25 - Un dernier essai

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35e jour de la saison de la mort 2449

Traînée de force par le bras, Azéna cligna à quelques reprises en tentant de comprendre ce qui se passait. Somnolente, ses pas maladroits l'auraient amené à foncer dans un mur si Nixie-Elle na l'avait pas guidée au travers de cette multitude de corridors similaires.

— Allez ! Allez ! répétait la dragonnière accomplie sur un ton insistant. Nous sommes en retards !

Sa protégée tentait tant bien que mal à ajuster sa tunique qu'elle avait enfilé à l'aveuglette. Ses pas maladroits menaçaient son équilibre uniquement soutenu par la forte pogne de sa compagne. Un autre virage si sec et elle allait se retrouver avec le tournis.

Enfin, elles débouchèrent dans une grande salle dans laquelle reposait une dizaine de tables en marbre sombre. Celle-ci était illuminé que par un foyer bien alimenté ainsi que par des chandelles installées en face de chaque assiette. Quelques serviteurs, tous mâles, se dépêchaient à subvenir aux besoins des clients de la taverne. Ces-derniers, la plupart des femmes de la région, lançaient des regards noirs aux autres dans la solitude. Cette vision intrigua Azéna qui était habitué à la culture patriarche et dégradante de Daigorn. Ici, les gens se comportaient avec politesse et tact, quoi que cela n'était qu'une façade.

Le groupe installé à la plus grande table, soit celle du centre, peinturait une image bien différente. Bien que le genre, race, comportement et style vestimentaire variaient grandement d'un individu à l'autre, ils interagissaient dans la paix et l'harmonie.

— Oh, hé Nix ! appela une elfe sylvaine à la chevelure hérissée. Viens t'asseoir à côté de moi. Je t'ais sauvé de l'araignée enroulé dans... tu sais, ces champignons fluorescents que tu aimes bien !

Le duo s'approcha vivement de leur confrères et consœurs dragonniers qui se préparaient pour le reste des festivités. Grand Maître Terenas, au bout de la table, les accueillit avec un subtil mouvement de la tête.

— Des nitabuliennes, corrigea l'assassin qui obéit et fit signe à Azéna de l'imiter.

— Elles ont l'air louches, souffla l'archère en grimaçant à leur vue. Non, mais regarder cette couleur. C'est pas naturel à la fin ! T'es certaine qu'elles n'ont pas été imbibé de magie ?

— J'ai mes raisons de les apprécier, rétorqua l'adulte en affichant un sourire taquin.

La demi-elfe devina qu'il s'agissait de quelque chose en lien avec sa profession ou avec sa déviance sexuelle et franchement, elle ne désirait pas savoir laquelle allait l'emporter. Elle se contenta de farfouiller dans les multiples plats à la recherche de quelque chose qui semblait comestible. Les goûts culinaires des elfes gris n'étaient pas exactement ses préférés. Contrairement aux elfes sylvains et aux elfes lunaires, ils n'étaient pas végétariens. Par conséquent, les viandes animales qu'ils consommaient se limitaient à des insectes et rarement, à des mammifères durant les occasions spéciales.

— Où sont les fruits ? grommela-t-elle, n'osant pas ajouter que c'était, d'après elle, l'un des seuls choix comestibles à table.

— C'est ce qui arrive lorsqu'on se réveille à une heure tardive, commenta Èrionda en prenant une gorgée de thé noir.

— On se questionne sur ce qui aurait pu m'empêcher de dormir.

Quelques elfes gris se déplacèrent sur leur chaise et tournèrent brièvement le regard vers elle comme s'il s'attendait à une insulte de sa part. Elle se mérita le talon de Nixie-Elle sur son pied et retint un glapissement. Sa partenaire déposa une poignée de mûres dans sa main en lui offrant un sourire clairement forcé.

— Mange, lui ordonna-t-elle avec une touche d'irritation. Tu auras besoin de tes forces pour nos aventures de la journée, n'est-ce pas ?

Elle prenait le temps de bien prononcé ses mots, probablement parce que Terenas était là. Elle retira enfin son talon et désigna les baies, retournant à son repas.

— J'oublie presque ! s'exclama-t-elle en se tournant vers l'elfe sylvaine à sa droite. Où sont mes manières ? Merci, Apprentie Èrionda, pour la nourriture, termina-t-elle, ses lèvres s'étirant dans une flagrante félicité.

— Il n'y a pas de quoi, répondit la Murkwan qui ne put retenir un sourire en coin.

— Sérieusement, marmonna Azéna en mâchant une mûre, peu impressionnée.

À cet instant, la chaise libre à sa gauche fut tirée, grichant doucement. Une adolescente de sang elfique s'y installa, gardant son attention timidement fixée vers ses jambes.

Réalisant de qui il s'agissait, Azéna avala sa baie de travers et se mit à tousser. Elle se lubrifia la gorge en prenant une gorgée du ver d'eau que Nixie-Elle s'était apprêté à empoigner, ne se préoccupant pas des conséquences.

— Je vois, ricana l'assassin qui réclama sa tasse d'un mouvement sec.

Elle sirota le liquide, observant la scène avec un intérêt presque malicieux.

— Désolé ! s'exclama Naëshirie. Ce n'était pas mon intention de te surprendre.

— N-non, non. Ça v-va, balbutie l'archère, ses joues assombries, en continuant de dévorer les petits fruits comme si cela allait la sauver de sa gêne. D'ailleurs, que fais-tu ici ?

Elle réalisa immédiatement l'idiotie de sa question et se contenta de sourire jaune en ignorant les ricanements étouffés de Nixie-Elle.

— Nous allons aux festivités ensembles, pas vrai ?

— Erhmm... Mais oui ! E-effectivement ! confirma la rebelle d'une voix tremblante.

Elle évita de croiser le regard de son interlocutrice. Elle se sentait menacée ; entourée de gens qui ne devaient pas être au courant de ses sentiments vis-à-vis de la petite elfe. De plus, ses magnifiques yeux céladon en étaient assez pour lui virer le cœur à l'envers.

— Elle ne t'a pas oublié, lâcha Nixie-Elle qui avait repris son sérieux.

Naëshirie sourit doucement et rempli sa modeste assiette de divers fruits et légumes crues, chacun de ses mouvements autant gracieux que confiant.

Pendant ce temps, l'assassin déposa quelques pattes de tarentules géantes garnis d'une sauce à l'ail dans l'assiette de sa protégée alors que celle-ci fut trop distraite par son chaos interne pour s'en rendre compte. Sans prêter attention à ce qu'elle faisait, cette-dernière en agrippa une et croqua. La texture si différente la dégouta et elle ne put s'empêcher de pousser un cri qu'elle adoucit le plus possible. Elle avala, ne désirant pas insulter les elfes gris.

— C'était pas si mauvais, eh ? questionna Nixie-Elle, le menton supporté par sa main et le coude sur la table.

Le visage d'Azéna se tordit légèrement, laissant paraitre son irritation. Elle s'efforça de sourire.

— Plus d'insecte.

— Bah, c'est comme tu veux, agréa la garde du corps avec innocence. Je tenais tout simplement à ta santé. Tu as besoin de viande. Ça va te garder forte !

— De la viande, hein ? grogna l'archère en offrant un regard noir à l'assassin.

— Mais oui ! répliqua cette-dernière avec entrain, faisant clairement exprès pour la provoquer.

Naëshirie et Èrionda, simultanément, pouffèrent doucement de rire, un rire qui n'apportait rien de malfaisant à la table. L'aéromancienne compris, malgré ses double-intentions, que Nixie-Elle avait planifié cette farce dans le but simple de plaire aux deux autres demoiselles.

— Bonne stratégie, ronchonna silencieusement Azéna, défiant son amie des yeux.

— Mhhmmm, marmonna la garde du corps, semblant satisfaite d'elle-même.

Naëshirie lui offrit du jus de cerise, favoris chez les elfes gris en cause de sa couleur qui ressemblait au sang, qu'elle accepta avec joie.

— Ne t'en fais pas, chuchota-t-elle. Je n'aime pas les pattes de tarentules géantes non plus.

Les deux adolescentes partagèrent un sourire. Ce bref, semblant insignifiant moment amena Azéna à oublier sa rancune comme si elle n'avait jamais existé. Elle transféra discrètement la patte de tarentule dans l'assiette de Nixie-Elle qui l'accepta silencieusement. Honnêtement, elle ne comprenait comment cette-dernière pouvait avaler une telle nourriture. Grimaçant au craquement de la fourchette qui empalait l'insecte, elle se servit une deuxième portion de baies sous le regard curieux de l'adolescente aux multiples héritages elfiques. Elle sentit son cœur faire un bon dans sa poitrine alors qu'elle réalisait l'attention qu'elle lui accordait.

« Du calme, se susurra-t-elle en silence. Naëshirie t'apprécie. C'est clair, évident. Tout va bien. D'ailleurs... où sont les autres ? »

Elle chercha jusqu'à ce que, enfin, elle identifie Fayne qui rigolait à l'autre bout de la table. Les lèvres de Teriondil se mouvaient, indiquant qu'il lui partageait quelque chose d'amusant. En face, Arièlla dégustait ses champignons colorés paisiblement. La blonde semblait disconnecté, quoiqu'en paix avec ses pensées. La connaissant, Azéna devinait qu'elle travaillait à accepter la possibilité d'échec à leur mission personnelle. En effet, c'était probable, mais l'archère refusait de le croire. Elle sentit sa mâchoire se serrer alors qu'elle poussa un doux grognement.

— Ça va ? questionna une voix tendre.

La dragonnière grise sentit une frêle main se poser sur la sienne. Instinctivement, elle voulut la retirer, mais elle s'arrêta lorsqu'elle réalisa qu'elle appartenait à Naëshirie. Au lieu, entre quelques souffles manqués, elle la guida sous la table, loin des regards qui pourraient leur causer de la misère. Elle ne répondit qu'en serrant, démontrant qu'elle appréciait le geste.

— Maintenant que la plupart d'entre vous avez un ventre satisfait, j'ai de l'information à vous partager, annonça soudainement Terenas.

Les discussions moururent, apportant le calme dans la salle puisque les autres clients n'interagissaient avec personne. Il n'y avait que le crépitement du gigantesque foyer qui trahissaient ce silence.

— Nous partons à la tombée du deuxième soleil, continua le grand maître.

Quelques dragonniers échangèrent un regard confus. C'était, en effet, une décision un peu brusque. Pourquoi ne pas dormir à la taverne et partir le lendemain matin ? Est-ce que la reine était derrière tout ça ? Azéna fronça les sourcils, inquiète.

— Comment allons-nous savoir que le temps est venu ? questionna Vorshiènn qui paraissait un peu gris comme s'il n'avait pas dormit la nuit passée.

Il était l'un des seuls à ne pas avoir toucher son assiette. Sa chevelure, normalement soignée, ébouriffée ainsi qu'une subtile rougeur à son cou trahissait son innocence. L'archère devinait qu'il n'avait pu se retenir face aux maisons de prostitutions qui se tenaient ouvertement à chaque coin de rue. À côté de lui, Renora, son expression neutre, se portait fièrement comme à son habitude. Si elle avait participé à ses aventures, elle ne le laissait pas paraitre. Étrangement, elle évitait soigneusement de tourner la tête en direction de Terenas.

— Il y a des horloges un peu partout au travers de la cité, expliqua le maître de tête. Soyez au pont-levis de l'entrée à vingt heures pile. Nous allons devoir marcher quelques lieues avant que les dragons ne puissent nous rencontrer.

Des murmures frustrés emplirent la salle brièvement. Les dragonniers, clairement mécontents, ne s'objectèrent tout-de-même pas. Ils retournèrent à leur plat. La plupart d'entre eux se servirent une nouvelle portion.

Caché sous la table, la pogne de Naëshirie se serra lentement, apportant un peu de réconfort à la demi-elfe qui avait oublié la situation dans laquelle elle se trouvait.

✦×✦

À la suite du déjeuner, Azéna, Naëshirie, Nixie-Elle et Èrionda rejoignirent Arièlla, Fayne et Teriondil. Le groupe d'amis se retirèrent dans une chambre et s'armèrent discrètement de dagues que le contact de l'assassin leur avait fourni. Il fut conclu que le plan concernant Serfantor serait partagé avec les deux nouvelles venues.

— C'est votre choix. Vous n'êtes pas obligés d'nous suivre, informa l'assassin. C'est notre dernière chance d'flairer une piste, aussi petite soit-elle.

— Je me questionne sur sa disparition aussi, lâcha Èrionda avec sècheresse. Il... Il était un bon ami, ajouta-t-elle avec plus de tact.

Elle serra les lèvres, son expression fluide, interchangeant entre la tristesse et la colère.

— Je ne le connais pas personnellement, avoua Naëshirie, mais il est l'un de nous. C'est une assez bonne raison de vous apporter mon support, conclu-t-elle en offrant un sourire sincère à Arièlla.

— Merci, souffla la blonde. Tu es brave, Naëshirie.

— Bien sûr, dit gaiement Teriondil. L'essence robuste de la terre alimente son esprit.

Assises côte à côte sur le lit, l'archère et la dragonnière brune ne s'accordaient aucune attention. Seule la proximité de leur main qui reposait sur la couverture pourrait possiblement s'avérer suspicieux si on savait où chercher.

— Parfait ! Dans ce cas... soldats, votre mission débute ! s'exclama Nixie-Elle en désignant la sortie d'un mouvement extravagant de bras.

✦×✦

Quelques heures passèrent et le groupe d'amis ne trouvèrent pas d'indices concernant la disparition de Serfantor. Les festivités avaient attiré quelques rares touristes, mais d'après les commentaires qu'ils murmuraient, leur expérience n'étaient pas satisfaisante. Après tout, Norkux ne se préoccupait pas de répondre aux besoins des étrangers. Un couple d'elfes lunaires passait par là, insulté par la représentation de leur peuple dans la même pièce de théâtre qu'Azéna avait eut l'occasion de voir la journée d'avant.

— Qu'est-ce qu'ils racontent ? fit l'archère, sa curiosité prenant le dessus.

— Toi qui as du sang elfique qui coule dans tes veines, tu devrais songer à apprendre leur langue, souligna Fayne.

La rebelle l'ignora, prêtant attention à Naëshirie à laquelle elle avait posé sa question.

— Je n'ai pas tout-à-fait saisi, avoua l'hybride. Leur accent est parfois difficile à cerné pour moi. Par conséquent, j'ai bien compris les termes « disgracieux » et « immonde ».

— Ça ne me surprend pas, soupira Arièlla. Je ne suis certainement pas experte en historique, mais je suis assez intelligente pour déduire que cette pièce de théâtre n'était pas entièrement authentique. C'est clair que certains détails ont été manipulé en faveur de la culture des elfes gris.

Quelques pairs d'yeux se tournèrent vers la blonde, la plupart semblait autant offusqué que le couple Nëowaldien. Nixie-Elle posa une main sur son épaule et lui accorda un regard qui en disait long sur son opinion à propos de la discrétion à cet endroit.

— Merde, murmura la guerrière qui réalisa vite son erreur.

L'assassin désigna subtilement sa botte droite, là où la dague était cachée, lui conseillant la prudence. Elle relâcha son épaule que lorsqu'elle reçut une reconnaissance de sa part.

— Bon, qui a faim ? questionna-t-elle en portant son attention sur une multitude de kiosques auxquelles de la nourriture était servis. J'sais pas quelle heure il est, mais le déjeuner est loin et mon estomac est vide.

Elle s'y empressa, laissant le groupe derrière. Cela ne prit qu'un bref instant pour que les autres se décident à la suivre.

Azéna et Naëshirie, s'échangeant des regards furtifs, trottèrent à l'arrière. L'archère se questionnait sur la nature de leur relation. Si, elles n'étaient pas ensembles, mais quelque chose de plus qu'une amitié avait germé depuis leur discussion de la soirée d'avant. Cette pensée la fit rougir et elle évita les yeux brillants de la dragonnière brune jusqu'à ce qu'elle se calme. Encore heureusement que personne ne leur prêtait attention.

Devant elles, Èrionda avait abandonné la chasse à son amante affamée pour ralentir son allure. Elle laissa Arièlla la rattraper et engagea une conversation avec un sourire amical.

— Serf était important dans ma vie pendant bien longtemps. Je comprends ta détresse.

— Vous étiez au même grade, réalisa la blonde qui baissa les yeux vers le sol humide. Il aurait été un apprenti de cinquième année si...

Sa voix se brisa sous ce qui était assurément une montagne d'émotions qui pesait sur son moral.

— Effectivement, confirma l'elfe sylvaine. Je ne désire pas pousser mes sentiments sur les tiens. Je voulais tout simplement t'offrir du support si jamais tu ressens le besoin de parler.

Elles aboutirent enfin à la rue désirée. Cette-dernière était occupée par tant de gens et pourtant, le seul bruit qui brisait le silence était celui du contact entre les bottes et le pavé, occasionnellement d'une flaque d'eau. Les transactions se concluaient en peu, sinon aucun mot. À Atgoren, on fêtait dans un vacarme démontrant le bonheur de tous. Ici, tout était pris avec sérieux, laissant peu de place pour la positivité. Enfin, mis à part dans les bordels qui semblaient être la seule source de plaisir dans ce monde grisé.

— C'est apprécié, souffla la blonde en choisissant son plat : un bâtonnet garni de viande de rat grillée accompagné d'une variété de champignons et de végétaux.

Elle remit quelques écus au cuisiner et attendit que sa campagne complète sa commande, soit quelque chose de similaire. C'était portable et parfait pour continuer à manœuvrer dans la foule. Azéna et Naëshirie les imitèrent, les suivant de près.

Teriondil, Fayne et Nixie-Elle étaient en tête du groupe, bavardant plus ou moins discrètement en dévorant leur choix de nourriture. L'élémentaliste fit un faux pas, son pied prit entre deux pavés. Les demoiselles l'accompagnant l'aidèrent à maintenir son équilibre, l'empêchant de justesse d'heurter un citoyen dont le visage était parsemé de cicatrices fines qui suggéraient que le coupable de cette atrocité était un couteau. L'elfe gris emmitouflé dans un manteau sombre grommela, monta sa capuche épaisse de sorte qu'elle couvre son crâne et continua sa route.

Azéna attendit qu'il passe à côté d'elle avant de, corrompu par son indiscrétion, tourner la tête. Elle eut un sentiment de déjà-vu qui s'empara d'elle alors qu'un symbole particulier lui sauta aux yeux : une épée sombre. Cette-dernière ondulait sur la cape au rythme des mouvements rugueux de son porteur. L'archère cligna, incertaine de ce qu'elle avait vu. L'épée, ainsi que l'intru, avaient disparus.

— Azéna ? appela Naëshirie qui l'attendait. Nous ne devons pas les perdre de vu.

Elle parlait de leur groupe, bien sûr. La demi-elfe se hâta, rattrapant Arièlla et Èrionda sans trop de difficulté en compagnie de son amie.

— Nous nous sommes rencontrés durant la cérémonie du liage, racontait l'elfe sylvaine qui remincissait les bons moments de son passé. Nous étions que des gamins de treize ou quatorze ans. Un à côté de l'autre, je me souviens parfaitement avoir ressenti sa crainte et c'est cela qui m'a donné le courage de lui parler. Nerveuse est un bien piètre mot pour mon état d'esprit. Je rêvais de devenir dragonnière, mais en même temps, l'idée de devoir laisser ma vie entière derrière me désolait.

— C'est un moment émotif pour la plupart des recrues potentiels. La plupart d'entre eux sont là uniquement pour échapper à un danger immédiat, on aboutit à Atgoren par hasard, souvent dans des circonstances désagréables, sont là avec joie dans le but précis de devenir dragonnier ou encore, ils sont forcés à le devenir, souligna Arièlla sur une note sombre. Bien des vilains désirent le contrôle du pouvoir accordé par un puissant dragon, mais n'osent pas y aller eux-mêmes, de peur de se faire exécuter. Aucune créature n'est plus pus désirable qu'un dragon.

Ayant grandis dans cet environnement, la guerrière était connaissant en la matière. Elle avait été témoin d'une multitude de scénarios qui amenaient parfois à la folie, à l'incapacité d'accepter le rejet.

— Serf ne voulait pas y être, souffla Èrionda en grimaçant. Ça se voyait dans son langage corporel, particulièrement dans son regard. Il était terrifié, comme un animal acculé. Mon cœur me faisait souffrir pour lui. Moi j'étais là par choix. S'il y avait un dragon qui désirait ma sale tronche, je ne désirais qu'aider le monde.

— Une altruiste, sourit Arièlla. Je comprends pourquoi toi et lui étaient de bons amis.

L'elfe fit une pause, sourit en coin, mais ne semblait pas tout à fait à l'aise avec cette déclaration. Elle mit un moment avant de continuer son récit :

— Shalith était la dernière à passer. Elle agissait à contrecœur.

Elle avala une bouchée, incapable de se défaire de la boule d'émotions qui s'était formé dans sa gorge.

— Elle espérait que ça n'arrive pas, mais elle s'est liée à une recrue.

— Qu'essais-tu de me dire ? demanda Arièlla, ses traits s'assombrissant.

— Elle a été forcée à participer à la cérémonie du liage. C'était ça ou elle retournait vivre parmi les dragons sauvages. Je ne sais pas pourquoi, mais elle était prête à faire ce compromis pour rester sous la protection des Gardiens d'Aerinda. Elle est née-sauvage.

— C'est un grand risque de lui permettre de demeurer à Atgoren si elle démontrait des comportements douteux.

— Elle n'était clairement pas là de son propre gré. Je ne connais rien de plus. Elle était réservée.

— Et tu me dis ça pourquoi ? Penserais-tu qu'elle aurais fait du mal à Serf ?

— Pff non, s'esclaffa Èrionda. Si, elle pavanait son caractère difficile qui démontrait clairement qu'elle n'était pas loyale envers les Gardiens. Elle n'appréciait que peu, mais elle adorait Serf. Je te raconte juste ce que je sais par rapport à lui. Tu sais... question de compassion.

— Bien sûr. Je t'en prie, continue.

— Dès le premier moment, Serf était si nerveux. Après un certain temps, j'ai finalement compris pourquoi. Il craignait la colère de sa mère. Durant sa première année d'entrainement, il était victime de ses émotions. De temps à autre, il se mettait à trembler et soit il cognait sur des objets ou il pleurait, parfois en même temps. Avec l'âge et l'expérience, il se stabilisa. Je...

Elle s'arrêta, incertaine de si elle assez en contrôle de ses propres sentiments. Elle ouvrit la bouche, sur le point de parler, mais elle resta muette.

— C'est du passé, rassura la blonde en secouant doucement l'épaule de son interlocutrice en signe d'encouragement. Je ne suis pas rancunière.

— Tu amèneras tes subordonnés à la gloire lorsque ton temps viendra.

Derrière elles, Azéna et Naëshirie les suivaient en silence, absorbant les interactions comme des éponges. C'était une discussion intense et elles n'osaient pas les interrompre. L'archère brûlait d'envie de tiendre la main de sa compagne, mais elle se retint.

— Merci, dit tout simplement la guerrière en souriant.

— Tu sais, au début, Shalith lui faisait peur, à Serf, continua l'elfe sylvaine avec un brin d'amusement. Elle était distante, froide et luttait avec elle-même à l'idée de s'attacher à quelqu'un. Elle ne désirait pas lui faire du mal, mais ça n'aidait pas à son instabilité. Les deux avaient leurs problèmes et se faire confiance s'avérait un défi en soit. Le soir, quand s'en était trop, moi et lui, nous nous faufilions dans l'une de nos chambres et nous dormions l'un à côté de l'autre.

Son visage se tordit, réalisant qu'elle en avait peut-être trop dit. Elle évita le regard d'Arièlla, honteuse.

— Ce n'était que platonique, assura-t-elle. Il n'y avait que moi qui...

Elle ne termina pas sa phrase. Elle avala péniblement sa salive, clairement anxieuse.

— Parfois, je suis farouche et j'en suis consciente, avoua la dragonnière rouge. Par conséquent, rassures-toi que je ne suis pas jalouse ni fâcher.

Ses traits faciaux adoucissants, Èrionda hocha de la tête.

— Tu es bonne pour lui. Je suis heureuse pour vous. J'espère sincèrement qu'il est vivant. Il est difficile à cerné, mais il a un grand cœur.

— La personne qui secouera le tien sera fortuné.

— Ça n'a aucune importance. Nous sommes liés à notre serment. Cependant, s'il y avait l'opportunité d'être unis à quelqu'un, mon cœur est déjà conquis.

— C'est bien. J'ai grandi à Atgoren en présence de mes parents qui devaient s'avérer discrets, et ce bien que leur union fût techniquement acceptée. C'est cruel. Aimer est naturel et, honnêtement, autant que je suis dédiée à notre cause, nous méritons de vivre cette expérience pleinement.

— Je ne pourrais pas être plus en accord.

— Eh bien, peut-être que nous ne pouvons pas nous accoupler, mais au moins, partager ses sentiments n'est pas interdit, termina-t-elle, ses lèvres s'étirant doucement en signe d'encouragement.

— Oh, ne t'en soucis pas. Cette personne est au courant, répliqua l'elfe en lui retournant son sourire.

Azéna et Naëshirie s'accordèrent un regard autant gêné que confus face à ce qu'elle venait d'entendre. Heureusement, le moment inconfortable ne dura pas.

Devant le groupe, une dizaine d'elfes gris, la moitié d'entre eux enroulés d'une robe noire, se tenaient en rond en plein centre d'une rue. Ils discutaient semblait-il normalement, mais il y avait une pointe d'agression dans la voix de ceux portant une robe. Une personne n'aurait pas remarqué ou sinon, n'aurait pas devenu colérique, mais Fayne en fut l'exception. Des souvenirs de son enfance passé dans un quartier négligé par le seigneur-suzerain se manifesta en boucle dans son esprit. Le plus vivide d'entre eux fut l'occasion, pendant son anniversaire de cinq ans, durant lequel une bande de brigands avaient pillée la moitié de leur réserve et que son père s'écroulait après avoir reçu un balai derrière la tête.

— Je veux les questionner, requêta Fayne à Nixie-Elle.

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