Chapitre 37. Groggy (18 points au Scrabble).

4 minutes de lecture

J-2. Villa Mektoub. à l'instant même.

Depuis qu'il est gosse, Jacques-Ni a toujours rêvé de conduire une locomotive.

Une grosse loco à vapeur, comme celles d'avant dans le temps passé, une de ces énormes et puissantes machines d'acier qui foncent droit en vous crachant leur vilaine fumée sans trop se préoccuper du reste, des gens, ou bien même du temps qu'il fait dehors. Il imagine, le petit Jacques-Ni, qu'il enfourne le charbon à grandes pelletées dans la chaudière tout en scrutant attentivement les aiguilles des manos et sans jamais jeter un coup d'œil à l'extérieur pour observer le paysage qui défile à toute vitesse...

Parfois, sa grosse locomotive rentre bille en tête dans le noir d'un tunnel. Un tunnel aussi sombre que l'Enfer. Toujours plein phares et sifflant très fort. Puis, elle en ressort aussi vite, ivre et grimaçante de fureur de retrouver à nouveau cette lumière qui vous éblouit tout d'un coup... Elle file, oh, elle file si vite, la superbe machine d'acier de Jacques-Ni ! Et dans les gares, elle ne s'arrête jamais, ne ralentit même pas, soulevant la poussière et les robes des femmes sur les quais. Quant à l'aiguillage ; c'est tout droit ! Toujours tout droit... ! Il n'y a jamais de terminus à ce train-là : il fonce et fonce encore ! Ah, bon sang, quelle sacrée Machine !

Ainsi, il en était déjà à son deuxième rail de coke, Jacques-Ni, depuis le début de la soirée...

— Alors... ? Est-ce que c'est grave, docteur... ?!

Sa spécialité de docteur, à Jacques-Ni, est la chirurgie esthétique, alors forcément la toute première chose qui lui vînt à l'esprit en se penchant sur Phlycténiae, bavouillant un peu de mousse vermillon, fût qu'elle aurait bien besoin d'une petite augmentation mammaire, la People... ! En ce moment, et ceci tombait plutôt bien, sa clinique privée proposait justement des tarifs très intéressants... La paire à cinquante pour cent...

— ... Hein... ?! Non, je ne crois pas ! Mais faudrait peut-être faire des radios... histoire d'éliminer une fracture !

Pour les radiographies, je ne suis pas une spécialiste (et je me mêle, c'est exact, toujours un peu de ce qui ne me regarde pas !), mais je me dis qu'en lui passant une simple lampe de poche derrière le dos cela devrait peut-être suffire pour bien y voir au travers du corps à notre Phlycténiae !

Quant à notre clown volant, lui, il s'était déjà fait la malle ! Évidemment, le bougre m'avait tout de suite reconnue en se relevant. Aussi, sans demander son reste, il avait détalé vite fait et sans s'excuser, bien entendu, du dommage causé sur la petite personne bien frêle si sauvagement percuté. Cela valait sans doute mieux pour lui, toute disposée que j'étais à lui refiler si nécessaire une seconde rafale dans les roubignoles... !

La lumière des projecteurs revient et le petit branleur de microphone nous présente ses condoléances attristées pour cette interruption momentanée du spectacle :

«Vraiment toutes nos excuses, mesdames, mesdemoiselles, messieurs, pour cet incident regrettable et totalement indépendant de notre volonté... Juste une petite pause dans le programme de la soirée, si vous le voulez bien, mais surtout ne vous éloignez pas de trop, car dans un instant, celui que nous attendons tous avec grande impatience... le sensationnel fakir Chou, et ses non moins incroyables tours de passe-passe... !»

Il est mignon, le docteur. Phlycténiae reprenant peu à peu ses esprits, c'est lui qu'elle aperçoit en premier, penché sur elle, lui essuyant tout doucement le tour de la bouche avec son mouchoir.

— Grâce à dieu... ce n'est pas du sang... simplement de la peinture ! Avez-vous mal quelque part, mademoiselle... ?!

— Non... non, je ne crois pas ! Mais... que m'est-il donc arrivé... ?!

— Tu t'es juste pris un connard de clown en pleine poire ! je lui annonce alors, sans aucun ménagement.

— ... Un clown... ?!

— Ouais, un clown ! Mais te fais pas de bile, il est parti ! je la rassure immédiatly.

— Oui... ça va aller, ça va aller... que lui susurre ensuite, le docteur, bien rassurant, lui, et qui essuie et essuie encore, avec son kleenex devenu tout rouge maintenant.

L'aurait fallu être aveugle de naissance pour ne pas s'apercevoir qu'il se passait un truc entre les deux...

— Vous voulez boire quelque chose de frais peut-être... ?

— Pourquoi pas... s'il y a une bonne cave ici ! Une petite coupe de Dom Pérignon me ferait beaucoup de bien ou alors... un vieux marc de Bourgogne ?!

Alors, elle se relève finalement, et notre gentil docteur l'accompagne douceureusement jusqu'au buffet le plus proche, en lui tenant bien sa p'tite menotte toute remplie d'osselets si fragiles.

— Tu sais que j'ai quand même eu sacrément peur pour elle... surtout qu'avec sa santé...

— T'inquiète pas, ma Gladys ! Ta copine s'en remettra, surtout qu'elle se trouve entre de bonnes mains maintenant... bien charmant, ce médecin, non... ?

— Oui, tu as raison, un véritable amour !

— Dis... ma chérie...

— Hum... ?

— Faudrait que je te cause de quelque chose d'important et urgemment... !

— Quoi donc... ?! Tu n'aurais tout de même pas déjà changé d'avis pour les Fidji... ?!

— Bien sûr que non ! Tout au contraire ! Car ce que je désire t'annoncer, c'est que nous allons peut-être bien devoir avancer un peu notre départ, justement...

— C'est à dire... ?! Tu voudrais qu'on parte quand... ? À la fin du mois prochain... ?! Tu sais, il faut tout de même me laisser un peu de temps pour me retourner... Tout ceci est si rapide... et puis... j'ai un préavis à donner, moi !

Et, une fois de plus, vous pouvez me croire sur parole que votre Mado elle n'est pas à l'aise du tout, surtout qu'elle entend l'hélico, avec Jean-Lain et son Balou dedans, qui s'approche déjà...

Fin de la 3 ème partie.

Annotations

Recommandations

Vous aimez lire SALGRENN ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0