29 - Née d'hiver

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2e jour de la saison de la lune 2450

Le retour à la routine recommençait la prochaine journée. Depuis leur arrivée à l'académie, comme le désirait le Grand Maître, les apprentis avaient passés la plupart de leur temps libre à récupérer leur force. Pour la plupart, Azéna y compris, cela signifiait rattraper le sommeil perdu durant le voyage ardu à dos de dragon.

Ce soir-là, elle ne fut visitée que par un seul rêve dans lequel une figure y fut présente : celle d'une jeune elfe lunaire qu'elle ne reconnaissait pas. L'étrangère était là, debout et immobile comme un pion, dans une bibliothèque immense illuminée par des lanternes magiques. L'archère était seule avec elle et pourtant, elle ressentait la présence invisible de biens d'autres.

— Qui es-tu? demanda-t-elle en approchant doucement.

L'elfe ne réagit pas à sa voix, continuant de sonder la salle, sûrement en quête d'un livre en particulier. En premier lieu, ses mouvements étaient lents et calculés, mais rapidement, sa respiration devint saccadée et elle se dépêchait. Sa panique eut raison d'elle et ses traits se plissèrent sous le stress.

— Nadjala ja umur'an, murmura-t-elle en passant sa délicate main sur le dos des multiples tomes.

L'aéromancienne ne comprenait pas ce qu'elle racontait, mais c'était là, la langue elfique. Cela lui rappela qu'elle devrait l'apprendre bientôt.

— Laisse-moi t'aider.

Soudainement, elle fut tirée hors du rêve. Elle ouvrit les yeux et sa réalité fut entièrement différente d'il y avait un moment. Elle était tortillée dans ses couvertures de laine, nue comme un verre mis à part ses sous-vêtements.

La fatigue lui rongeait toujours les muscles, mais elle ne pouvait que songer à la brillante chevelure argentée de l'elfe et à son accoutrement digne d'une reine : une robe en soie de couleur azure et aux bordures neige. Elle n'y comprenait rien, mais cette femme l'intriguait.

Elle secoua la tête comme pour se purifier de ses pensées inutiles et procéda à vaciller hors de son lit en s'étirant les bras vers le plafond. Trop paresseuse pour lire l'horloge accroché au mur, elle estima le temps de la journée d'après les deux soleils qui étaient hauts dans le ciel. C'était l'après-midi. Fayne n'était pas ici. Pas étonnant; elle était une lève-tôt.

— Nix est portée disparue aussi, marmonna-t-elle, un sourire satisfait aux lèvres.

La demie-elfe baya, essuya ses yeux humides et s'habilla. Entretemps, elle trouva une lettre suspicieuse attachée à sa fenêtre. Celle-ci provenait de Maître Argoshin qui s'était sûrement faufiler jusque-là dans les ombres de la nuit. L'adolescente y reconnue l'écriture ciselée de son mentor. Encore étonnant qu'il pouvait s'avérer si gracieux avec ses mains partiellement écaillée et griffue.

— Entraînement, entraînement. Quelle surprise...

Elle soupira, déchira la feuille de parchemin à l'aide de son aéromancie dans une sauvagerie sereine et jeta les morceaux dans une brise qui les emporta au loin. Il ne fallait pas qu'elle soit découverte; elle ne pouvait pas se montrer trop prudente.

Elle entendit des gloussements qui provenaient d'en bas. Seule et pas de Tyrath en vue, elle décida de descendre à la salle commune pour y relaxer brièvement avant de devoir quitter l'académie. Elle n'avait décidément pas de répit.

Descendant les escaliers dans un mouvement turbulent, elle laissa chacun de pas s'alourdir dans son impatience. Malgré cela, elle ne causa que peu de tapage dû à sa légèreté. Elle aurait désiré se prélasser dans la présence de ses amis, de son fidèle compagnon de vie et peut-être même avoir l'occasion de discuter avec Naëshirie. Cette dernière pensée la fit rougir.

Blotti devant le foyer illuminé par la colère du feu, quelques têtes familières aboyaient, notamment Arièlla tandis que d'autres écoutaient timidement, notamment Naëshirie. La géomancienne semblait déjà être confortable parmi eux. Elle tenait une tasse de thé parfumé de cannelle, souriait doucement et était enroulé dans une couverture douillette. La seule debout surveillait les jeunots comme un hibou grognon et fut la première à remarquer la nouvelle présence. Soudainement, elle parut plus amicale, mais elle n'en fit rien de plus.

— Il ne faut rien lui dire, insista Fayne en offrant un regard meurtrier à Teriondil.

— Mais on parle de la célébration de son anniversaire de dix-sept années de vie, protesta l'elfe sylvain qui paraissait confus. Il faut bien qu'elle soit au courant pour y participer. Parfois je me questionne sur ton bon sens, Fayne.

La brunette lui lança un regard noir. La petite Naëshirie poussa un rire presque inaudible.

— Bienvenu parmi les survivants d'l'escapade d'la cité des fous, ricana Nixie-Elle en souriant.

Les autres se virèrent et pleins d'yeux attentifs fixèrent Azéna.

— Ça va Nix, ronchonna l'archère. Pas besoin d'en faire une blague. Nous avions conclu que nous n'allions pas en parler, pour un certain temps au moins.

Teriondil la salua d'un hochement de tête, son propre breuvage en mains. Fayne lui fit signe de venir s'asseoir à côté d'elle.

— Je ne peux pas rester longtemps, annonça l'aéromancienne en s'installant sur le sofa exactement comme la meilleure amie le voulait.

Une cacophonie de protestations prit vie aussi rapidement qu'elle mourut.

— Laissez la! ordonna sèchement Nixie-Elle.

Le reste de ce qu'elle voulut dire, elle le communiqua au travers de ses yeux. Elle était sûrement au courant de son itinéraire de la journée.

— Je voulais tout simplement voir vos jolis visages avant de commencer ma journée, expliqua Azéna.

— Bon bon bon... Encore perdue dans tes propres aventures, taquina Arièlla en semblant en dire plus entre les lignes.

Elle était trop intelligente pour ne pas connecter les points; elle savait que l'archère partait retrouver Argoshin. Il n'y avait que Naëshirie qui n'était pas au courant des pouvoirs inexploités d'Azéna. Il avait été conclu qu'il serait sage de la garder dans l'ignorance pour le moment. C'était l'hôte de l'âme de Turion elle-même qui l'avait proposée, mais en ce jour, elle se sentait différemment à ce sujet. Comment était-elle supposée fonder une relation approfondie avec Naëshirie si elle n'était pas véridique avec elle?

— J'ai mes propres plans. Et d'ailleurs, ses plans doivent être mis en exécution.

Elle se releva d'un bond, atterrissant de l'autre côté du bras droit du sofa.

— D'ailleurs, tu sembles de bonne humeur Ari. Courage, tu en déborde.

Elle passa derrière la blonde et posa brièvement sa main sur son épaule pour l'encourager. Le séjour à Norkux lui avait apporter de la souffrance et elle semblait avoir récupérer comme un soldat. Elle devenait de plus en plus résiliente et cette force allait faire d'elle une chef honorée.

— Hé bah merci Azéna, balbutie la pyromancienne.

Ignorant la réaction de la Valkirel, le regard d'Azéna s'attarda sur la mystérieuse géomancienne installée sur la chaise berçante près des flammes dansantes.

— Je sais qu'il atrocement froid dehors, mais voudrais-tu me joindre pour une promenade Naëshirie?

Tous les regards se tournèrent vers elle, le visage dominé par la confusion. Nixie-Elle roula les yeux et eut un petit sourire en coin. Teriondil fixait la peinture d'un dragonnier en armure et le museau et la tête de son dragon orange qui montrait subtilement les crocs.

— Bien sûr, répondit doucement Naëshirie. Un peu d'air frais serait la bienvenue.

Elle se leva et dans sa démarche gracieuse, elle s'approcha de l'aéromancienne en ne croisant son regard que pour un moment éphémère. Ça en fut assez pour que la demie-elfe sentit ses joues s'enflammer et sa concentration qui diminuait rapidement. Mais elle devait porter attention à son but. Elle devait le lui dire si elle voulait établir une relation saine avec elle. Ce risque la stressait, mais Naëshirie ne la frappait pas comme quelqu'un de traitre. C'était sûrement le bon choix à prendre.

« Merde que ses cheveux paressent doux, un peu comme de la soie ou des plumes de cygne, se radotait-elle. »

Elle éprouvait de la difficulté à arracher son regard de la longue crinière neige qui brillait sous la luminosité dansante des flammes. Naëshirie les entretenait avec expertise. Elle partageait un style similaire à celui de Teriondil : tribal avec des gemmes, des plumes et des billes colorées qui pendaient de diverses mèches. Elle avait aussi pris le temps de tresser une dizaine d'entre elles. Cette complexité artistique fascinait Azéna et lui rappelait ses moments avec Gendrel lorsqu'ils admiraient les peintures locales. Ce garçon avait toujours eu un côté doux qu'il niait avec maladresse devant leur père. Maintenant qu'elle y songeait, Azéna avait toujours eut une certaine attirance pour les décors tribaux. Elle se questionnait sur leur culture qui semblait si libre d'esprit et s'imaginait faire partie d'eux.

Peut-être allait-elle pouvoir explorer cela avec Naëshirie. Peut-être...

— J'vais aller ramasser ton équipement, informa Nixie-Elle en lui faisant signe d'attendre. T'vas en avoir besoin.

Elle claqua des doigts pour faire certaine qu'elle s'était fait entendre. Sa protégée sentit son cœur bondir dans sa poitrine. Elle n'avait pas réalisé à quel point son comportement reflétait ses pensées.

— C'est bon. Nous allons t'attendre à l'extérieur.

Elle aurait préféré ne pas devoir endurer la présence de l'assassin durant ses moments avec Naëshirie, mais elle savait bien trop qu'elle n'aurait pas pu la convaincre autrement, surtout là où les maîtres pouvaient rôder.

L'elfe hybride marchait délicatement à ses côtés. Si elle avait été née dans la haute-société humaine, elle aurait été la parfaite pour le titre mis à part son accoutrement. Elle portait une simple veste, des culottes serrées et une cape accrochée à l'épaule par une épinglette en forme de feuille, signe qu'elle appartenait toujours spirituellement à son peuple. Le tout commençait à montrer des signes d'usure ce qui n'était pas surprenant considérant ce qu'ils étaient. Cela n'amenuisait pas sa beauté aux yeux de l'archère. Au contraire, ça semblait lui aller comme un gant.

En chemin, Azéna fut assaillit par son doux parfum qui rappelait la forêt, les sapins et la menthe rafraichissante. Les divinités essayaient sûrement de lui apprendre une leçon, elle qui était constamment entrain de taquiner Fayne pour son attirance aux elfes sylvains. Elle sourit tout simplement et une fois au bas des escaliers serpentant qui menaient à la sortie de la Tour de la Connaissance, elle rassembla son courage et prit la parole :

— Désolée pour cette requête soudaine.

Elle désirait tant lui prendre la main comme elles avaient fait en cachette à Norkux, mais il avait des yeux partout autour. Elle s'y abstenue.

— Ce n'est rien, dit sa compagne en souriant. J'apprécie ton attention, lâcha-t-elle sans gêne, mais tout-de-même dans une voix de souris.

L'aéromancienne oublia ses prochains mots et se maudit silencieusement pour sa faiblesse.

— Si ce n'est pas trop personnel, je m'étais toujours questionner au sujet de Nixie-Elle, continua la géomancienne. De tous les apprentis, pourquoi tu as une escorte? Est-ce que cela à un lien avec ton nouveau surnom?

La fille qui a tenu tête à un dieu. C'était sûrement à cela qu'elle faisait allusion. Encore et toujours, une fois de temps en temps, on l'appelait ainsi.

— Je suppose... partiellement, avoua Azéna. C'est justement de ça dont je voulais te parler, de pourquoi Nixie-Elle est-elle ma garde du corps. C'est un secret qu'on tente de garder, parfois sans succès.

Naëshirie tourna le regard directement vers elle, plongeant ses yeux céladon dans les siens.

— Je suis honorée d'une telle confiance, mais assures-toi d'être confortable avec une telle décision.

— La plupart du groupe n'approuvent sûrement pas. Enfin, pas tôt comme ceci.

— Tu peux attendre. Je peux prouver que je suis digne de ta confiance. Ce serait probablement plus sage.

Azéna pouffa légèrement, incapable d'imaginer une once de corruption suinter de son interlocutrice.

— Ne soit pas modeste. Il nous faut tout simplement un peu de privé.

Alors qu'elles se dirigeaient vers l'entrée principale de l'académie, elles entendirent les pas accélérées de Nixie-Elle qui les rattrapait avec impatience. Elle garda une distance de quelques mètres, beaucoup plus qu'à son habituel. Azéna eut le loisir de jaser avec la géomancienne jusqu'à ce qu'ils se retrouvent du côté opposé de la forteresse sur la rive du lac Cristal. Là, elles étaient seules mis à part pour un écureuil qui les observait curieusement du sommet d'un saule pleureur solitaire. Au cœur du tronc immense, il y avait une ouverture assez large pour y cacher un jeune dragon. Une énergie étrange y attira l'aéromancienne. Pourtant, il n'y avait rien là. Pourquoi sentait-elle une présence?

— Azéna? appela Naëshirie, éprise d'une légère anxiété.

Elle fixait l'archère en entrecroisant ses doigts délicats.

Azéna choisit de l'ignorer pendant un instant. Une humidité lui caressa le menton comme si c'était le touché d'un esprit. Azéna ne pouvait pas en être certaine, mais sa curiosité eut raison d'elle et elle demeura. Elle crut apercevoir l'ombre du trou se mouvoir du coin de son œil. Une faible bouffée lui ébouriffa le visage comme si on lui avait accorder un seul souffle. Une unique respiration. Un signe. Un message. L'odeur qui avait été transporté à elle était nauséabonde. Normalement, la demie-elfe s'aurait retirer, mais elle détectait quelque chose de familier dans ce parfum désagréable.

« Shalith. »

La présence n'était plus. Insatisfaite et entichée par un sentiment d'horreur, elle mit un pied dans le tronc en espérant reconnecté avec la dragonne. Quelque chose ne tournait pas rond et elle se sentait honorée de répondre à l'appel.

— Shalith, susurra-t-elle.

— Azéna! aboya Nixie-Elle en agrippant l'épaule de sa protégée et la tira vers elle. C'était quoi ça? J'sais que les elfes adorent la nature, mais j'doute qu'ils réagissent comme ça d'vant un arbre quand-même.

Naëshirie s'était approchée elle aussi, une main devant elle comme si elle s'apprêtait à offrir son aide.

L'archère se redressa devant elles, éloigner de l'arbre aux allures d'amertume. Elle ne comprenait pas ce qu'elle venait de vivre et elle n'avait pas l'envie de l'expliquer. Peut-être était-ce aussi tous illusoire. Incertaine de la vérité, elle se concentra à la tâche qui lui faisait face.

— Je sais pas ce qui m'as pris, mais ce n'est pas important. J'ai un aveu à te faire Naëshirie.

Elle raconta le tout sans trop détailler pour pas que ça ne prenne trop de temps. Elle évita soigneusement de mentionner quoi que ce soit qui pourrait la mener à la conclusion qu'elle la trouvait de son goût, mais elle s'échappa lorsqu'elle elle en vint à ses doutes de son orientation sexuelle au travers de son amitié étrange avec la forgeronne Melanh'tash. Sa confidente lui avait offert toute sa dévotion pendant son récit. Elle ne l'avait pas interrompue et n'avait jamais tourner le regard.

Enfin, elle eut terminé et attendit la réaction de Naëshirie. Sa personne, sa condition et ses aventures étaient beaucoup d'informations à absorber.

La géomancienne mit un moment à revenir au présent. Elle cligna, les yeux légèrement écarquillés. Malgré son état de choc, ses traits demeuraient doux et sereins, un peu comme Teriondil. Elle lui serra les mains des siens et sourit.

Azéna sentit sa peau angélique se frotter contre la sienne et sentit des relaxants chocs électriques lui picorer le ventre et le dos. Elle était si hypnotisée qu'elle n'entendait pas ce qu'elle lui disait, mais elle paraissait heureuse.

« Apprentie Azéna, dit une voix familière et rempli de sagesse dans son esprit. Ici Terenas. Rencontrez-moi à mon bureau immédiatement. »

Elle avait été convoquée et par le Grand Maître aussi. Elle ne pouvait pas se permettre de le faire attendre. Elle devait obéir.

— T'as perdu la tête ou quoi? questionna l'assassin qui la regardait comme si elle était folle. C'est supposé d'être Naïsh qui est en état d'choc, pas toi. Non mais par la lumière d'Elysia!

— Pardonnez-moi, souffla l'archère. Le Grand Maître m'a appelé. Quelqu'un doit prévenir Maître Argoshin. Nix? S'il-te-plaît.

Pendant l'éclair d'un instant, Nixie-Elle parut scandaliser, entrouvrant la bouche.

— Nah nah, refusa-t-elle en lui offrant son plus sévère expression. Combien d'fois va-t-il falloir que j'te l'répète : c'est mon maudit devoir d'te suivre comme un chien de poche. Et là, tu t'rends au Grand Maître et t'veux le faire sans moi. Utilise ton bon sang pour un instant. Il m'bouillerait le postérieur!

— Mais Argoshin m'attends! Il est déjà grognon en cause de notre longue visite en Norkux qu'il n'approuve pas.

— Oh hé! Et mes fesses dans tout ça? On n'joue pas avec l'Grand Maître ni avec ma patience, ma p'tite jeune.

Naëshirie les sépara en se plaçant entre elles.

— Je peux délivrer le message à Argoshin.

— Bien sûr! s'exclama Azéna, heureuse de la solution.

— Non! aboya l'assassin au même moment.

Le trio se fixèrent avec un mélange d'abasourdissement et de confusion. Nixie-Elle se reprit en se raclant la gorge :

— D'accord. Vas-y la p'tite, accepta-t-elle, s'adressant à Naëshirie en boudant, admettant sa défaite.

Azéna lui accorda un regard insistant comme si elle n'était pas satisfaite.

— Ça va! J'm'excuses. J'suis tout simplement... prudente.

Elle secoua ses bras comme si elle se débarrassait de sa honte et fit demi-tour, se mettant en route pour l'académie.

— Portes tes propres affaires!

Azéna haussa les épaules dans un mouvement de résignation et ce, même si Nixie-Elle ne pouvait pas le voir. Alors qu'elle se penchait pour ramasser son arc et son carquois qui avaient été laissé près du saule pleureur par la garde du corps, elle sentit une caresse sur les côtés de son visage. Elle s'immobilisa, son arme à la main, incertaine de comment elle devrait réagir. Ses pupilles se dilatèrent, son pou accéléra et la nervosité prit contrôle de ses entrailles.

On appliqua un peu de force, guidant son visage vers le haut. Bleu croisa vert. Là, Naëshirie l'accueillit en posant ses douces lèvres sur les siennes.

Azéna sentit ses muscles abandonner leurs forces et faillit tomber à la renverse. Heureusement, le baiser était bref, mais infiniment magnétique.

Naëshirie la laissa seule avec ses sentiments ardents ainsi que Nixie-Elle qui n'avait rien vu. Elle se dirigea vers le Grand Nid à grands pas, ou du moins, les plus grands pas que ses courtes jambes lui permettaient de faire.

— Amènes t'es fesses Azéna! appela Nixie-Elle qui s'éloignait toujours.

L'aéromancienne sourit bêtement et s'exécuta. Après tout, il ne fallait pas tester la patience de son supérieur, particulièrement son Grand Maître.

L'assassin ouvrit la marche, même lorsqu'elles traversèrent le hall intimidant de la Tour Mère, et fut celle qui cogna à la porte en bois fortifié de fer, annonçant leur arrivé.

Azéna n'avait jamais été à l'aise avec l'autorité. Comme toujours, elle sentit ses entrailles se nouer à la pensée que d'ici un instant, le visage de Terenas allait l'accueillir.

— Grand Maître, dit la garde du corps en se redressant le plus droit possible.

La porte d'ouvrit d'elle-même et à l'intérieur, une grande table de pierre polie sur laquelle y reposait plusieurs parchemins, certains ouverts, d'autres scellés, ainsi que quelques chaises s'y trouvaient. Sous la luminosité bleutée du chandelier attaché au plafond, trois individus attendaient patiemment.

Azéna les reconnus immédiatement : Terenas, Eldarytzan et Nymia. Pourquoi le duo de Valkirel était-il présent? Ils portaient tous une mine sévère, quoique touché par une douce inquiétude.

— Devrais-je partir? questionna Nixie-Elle.

Terenas acquiesça et à ce signal, Nixie-Elle se retira, mais pas avant d'accorder un sourire d'encouragement à sa protégée.

— Viens, invita le grand maître d'un signe de la main. Assieds-toi avec nous.

Azéna s'avança à petits pas timides, incertaine de ce qui l'attendait. Aussitôt elle fut installée à table, chaque regard se riva sur elle et les émotions qu'ils dégagèrent la frappa : le courage anxieux de Nymia, la culpabilité incertaine d'Eldarytzan et le support gracieux de Terenas.

— Que se passe-t-il?

Nymia et Terenas s'apprêtèrent à répliquer, mais ils s'arrêtèrent. Enfin, ce fut Eldarytzan qui posa un parchemin aux pages jaunies et rongées par le temps en face de l'archère.

— Ceci est une copie de celle qui a été laissée aux marches de la maison suzeraine de Daigorn : les Kindirah, expliqua-t-il de sa voix la plus douce.

Sur le coup, Azéna s'attendit au pire. Était-ce Argent? Gendrel? Sa mère? Une mort? Une révolte? Un siège de Nothar? Est-ce que sa famille était intacte? Son cœur fit un bond alors qu'elle ouvrit le message et y reconnue la lettre qui avait été trouver avec elle lorsqu'elle était bébé.

Souverain de Daigorn,

Vous ne nous connaissez pas, comme nous ignorons qui vous êtes personnellement. Voici notre fille. Elle se nomme Azéna, un prénom qui nous est cher. Elle est née la 32e nuit de la saison de lune qui vient de s'éteindre. C'est avec nos cœurs lourds que nous vous demandons humblement de prendre soin d'elle. Votre royaume est réputé pour sa vie paisible malgré les désastres naturels fréquents. Nous espérons qu'elle réchauffera votre demeure avec son esprit aussi énergique que solide. Elle mérite une famille qui saura la chérir, et cela malgré la nuance maladive de ses cheveux.

S'il vous plaît, prenez-la sans jugement. Offrez-lui de l'amour et du support parental. C'était notre désir de lui en fournir jusqu'à la fin de nos vies.

Elle n'était pas signée comme l'original.

Azéna renifla malgré elle. La première fois qu'elle l'avait lu, elle avait insisté à ce qu'on lui prouve qu'elle était bel et bien adoptée. Ainsi, Bayrne lui avait montrer. À cette période, elle était toute jeune, à peine huit ans. Elle avait pleuré et poser pleins de questions, mais le seigneur était aussi mystifié qu'elle. Le souvenir douloureux vint lui pincer la gorge et elle retint une larme. Elle n'avait pas envie de remonter dans le temps.

Elle croisa les yeux de Terenas, le défiant à la limite.

— Qu'est-ce que cela signifie? Comment avez-vous une copie de cette lettre?

— Nous sommes indéfiniment désolé de te l'avoir caché, avoua tristement le grand maître.

— Je ne comprends toujours pas, grogna l'archère. Expliquez-vous.

Eldarytzan vint s'asseoir à côté d'elle tout en gardant une distance saine.

— Azéna je...

Il hésita, sa voix déformée par l'émotion. Son amante lui vint en aide :

— Nous sommes tes parents biologiques Azéna, souffla la blonde comme si elle venait de se libérer d'un lourd fardeau.

— V-vous le saviez, devina la demie-elfe sous le choc. Tout ce temps-là... Toute cette attention étrange que vous m'aviez accordée...

La réalisation de ce que cela signifiait la bouleversait profondément. Cette-fois, les larmes se défèrent de leur prison et roulèrent librement sur ses joues. Une touche de rage se mêla à son stade émotionnel alors qu'une seule réplique lui vint aux lèvres :

— Pourquoi m'avez-vous abandonné?

Elle réalisait qu'elle les jugeait sans même avoir entendu leur histoire, mais elle ne pouvait pas s'en empêcher. Elle avait tellement souffert aux mains des habitants de Nothar ainsi que certains membres de sa famille adoptive alors qu'elle aurait pu avoir grandi ici à Atgoren entouré de gens merveilleux. Elle avait envie de frapper, de mordre, de se déchaîner. Elle poussa un pleur plus bestial qu'humain. Une présence alarmante se manifesta du tréfond de sa conscience.

« Non. Il faut leur laisser une chance de s'expliquer, s'encouragea-t-elle. »

Une vague de sérénité l'envahit et Turion se retira aussi vite qu'il avait surgit. Elle expira longuement.

— Tu as bien maîtriser tes émotions, complimenta Terenas avec un sourire. Tu grandis en pouvoir.

Ce n'était pas facile. Tellement pas facile.

— Pardonnez mon manque de tact, s'excusa Azéna. C'est un sujet qui me tient à cœur. Vous deviez avoir une bonne raison derrière mon adoption.

Elle fit une pause et voyant que personne n'osait continuer la discussion, elle continua :

— Pourquoi me révéler ce secret maintenant?

Ce fut le grand maître qui se chargea de répondre :

— Tu as été bien imprudente durant notre séjour en Gosform et nous espérons que ces informations te pousseront à freiner si tu vois où je veux en venir.

— Le Festival du Crâne, réalisa l'aéromancienne. Je savais bien que nous n'allions pas dans cette cité infernale pour rien. Vous m'avez testé.

Elle plongea son regard dans la petite flamme qui gigotait doucement sur la cime d'une chandelle au centre de la table. Elle essayait de se montrer patiente concernant son adoption, mais elle sentait ses muscles se contracter sous l'irritation. Elle posa une main sur son bras dans l'espoir de se calmer un peu.

— Ce n'étais pas l'intention, insista Terenas. Je ne te cacherais rien : j'ai ordonné cette visite dans l'espoir d'y trouver de l'information pertinente, particulièrement concernant cette Légion Ancestrale.

— Alors?

— Rien dont tu dois te concerner, ma chère apprentie.

Son attention se posa momentanément sur Nymia dont les traits s'étaient durcis.

— Parlons donc de tes racines. Avant, tu dois me promettre de t'avérer prudente avec la divulgation de ces informations. Il y a des double-agents parmi nous. Qui ils sont, je n'en sais rien, mais je te fais confiance là-dessus.

— Oui, Grand Maître. Bien sûr.

Elle réalisa que Nixie-Elle n'avait pas reçu la bénédiction de Terenas pour participer à cette rencontre.

— Et Nixie-Elle? Elle est ma garde du corps personnelle.

L'elfe lunaire secoua la tête lentement en signe de négation.

— Je regrette de te le déconseiller. Partage ton histoire qu'avec tes proches : ta famille et tes amis de longue date.

Sa la démangeait. Elle avait besoin de savoir pourquoi elle avait été laisser sur les marches des Kindirah en plein hiver. Elle pinça les lèvres et attendit sagement.

— Alors...

Eldarytzan fut celui qui se lança :

— Tu es venue en ce monde avec la gracieuseté d'une étoile, raconta-t-il avec un petit sourire nostalgique. Tes sublimes cheveux d'argent brillaient sous la lueur bleutée de la bienveillante lune. Tu es née d'hiver. Sublime. Fière. Joyeuse.

— Les enfants nés d'une saison est une croyance du côté de la famille d'Eldarytzan, ajouta Nymia, son regard pétillant. Ils croient que si l'on est né à un temps spécifique et que certaines conditions sont respectées, on est bénit. Si on se fit à cela, tu as été embrassée par l'hiver. Voir les flocons, légers et moelleux, tomber de l'autre côté de la vitrine, m'apportaient du confort alors que ton père m'encourageait. Peut-être que cette grâce m'avait été accorder aussi.

Ses traits se durcirent et fit une brève pause en détournant les yeux.

— Du courage, souffla Terenas. Du courage, chère Nymia.

La blonde agréa et refit face à sa fille alors que son époux posa une main sur la sienne.

De son côté, Azéna avait déjà de la difficulté à encaisser la situation. Son passé jouait en boucle dans sa tête et elle songeait à ce qui aurait pu être différent. Par-dessus tout cela, elle ressentait de la crainte. C'était peut-être une erreur de les laisser parler. Son identité était sur le point de pivoter.

— Ça va Azéna? demanda Nymia avec préoccupation.

Mais elle voulait savoir. Elle devait savoir.

— Continuez, dit doucement l'aéromancienne.

— Dix-huit ans passé, je n'étais qu'une adolescente et fraîchement graduée de l'académie d'Archlan, raconta sa mère. Terenas qui était à cette époque aussi Grand Maître m'avait assigné à une mission de reconnaissance. J'étais à la recherche de recrues potentielles et sachant que les elfes lunaires étaient familiers avec la magie et les créatures mythiques, je me disais qu'il y aurait plus d'intéressés. J'ai donc traversé Aerinda à dos de dragon, effrayant la plupart des humains qui hurlèrent à ma simple vue. C'était un tout différent accueil au royaume du Griffon Bleu. En me rendant à la capitale magique Füyr, je fus distraite par un cri à l'aide.

Eldarytzan était acculé à la base d'une montagne gigantesque et menacé par des trolls. J'avais entendu parler de ces titans, mais jamais je n'avais cru en leur description physique. Mais les contes étaient vrais. J'étais certaine qu'il s'agissait tout simplement d'hommes sauvages.

De toute façon, le troll était sur le point de fendre sa victime en deux en maniant une hache de guerre aussi haute qu'un homme. Évidemment, il a survécu et c'est ainsi que nous nous sommes rencontrés.

L'elfe lunaire eut un petit sourire et ses yeux perçants traversèrent l'âme de la raconteuse. Le teint de cette-dernière s'assombrit légèrement, juste assez pour trahir son comportement relaxe. Incapable de continuer son récit, elle fit signe à son époux de le poursuivre.

Eldarytzan s'exécuta, tournant son attention sur Azéna :

— Nymia est rester un quart de saison à Füyr et s'en fut assez pour que je tombe amoureux des dragons ainsi que d'une dragonnière. À l'époque, je n'étais qu'un alchimiste. Je n'étais pas tellement doué en tant que mage j'en ai bien peur et ce malgré mon sang elfique. Je n'avais pas de vision de mon futur donc je me suis porté volontaire pour partir avec elle à l'académie.

J'étais idiot, aveuglé par mes sentiments. J'étais au courant des lois et j'ai quand-même été requêter devant le Haut-Conseil pour l'autorisation d'épouser Nymia. J'ai été promptement refusé. N'ayant pas encore été choisi par un dragon, je n'avais pas de crédibilité. Qui étais-je, moi à demander une telle chose des dragonniers? Cela ne nous a pas empêcher de se faire la cour.

Peu de temps après... Nymia n'eut pas ses règles.

Je n'avais pas l'excuse de la naïveté de la jeunesse. Je n'avais aucune excuse. Je devais offrir quelque chose de précieux aux dragonniers si je désirais leur pardon. J'ai donc offert mes services, ma dévotion et par-dessus tout, une promesse que je n'allais jamais les trahir, vouant à vie à leur cause.

Ma dragonne m'a choisi trois saisons plus tard, scellant le pacte, termina-t-il sur une note quelque peu mélancolique.

Il hésita comme s'il avait quelque chose à ajouter. Il demeura immobile mis à part sa lèvre tremblante. Il retenait beaucoup d'émotions. Azéna reconnu sa force et écouta avec autant d'investissement que lui.

— Leith qui vérifiait l'état de santé du bébé a reçu une vision divine, avoua-t-il enfin. On se questionne encore sur la possibilité de l'influence d'une divinité car c'était là sa seule. Cela s'est produit lorsqu'elle toucha le ventre de Nymia qui était à ce point presqu'à terme.

Il fit une longue pause durant laquelle il semblait se remettre d'une lutte intérieure.

— Qu'a-t-elle dit? demanda Azéna, apeurée de connaitre la réponse.

— Née d'hiver, fléau des plus grands, elle portera deux âmes : un pour la liberté, l'autre pour la vie. Née d'hiver, le cœur aux lèvres, elle s'enflammera pour trois : une l'emmenant à la noirceur, une à la découverte, une à la fierté. Née d'hiver, son sang coule comme une rivière, divisant son être en quatre : une part de la lune, une de la fleur, une de l'or, une du félin. Née d'hiver, poursuiveuse de son héritage, elle adoptera une nouvelle identité cinq fois : une par abandon, une par exil, une par le sang, une par mélancolie, une par rédemption. Née d'hiver, destin jumeau à la couronne qui n'est plus : elle se liera à des yeux améthyste, une légende améthyste et des cœurs améthyste. Elle ascensionnera au travers de tempêtes, de flèches et de miracles. Elle guidera Aerinda à son prochain âge.

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