Chapitre 8

7 minutes de lecture

Le reste du chemin se déroule dans un silence pesant. J’ai beau ruminer de toutes mes forces, je suis incapable de placer un seul mot pour converser un minimum. Mince, je suis allée beaucoup trop loin !

Au bout d’un quart d’heure, qui semble par ailleurs avoir duré une éternité, j’entrevois ma rue. Je m’exclame alors subitement :

« Oh, c’est là !

-Tu habites ici ? me répond-il en pointant du doigt une petite maison juste en face.

-Ah, oui… »

Il hoche la tête avant de reprendre :

« Je vois… Je vais te laisser ici du coup. »

Quoi, déjà ?!

Ben est sur le point de se retourner pour rentrer chez lui. On va donc en rester là, sérieusement ?

Alors qu’il commence à rebrousser chemin, je tente spontanément d’agripper son tee-shirt pour le retenir. Pourtant, au moment où mes doigts effleurent ce dernier, je retire furtivement ma main, comme si au fond je ne me sentais pas légitime à me justifier…

« Merci… » finis-je par rétorquer d’une petite voix.

Il se contente d’acquiescer en me saluant avec sa main, sans rien prononcer, tandis que sa silhouette s’efface peu à peu dans l’obscurité de la nuit. Sans m’en rendre compte, les larmes me montent aux yeux. Je m’en veux terriblement.

« Ana ? » prononce quelqu’un.

Je tente tant bien que mal d’essuyer les dégâts de ma glande lacrymale avant de me retourner.

« Maman ?! m’étonné-je.

-Tu as vu l’heure ?! Où est-ce que tu étais passée ?!

-Je suis désolée… J’ai eu un imprévu… »

Là, je me sens doublement mal.

Evidemment, ma mère m’a passée un savon une fois rentrée à la maison. J’ai eu le droit à tous les scénarios possibles qu’elle s’était imaginée en voyant que j’étais absente. J’ai aussi eu le privilège d’écouter une leçon de morale pendant presqu’une heure entière. D’habitude, je rétorque toujours avec des arguments parce que j’ai horreur d’être sermonnée, mais ce soir là je n’en ressens pas le besoin…

Après cet épisode qui n’était pas des plus agréables, je décide de monter dans ma chambre avec mon dîner. Je range rapidement les affaires qui traînent avant de m’affaler sur mon lit pour réfléchir à la situation.

« Qu’est-ce que je devrais dire à Ben ? » pensé-je.

Certes, je n’ai pas été tendre dans mes propos, mais au fond il doit savoir que j’ai raison. Ce que Tyee m’a fait subir peut littéralement se définir comme du harcèlement scolaire ! Et puis, il passe son temps à pioncer en classe et se ramasser des sales notes… alors je peux parfaitement le qualifier de « sans avenir » !

« Aaaargh… »

Je m’ébouriffe les cheveux, éreintée. Ressasser ces moments n’est pas une solution…

Sincèrement, ces deux là sont tellement différents… Comment est-ce qu’ils peuvent être meilleurs amis ?

Je finis par me faire une raison en m’installant paisiblement sous ma couverture avant de m’accorder mon repos bien mérité.

Le lendemain matin, je me réveille en sursaut.

« Oh mon dieu ! crié-je.

-Que se passe-t-il ? demande ma mère, en bas, inquiète.

-Maman, quelle heure il est ?!

-Presque midi ma chérie, pourquoi ? »

Je manque de m’évanouir.

« M…midi ?! repris-je, en bégayant. Mais bon sang pourquoi est-ce que tu m’as pas réveillée pour aller en cours ?!

-Peut-être parce qu’on est mercredi, idiote ?

-Oh ! »

Je lâche un soupire de soulagement et mon cœur paniqué se décélère.

Effectivement, après avoir scruté mon agenda, je confirme que nous sommes bien mercredi et que je n’ai pas cours aujourd’hui. Je dévale alors les escaliers pour rejoindre ma mère.

« Tu fais quoi ?

-Je suis en train de te préparer des lasagnes au saumon comme tu en raffoles ! »

Je souris :

« Tu as besoin d’aide ?

-Ana qui me propose de l’aide ?!

-Maman ! »

La réaction de ma mère est assez normale, en vérité. D’habitude, je suis tellement stressée par les cours que je ne participe même pas aux tâches ménagères, considérant que c’est une perte de temps qui pourrait nuire à mes notes.

« Plus sérieusement, non merci t’en fais pas pour moi !

-Bon d’accord…

-Cependant, ajoute-t-elle, si tu n’as rien à faire je veux bien que tu me rendes un service.

-Quel genre ?

-Tata Lysa vient de rentrer de l’étranger récemment et je lui avais promis de lui apporter quelques trucs pour la dépanner… Sauf que comme tu le vois, je n’ai pas trop le temps en ce moment.

-Tu voudrais que je passe au supermarché d’à côté ?

-Oui, mais pas que. Si tu pouvais en profiter pour lui rapporter tout ça de ma part, ce serait top !

-Quoi ?! Mais elle habite dans la ville d’à côté !

-Et c’est bien pour ça que je te paye tous les mois ta carte navigo ! »

Je me lamente d’avoir été prise au dépourvu, avant de finir par accepter :

« Bon, file moi la liste des choses à acheter. »

Ma mère me tend un papier avec une énumération plutôt longue, ce qui ne me rassure pas.

Je retourne dans ma chambre pour m’empresser de m’habiller. Aujourd’hui étant un jour où je n’ai pas cours, je décide de faire un minimum d’effort vestimentaire. J’enfile donc une robe de couleur jaune moutarde qui cintre bien ma taille. Je me maquille aussi histoire de revigorer mon teint après ma nuit agitée : un peu de mascara, de blush et de gloss suffiront.

Une fois prête, je descends à nouveau pour me diriger vers le placard à manteaux. J’enfile une courte veste en cuir, j’ai l’impression que c’est assez tendance en ce moment. Enfin, je chausse mes bottines à talon que je ne sors que pour ce genre d’occasion, pour la simple et bonne raison que je suis incapable de tenir une journée entière avec.

« Maman, j’y vais !

-A ce soir ma chérie, fais attention sur la route ! »

Fort heureusement, j’habite dans une ville globalement bien desservie. L’arrêt de bus est situé à moins de cinq cent mètres et les bus y sont assez fréquents.

Après avoir pris les transports, j’arrive enfin dans la ville de ma tantine. Je guette au loin les supermarchés du coin, lorsque j’aperçois un casino. Bon, ça fera l’affaire.

J’entre dans le magasin en prenant soin de choisir un chariot, puis je scrute attentivement la liste :

« On commence par des fruits de saison... »

Au fur et à mesure du temps, je parcours les rayons à la recherche des différents éléments nécessaires.

« Il me manque plus que l’assouplissant. » pensé-je, satisfaite de ma progression.

Au moment où je mets un pied dans le rayon dédié à l’hygiène, je m’aperçois, trop tardivement, que le sol de ce dernier est complètement glissant. Sans m’en rendre compte, je trébuche :

« Oh mon dieu ! » crié-je.

C’est alors qu’un agent d’entretien, très certainement la personne à l’origine de ce danger, me rattrape vivement de justesse.

« Est-ce que ça va ? me demande-t-il.

-Euh, oui merci beaucoup… »

Je lève la tête pour découvrir le visage de mon interlocuteur, caché à cause de sa casquette, avant de lâcher brusquement mes achats :

« Tyee ?! »

Pincez-moi je rêve.

« Ana ?! » rétorque-t-il, tout autant surpris que moi.

Je suis pétrifiée de stupeur.

« Mais qu’est-ce que tu fais là ?! »

Tout comme moi, Tyee semble gêné de la situation, au point de bafouer :

« Euh, c’est moi qui devrais te demander. Qu’est-ce que tu fous dans un casino dans la ville d’à côté au lieu d’aller dans celui de la nôtre ?! »

Serait-il en train d’essayer de ruser pour faire diversion ?

« Change pas de sujet, ce que je fais ici ne te regarde pas vraiment de toute façon. »

Il hausse les épaules, faisant mine d’ignorer ma réponse, avant de reprendre son activité de nettoyage.

De mon côté, j’hallucine. Jamais je n’aurais pu imaginer que le grand Tyee, si populaire et si fier à l’école, soit en fait réduit à devoir passer la serpillère dans le supermarché du coin.

Je me mets à rire nerveusement.

« Qu’est-ce qui t’fait marrer ?!

-Franchement, c’est le pompom… Quand les autres vont apprendre la nouvelle, je me demande comment est-ce qu’ils vont réagir… »

Il s’arrête net.

« Attends, tu comptes pas aller répéter ça au lycée quand même ?

-Un lycéen, mineur, âgé de moins de seize ans, qui travaille à casino en tant qu’agent d’entretien de manière illégale au lieu d’être devant ses cahiers… »

Le teint de ce dernier devient complètement pâle.

« Ecoute, j’ai mes raisons que tu comprendrais pas… Fais comme si tu m’avais jamais croisé et dis rien à personne, ok ?

-Je vais me gêner tiens. »

C’est la première fois que j’ai l’occasion de voir Tyee en position de faiblesse, paniqué. Pourtant, ce serait mentir de dire que je ne me délecte pas de cette situation… La vengeance est un plat qui se mange froid, comme on dit !

Il finit par perdre patience puisqu’il attrape mes deux épaules avant de me plaquer contre le mur.

« Qu’est-ce que tu fais espèce de malade ?!

-Ecoute Ana, juste pour cette fois mêle-toi de ce qui te regarde et ferme la. »

Je tente de me détacher de son étreinte :

« Non mais je rêve. Je crois que t’as pas bien cerné la situation en fait.»

-Hein ?!

-De base, toi et moi on est déjà en très mauvais termes…

-Je sais que j’ai pas été un ange avec toi, mais je… »

Je mets un doigt sur ses lèvres pour lui faire signe de se taire, avant de reprendre :

« C’est moi qui parle, là. »

Il semble totalement déconcerté.

« Donc je disais, vu ce que tu m’as fait subir la dernière fois, t’imagines bien que mon envie de te dénoncer aux professeurs me démange partout dans le corps… »

J’avoue, je prends un malin plaisir à tirer parti de la situation qui se renverse.

« Et au vu de ton assiduité et de tes notes, un tel événement déclencherait ton exclusion immédiate du lycée…

-Ana !

-Réponds-moi Tyee… Concrètement, je gagne quoi à garder ton secret ? »

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 4 versions.

Vous aimez lire Enyris ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0