministérielle qui vous tient pas trop mal la route ! Mais, il y a dans ce choix délibéré un deuxième avantage non négligeable : par définition, les anciens sportifs sont toujours très populaires. Et notamment ceux qui n'ont jamais fait mieux dans leur carrière que deuxième d'un Paris-Roubaix à cause d'une maudite crevaison sur les pavés ou bien encore tapé plus fort que les autres du pied gauche dans une baballe Adidas en cuir de vachette cousue à la main par des petits marocains pour faire des passes au centre à la "va comme j'te pousse", et bien sûr toujours un peu trop longues... !

Mais, plus surprenant encore, c'est qu'ils le restent, populaires, même après que l'on constate, et cela assez vite, leur magistrale incompétence ! En résumé, si cette méthode originale de sélection ne donnait pas toujours les meilleurs résultats dans la marche des affaires d'un Pays, et de très loin s'en fût, c'était un excellent moyen pour un Président de la République de se fourrer l'opinion publique into the pocket et de remonter ainsi, comme par magie, dans les sondages de popularité...

"L'argent, c'est le nerf de la guerre !"

Je ne me souviens jamais qui, de Clémenceau ou bien de Groucho Marx, avait employé la formule. Je les confonds toujours ces deux-là, peut-être à cause des moustaches, mais voilà en tout cas ce que vient de déclarer notre Président sur un ton grave...

— Alors pour commencer... il va nous falloir du pognon Babartali ! Et beaucoup de pognon !"

Cinq minutes plus tard, l'affaire est réglée. Reconnaissons ici que pour nous inventer de nouveaux impôts, ils sont particulièrement balèzes, nos ministres ! Et de nouvelles taxes, à l'instar du "Guide du Routard" pour visiter un pays étranger, sont encore ce que l'on a trouvé de mieux jusqu'à aujourd'hui du coté de Bercy pour renflouer des caisses vides... !

De plus, comme nous le dit si bien ensuite Joseph Babartali pour conclure ce chapitre, tout en caressant langoureusement son gros stylo Mont-Blanc avec ses initiales (J and B) gravées dessus le capuchon, lui qui n'a pourtant qu'un simple BEP de comptabilité en poche : "Et après tout, qu'on la fasse ou pas, cette guéguerre... cela ne mange pas de pain !"

Maintenant que la cause est entendue et nos caisses potentiellement bien remplies, restait encore à définir un astucieux plan de bataille qui nous mène rapidement à la victoire.

Mais Dekka avait déjà une petite idée pour l'envahissement.

Jeu de mots certes facile, mais dans le domaine de la réflexion l'on peut affirmer qu'il est plutôt du genre "expresso", notre petit Dekka !

Ainsi, le mieux d'après lui pour atteindre notre objectif, la Chine en l'occurrence, serait de passer par l'Ouest. La route est nettement plus sûre de ce côté là du globe, et puis surtout, l'on pourrait ainsi, si besoin, s'octroyer une petite halte chez les Ricains, nos alliés fidèles depuis que nous leur avions envoyé un certain monsieur de Lafayette, histoire de se requinquer avant l'assaut final. Certes, leur bouffe aux Amerlocks n'est pas terrible, mais en contre-partie nous n'aurions ni les Alpes, comme Hannibal, ni l'Hymalaya, comme Gengis Khan, à franchir, aussi cette route par l'Ouest pourrait nous faire gagner trois semaines minimum sur le planning.

Le Président le laisse parler jusqu'au bout. Par politesse.

S'il possède pas mal de défauts, notre Président, il y a au moins une chose que l'on ne peut lui ôter : c'est qu'il est bien élevé et infiniment poli avec tout le monde ! Aussi, ce n'est que lorsque Dekka finit d'exposer sa si judicieuse tac-que-tique d'attaque surprise en seulement trois semaines que le Président prend la parole...

— ...Oui... c'est bien Dekka... ouais, pas mal du tout... mais, avez-vous tout de même conscience que cela va être beaucoup trop long, mon vieux ?!

Et, c'est ici, alors que rien ne pouvait nous le laisser deviner, qu'il adresse un signe énergique de la main au colonel Du Thilleul de la Marjorie du Plat D'Empôt pour qu'il se rapproche de lui...

Cela surprend tout le monde. Et bien plus encore le principal intéressé, qui commençait déjà à s'assoupir, mollement appuyé contre la boiserie dorée du dix-huitième...

— Bon... alors... apportez-moi donc cette mallette, du Thilleul !

Notre colonel hésite... un peu... beaucoup... Mais, on pouvait aisément le comprendre, car de mémoire d'homme, n'était-ce pas la toute première fois que le Président s'intéressait à lui et à cette fichue mallette en skaï noir ?! Notre cinq barrettes en était peut-être même arrivé à imaginer que cet objet soit devenu plus ou moins sa propriété après ces quasi-deux ans de vie commune. Il est clair que l'on s'attache après un certain temps passé ensemble, cela est humain. Même chez les militaires.

Finalement, le Président, un brin impatient, lui arrache presque de la main, et la pose ensuite devant lui, sur cette immense table en très bel acajou du Mexique.

— Oui... alors voilà... comme je l'ai dit ; il est rudement intéressant votre plan, mon p'tit Dekka, mais cela va nous prendre beaucoup trop de temps cette histoire ! Et puis les Ricains vous savez très bien comme moi que ce n'est jamais une très bonne chose que de leur devoir un service en retour... Ils n'hésitent pas ensuite à vous le rappeler pendant quarante ou peut-être même cinquante ans si besoin ! Alors non... non, mon petit Dekka... je crois plutôt qu'on va les faire péter d'un seul coup, ces Jaunes ! Oui... la voilà, la bonne solution ! C'est exactement ça... boum ! Et d'un seul coup !

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