Niveau 8 – Haut-Fait

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— C’est pour quoi ? demanda la prénommée Mélissa.

Sa longue chevelure d’un noir profond tranchait avec la blancheur de sa peau. Elle me fixait, une petite moue expectative vissée sur une bouche à croquer. Sans la béquille de l’Interface, inexplicablement muette, ma timidité refaisait des siennes. Pour ne rien arranger, je me rendis compte que je n’avais aucune idée de comment aborder les questions qui se bousculaient dans ma tête. Je ne pouvais décemment pas lui dire que…

— J’ai des lunettes, éructai-je.

Je m’arrêtai de justesse avant d’ajouter « du cul ». Champion de la rhétorique !

Un sourire illumina son visage. Le fard sombre de ses lèvres en accentuait l’éclat, ce qui, vu l’ambiance mystérieuse qu’elle cherchait à évoquer avec son maquillage, semblait quelque peu paradoxal.

— Et moi j’ai deux yeux et deux mains, dit-elle. Tu n’es pas seul capable de balancer des évidences à des inconnus.

Cette réplique suffit à me faire tomber sous son charme. Elle aurait pu se moquer méchamment, voire m’ignorer comme une distraction ennuyeuse, mais elle avait choisi une plaisanterie presque complice. Mon malaise grandissant s’apaisa quelque peu. Certes, comme le couple du métro, elle n’avait pas de cœur au sommet de sa tête, mais elle ne me laissait pas de sale impression au creux du bide. Du moins, rien de plus flippant qu’une montée de mon excitation.

— Désolé. Je suis un peu nerveux, dis-je.. Est-ce que je pourrai te parler en privé quelques instants ? C’est à propos. (J’hésitai, mais après tout, je ne pouvais pas faire plus incongru que mon introduction.) C’est à propos du clochard qui traine parfois dans la bouche de métro en bas de la rue.

Une lueur dans son regard chassa son air jovial, mais elle disparu aussi vite qu’elle était venue, et c’est d’une voix chantante qu'elle répondit :

— Bien sur. (Elle désigna une table vide un peu en retrait du bar.) On peut se mettre là si tu veux.

Alors qu’elle m’ouvrait la voie, je notais qu’elle agrippait fermement une petite sacoche en bandoulière. À croire que j’avais des airs de pickpocket. Cela dit, après mon chapardage du téléphone d’Amélie, elle ne se plantait pas tout à fait. Je profitai qu’elle me tourne le dos pour tenter un « Lecture de pensée. », des fois qu’elle ne fasse bugger que le mode séduction.

Cinq secondes d’un sifflement aigu me déchirèrent les oreilles, et c’est avec une grimace de constipé que je m’installai en face de la mystérieuse Mélissa.

— Alors, qu’est-ce qui lui arrive à ce cher Henri ? demanda-t-elle.

— Henri ?

— Oui, Henri. Le clochard. Je pensais que tu le connaissais

— Ah, non, et c’est justement le problème. Ma question va peut-être te sembler étrange, mais, est-ce que tu as remarqué quelque chose de bizarre à son propos ?

Elle plissa un instant les yeux, la bouche pincée.

— Oh, s’exclama-t-elle en tapant du plat des mains sur la table, me faisant sursauter. J’en oublie mes manières. Tu veux boire quelque chose ? C’est moi qui régale. (Elle se pencha par-dessus la table et mes réflexes d’obsédés firent glisser mon regard dans son décolleté. Je distinguai la naissance d’une petite poitrine d’une blancheur immaculée bordée d’un liseré de dentelle tout aussi noir que son maquillage. Je déglutis et retrouvai son regard.) Les boissons hein, pas ça.

À ces mots, elle pressa ses paumes contre ses seins à travers le tissu, les poussant l’un contre l’autre. Son sourire de tentatrice faillit m’achever. Elle était aussi franche que j’étais discret. Je rougis violemment.

— Je fais des cocktails dont tu me diras des nouvelles, dit-elle, l’air particulièrement satisfaite de son effet.

— Oui… je… je veux bien. Un mojito.

J’avais sorti le seul nom de cocktail que je connaissais histoire de ne pas passer pour un gros ignare. Pourtant, je détestai la menthe, et encore plus le whisky. Ou le champagne. Enfin, le truc qui va dans la recette de cette chose quoi. Bref, je suis très inculte de l’alcool ok ?

— Hum, c’est beaucoup trop classique pour une snob dans mon genre. Je risque pas de t’impressionner avec. Du coup, est-ce que tu es joueur ? (Je m’apprêtai à balbutier que oui, mais de jeu vidéo, pas de casino. Pas assez vite.) Oui tu as l’air joueur. Alors qu’est-ce que tu dirais de me laisser choisir ?

N’ayant pas le courage de la contredire, j’acquiesçai bêtement. La conversation avait sévèrement déraillé sans que je comprenne bien pourquoi. Plus vite elle finirait sa boisson, plus vite elle pourrait répondre à mes questions sur l’Interface… et plus vite je pourrai retourner à ma montagne de problèmes.

Je soupirai. Finalement, c’était peut être pas si mal de perdre du temps.

Elle se leva et je n’osai pas lui reluquer le postérieur de peur d’aggraver encore plus l’impression de pervers qu’elle devait avoir de moi. Ce n’était pas l’envie qui manquait, surtout vu le jean slim qu’elle portait et dont je n’avais fait qu’apercevoir les merveilles qu’il réalisait sur sa silhouette.

Arrivée derrière le bar, elle farfouilla un instant avant de sortir un shaker qu’elle posa ouvert sur le comptoir. Une main dessus, elle balaya du regard le mur chargé de divers alcools, liqueurs et sirops avant d’en choisir quatre et d’en verser dans le demi-godet renversé. Lorsqu’elle secoua le shaker, je déglutis à l’aperçu des secousses que cela imprimait à sa poitrine. Son fin tee-shirt ne cachait vraiment pas grand-chose.

C’est donc une fois de plus très rougissant qu’elle me retrouva - elle allait finir par croire que j’avais chopé un sale coup de soleil - sa mixture dans une main, un verre dans l’autre. Elle y versa son cocktail d’un mouvement souple du poignet et le fit glisser vers moi. J’observai le liquide bleu azur aux fortes odeurs de sucre et d’alcool mêlés en tachant de ne pas avoir la même expression que si je matais un rat crevé, ça aurait été vexant.

J’hésitai à le boire.

Il parait qu’il ne faut pas accepter les verres d’inconnus, mais est-ce que ça compte aussi pour les jolies barmaids ? Surtout que je l’avais vu faire son mélange, et je doutai qu'elle tenterait de m’empoisonner au beau milieu des clients de son bar. Je manquai de lâcher un rire jaune. Ma journée était devenue tellement tordue que j’en venais à imaginer des tentatives d’assassinat. N’importe quoi.

— Alors ? demanda Mélissa, son agréable sourire toujours plaqué sur ses lèvres.

Oh et puis zut. Je ne voulais pas la décevoir. J’avalai une grosse gorgée. Elle me regarda déglutir, ses yeux harponnés dans les miens.

Je manquai de tout lui recracher au visage.

Qu’est-ce que c’était que cette atrocité ? J’aurai pris plus de plaisir en buvant du liquide vaisselle coupé au vomi. Pour ne rien arranger, l’alcool très fort que contenait cette chose me brûla l’œsophage.

— Tu aimes ? demanda-t-elle. Recette maison, une de mes plus grandes réussites.

La vache ! Ses échecs devaient pouvoir dégraisser un moteur.

— C’est… pas mal, croassai-je le cœur au bord des lèvres.

J’avais mis toute mon âme dans ce nouveau mensonge de l’apocalypse – je commençais à les collectionner ceux-là –, mais Mélissa dut remarquer ma grimace puisque son expression changea du tout au tout. Fini l’éclat complice dans son regard, ses lèvres se pincèrent en une fine ligne et ses yeux se firent inquisiteur, presque transperçants. Mes talents de plombage d’ambiance fonctionnaient donc toujours à merveille.

— C’est quoi le tien ? demanda-t-elle en me balayant des yeux de haut en bas.

— Le mien ?

J’observai la jolie goth en ayant l’air plus ignorant qu’un créationniste.

— Ton artefact, répondit-elle comme s’il s’agissait d’une évidence.

Est-ce qu’elle parlait de l’Interface ?

— Je ne vois pas de quoi tu parles, dis-je avec un air ahuri des plus réussi, aidé en cela par l’horrible goût qui refusait de quitter ma bouche.

Mélissa soupira.

— Écoute, j’apprécie que tu te méfies, crois-moi tu en auras besoin, mais on va jouer cartes sur table. (Son ton très sérieux me fit frissonner instinctivement.) Ce que tu viens de boire, disons simplement que cela rend normalement le commun des mortels incapable de me mentir. Et vu ce que ça contient, soit tu as les papilles gustatives pourries, soit tu n’es pas été très honnête.

Le fait que ce que Mélissa venait de dire me parut tout à fait crédible témoignait de l’étrangeté dans laquelle j’étais plongé tête la première depuis ce matin.

— Tu veux dire que…

— Que les possesseurs d’Artefacts ne peuvent pas affecter d’autres possesseurs d’Artefacts, oui. Donc inutile de continuer à jouer les imbéciles.

Je n’avais pas du tout eu l’intention de lui dire ça, mais je ne le lui fis pas remarquer, flatté qu’elle me croie plus perspicace que je ne l’étais réellement. Je me remémorai aussitôt le couple bien sapé. Eux aussi devaient posséder ces soi-disant Artefacts, cela expliquait l’absence de cœur, ils étaient immunisés aux effets du mien.

— J’ai bien un Artefact, enfin, je ne l’appelle pas comme ça, mais je suppose que c’est la même chose. (Je repensai à la séquence d’évènements qui venait de se dérouler et l’évidence me sauta à la face.) Le tien, c’est le shaker ?

À cette mention, elle plaqua fermement sa main contre la sacoche à son flanc.

— En effet, et le tien, j’imagine que c’est le téléphone auquel tu t’accroches comme à une bouée de sauvetage depuis tout à l’heure.

Elle désignait le smartphone d’Amélie que je n’avais pas lâché de toute notre conversation. Je m’arrêtai à deux doigts de répondre « ah non, pas du tout » et me contentai d’acquiescer. L’ambiance quelque peu sinistre que prenait la conversation m’incitait à garder des atouts dans ma manche.

— Je vois, dit Mélissa. Ça t’embête si j’y jette un œil ?

— Je ne préfère pas. Je… désolé.

La jolie goth plissa les yeux et sourit à nouveau.

— C'est le bon réflexe, dit-elle. Tu ne dois jamais t'en séparer, sans ça, les autres Artefacts t’affecteront de nouveau. C’est ta meilleure défense, mais aussi ta meilleure arme. Il te permet de faire quoi d’ailleurs ?

Je levai le téléphone d’Amandine.

— Oh, il prend des photos, il peut aller sur internet. (Je m’arrêtais en court de vanne pourrie, séché dans mon élan par son regard noir.) Il me permet de séduire qui je veux, lâchai-je tout à trac.

Du moins, à peu près. Amandine semblait en avoir été immunisée en partie au mode séduction, mais je ne savais pas vraiment pourquoi. De toute façon, je ne souhaitai pas mentionner mes faiblesses à Mélissa. Celle-ci lâcha un rire doux comme un pépiement d’oiseau.

— Je vois, amusant. J’imagine que c’est vrai ce qu’on dit alors, le pouvoir des Artefacts s’éveille pour répondre aux plus profonds désirs de ceux qui en héritent.

Je n’en étais pas certain, mais j’avais la furieuse impression de m’être fait traiter de pervers.

— Et le tien, il a le pouvoir de donner la gerbe ? demandai-je un peu vexé.

— Entre autres. Il me permet surtout de concevoir des élixirs, et des philtres de toute sorte. Je suis loin d’en avoir encore exploré tout le potentiel, mais je peux déjà réaliser des potions de vérité, des potions d’amour.

Elle avait susurré ces derniers mots et je frissonnais de plaisir, bien malgré moi. Son Artefact collait vraiment bien à ses petits airs de sorcière. À croire qu’en plus des désirs secrets, ces objets magiques prenaient une forme adaptée au goût de ceux qui en héritaient.

Heureusement qu’elle ne pouvait pas m’affecter. La simple sensualité de sa présence était déjà bien assez à gérer.

— Je pensais être le seul, dis-je, réalisant enfin pleinement cette vérité tout à la fois rassurante et flippante. Tu en connais d’autres ? Des possesseurs d’artefacts ?

Mélissa me toisa un long instant. J’eus la désagréable impression de passer un examen dont je ne connaissais pas les critères.

— Ce n’est rien contre toi, mais tu n’as vraiment aucune idée de ce dans quoi tu as mis les pieds.

— C’est bien pour ça que je cherche des renseignements, dis-je en montant presque le ton, exaspéré par ces mystères inutiles.

— Des renseignements que je ne peux pas donner au premier venu qui franchit les portes de mon bar. Si je t’explique tout, ce n’est pas pour que tu t’impliques à moitié, et puis, pour autant que je le sache, ton Artefact est un Artefact à faible potentiel, sans intérêt, et toute cette conversation n’est qu’une perte de temps pour moi comme pour toi.

— Mais de quoi est-ce que tu parles ? Je veux juste savoir comment fonctionne ce machin, pourquoi je l’ai reçu, et qu’est-ce que c’était que cette foutue transmission.

— Une transmission ? demanda-t-elle, son intérêt soudain piqué.

— Oui… je ne sais pas… une sorte de vision. Écoute, si tu ne veux pas m’aider, je ne vois pas pourquoi je perdrais mon temps à t’en dire plus sur moi que tu m’en dis sur toi.

Je me levais avec la raideur du type qui se découvre un balai dans les fesses. Je m’étais mis dans une merde noire avec Amandine pour trouver des informations, et tout ça pour me viander à deux mètres du bol de sangria. Certes, j’avais ramassé quelques bribes de renseignements, notamment sur le fait que je n’étais pas le seul à posséder un objet magique, et que chacun de ces « Artefacts » possédait des pouvoirs et des formes différentes. Mais ça me faisait une belle jambe pour régler mes problèmes, et pour donner un sens à cette foutue transmission.

Mélissa saisit ma main dans les siennes. Ce toucher me fit frémir, ça et le fait qu’elle s’était une nouvelle fois stratégiquement penchée en avant, et je ne ratais rien de ce qui se dissimulait sous son tee-shirt. Bon dieu, que cette petite poitrine délicate était appétissante. Je me fustigeais intérieurement. Pourquoi n’y avait-il que mon cerveau du bas qui fonctionnait à plein régime en ce moment ? En plus je tombais en plein dans le jeu pourtant évident de la jolie goth.

— Attends, murmura-t-elle. Tout ce que je veux c’est tester la puissance de ton Artefact. S’il a un bon potentiel, je te promets de te dire tout ce que je sais, et même de t’aider directement.

Je restai debout et osai à peine bouger, de peur de perdre l’agréable contact de ses paumes sur ma peau.

— Je n’ai pas le temps pour tes petits jeux, dis-je, pas quand la vie de quelqu’un pèse dans la balance.

Enfin, je croyais. Je n’avais toujours aucune certitude sur ce que m’avait montré l’Interface, mais quitte à me planter, je préfèrerais partir du principe qu’il s’agissait d’un appel à l’aide.

— Tu parles de ce que tu as appelé transmission, j’imagine

— Oui, avouai-je.

— Raison de plus pour tester ce dont ton Artefact est capable. Crois-moi, tu ne peux pas te lancer là dedans tout seul, et certainement pas avec un pouvoir au rabais. Allons, assied toi, je sais bien que la vue est sympa, mais il vaut mieux que tu évites de te faire trop remarquer.

J’obtempérai à contrecœur. Toute cette histoire prenait une ampleur qui me dépassait. Tout ce dont je rêvais était de rentrer chez moi pour me rouler en boule au fond de mon lit. Du moins, si Amandine ne m’y attendait pas en embuscade. Bon sang !

— Donc, reprit-elle. Tu peux séduire n’importe qui, c’est bien ça ?

— C’est ça, répondis-je, laconique.

— Tu as séduit qui pour l’instant ?

À voir son sourire salace, elle ne posait pas la question uniquement pour sa culture.

— L’hôtesse d’accueil à mon travail, et ma patronne, dis-je non sans fierté. Et une fille dans le métro… plus ou moins.

— Elles sont bonnes ? Enfin jolies ?

— Très. (Mon égo se rengorgea violemment lorsque je pris conscience que j’étais bien loin de mentir, contrairement à toutes les fausses copines à l’étranger que je m’étais inventé pour tenter de me faire mousser auprès de mes potes quand j’étais au lycée.) Mais je ne vois pas trop l’intérêt de ces questions.

Mélissa soupira.

— Si ton Artefact ne fonctionnait que sur des femmes à ta portée, tu admettras que ce ne serait pas un pouvoir très impressionnant non ? Détends-toi un peu. Je vois bien que tout ça t’angoisse, mais croit moi, je sais ce que je fais.

Son sourire m’apaisa bien plus que ses paroles auquel je peinais à accorder du crédit. Je hochai la tête.

— Donc, une fois que tu les as séduits, qu’est-ce qui se passe ? Tu peux leur faire faire ce que tu veux ? Elles sont obligées de t’obéir ?

— Non, ça ne fonctionne pas comme çà. J’ai l’impression que ça exacerbe leurs désirs sexuels vis-à-vis de moi, mais uniquement des désirs déjà présents. Et même ça, ça a ses limites.

— D’accord, ce n’est pas aussi puissant que je l’espérais, mais il y a du potentiel. Quelqu’un d’excité est aussi bien plus manipulable, tu es bien placé pour le savoir.

Par provocation, elle retira une main de la mienne et la fit glisser le long du tissu de son tee-shirt, lentement. Ce mouvement dessina les contours du galbe d’un de ses seins. Pour toute réponse, je déglutis bruyamment. Vu son sourire, elle appréciait de pouvoir jouer aussi facilement avec moi.

— Je suppose, fini-je par dire. Je n’ai jamais vraiment trop essayé, à part peut-être ma patronne pour avoir des congés. Globalement, je me suis un peu laissé porté par les opportunités pour l’instant.

— Raison de plus pour tester ce que ton artefact a vraiment dans les tripes. Tu n’as qu’à m’imaginer comme un maitre Yoda sexy qui va t’aider à développer ta grosse force, si tu vois ce que je veux dire.

Je manquais d’éclater de rire. Cette référence incongrue touchait mon cœur de geek et crevait le ballon d’angoisse lugubre qui gonflait depuis le début de notre échange. Elle avait raison, je m’étais contenté d’être balloté par les flots jusqu’à présent. Si je voulais en apprendre plus sur l’Interface, il me fallait apprendre à ramer à contre-courant. Et ça, ramer, je savais faire, surtout avec les femmes.

— Et comment veux-tu que je fasse ça ?

— Un challenge relever tu devras ! dit-elle, les yeux pétillants et un large sourire aux lèvres.

— Lequel ? demandai-je presque trop brusquement, ma curiosité piquée. Qu’est-ce qui t’impressionnerait ? Si tu veux je peux… (je me rendis compte que je ne m’étais encore jamais vraiment arrêté pour réfléchir mûrement à cette question, du coup, je tapais dans les évidences sans savoir si l’Interface suffirait.) Je peux draguer une top modèle ? Ou alors une star de cinéma ?

— On sait déjà que tu peux séduire des femmes qui te seraient normalement intouchable. Trop simple. (Elle réfléchit quelques secondes, ce qui chez elle se traduisait par un léger froncement du nez des plus mignon.) Je sais ! Je veux qu’à l’aide de ton Artefact, tu amènes deux femmes que je connais, et qui se détestent, à coucher ensemble.

Je restai bouche-bé un court instant face à cette idée de défi franchement tordu, et pourtant irrésistiblement perverse. L’excitation se mêlait à l’appréhension dans ma cervelle. J’avais déjà suffisamment galéré pour mes parties « solo », alors me lancer dans du multijoueurs ? Et puis, son challenge ressemblait plus à une lubie pour me faire perdre mon temps au lieu de répondre à mes questions ! Malgré tout, je sentis l’ardente chaleur de désirs enfouis remonter à la surface. Ils n’avaient pas beaucoup de brasses à faire pour y parvenir dernièrement.

En bref, que je l’assume ou non, sa proposition m’alléchait.

— Je veux bien, mais…

— T’inquiètes, elles sont toutes les deux très jolies, parce que je suis une mentor très sympathique.

Je n’allai pas demander ça du tout, mais pour la seconde fois, je me gardai de le lui faire remarquer que ses capacités à lire mon esprit laissaient à désirer. Je me contentai d’ajouter cette info dans la case « + » de mon tableur mental intitulé « Devrais-je entrer dans son petit jeu, ou est-ce que je ferais mieux de lâcher l’affaire et tenter de trouver des infos ailleurs ? »

Je crois qu’au final, ce fut la gorgée d’alcool à déboucher les toilettes que Mélissa m’avait fait avaler qui me donna le courage – et surtout le manque de jugeote – pour me lancer.

Après tout, quitte à pousser les limites de l’Interface, autant que ce soit plaisant. Si en plus derrière elle éclairait un peu ma lanterne quant à la situation de la personne dont j’avais reçu la transmission, c’était gagnant gagnant.

— Ok… pourquoi pas, dis-je avec une nonchalance feinte masquant mon enthousiasme réel.

— Dans ce cas, dit Mélissa en donnant un coup de tête en direction de l’entrée du bar. La première moitié de ton challenge est déjà là.

***

(Suite au chapitre 9 très bientôt, voir maintenant si vous venez du futur).

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01 – La plage.
Il y a tellement longtemps que je n'ai pas pêché dans cette petite anse du massif de l'Estérel.
Pour être perdue, cette petite plage, elle est perdue, discrète et difficile d'accès.
Ce n'est pas la plage propre qu'on aménage pour les touristes. Elle est encombrée de bois flottés, de vieilles tongs dépareillées, de bouteilles en plastique, de débris de filets de pêche, d'algues qui fermentent en se décomposant dans une odeur de pourri salé, en bref, un vrai désastre écologique.
Je suis là, dans ce petit vent froid et salé, sur une langue de rochers, au cœur des bruits répétitifs des petites vagues qui viennent mourir sur le sable ou s'écraser sur les rochers. Il y a aussi le son incongru de l'air poussé et compressé par la mer dans une petite grotte sous-marine qui souffle un râle surnaturel.
Je suis seul devant l'immensité de la mer et du ciel, une canne palangrotte à la main qui s'immerge dans un trou d'une dizaine de mètres sous les rochers. Mes sens sont aux aguets en attente d'une touche, prêts à réagir immédiatement pour ferrer.
Cela ne pite pas beaucoup, comme on dit ici, il n'y a pas de touche franche.
Je surveille de temps en temps l'accès à la plage, j'ai un rendez-vous avec un gros poisson de la pègre. Il veut me consulter pour avoir mon avis, et sûrement me proposer un coup.
J'ai toujours travaillé seul, discrètement, je ne sais pas comment ni pourquoi, il a besoin de moi.
Je n'ai fait que deux gros coups dans ma vie, ce qui me permet de vivre tranquillement, discrètement, sans flamber, je travaille de temps en temps, en tant qu'artisan électricien pour donner le change et être couvert socialement. Je choisis des chantiers faciles parce que je commence à devenir vieux.
Ah, une touche ! Je ferre. Je sens au bout de la ligne le poids d'un poisson qui se défend, il a l'air beau et lourd. C'est un beau sar qui sort de l'eau. Je tourne la tête, un homme descend vers la plage, avec une canne et un seau à la main. C'est peut-être mon rendez-vous qui arrive.
Il me regarde, porte son index droit sur la bouche en signe de silence. Il s'installe à l'opposé de l'endroit où je suis. Il sort un petit carnet vert et écrit quelque chose dessus. Il se déshabille, se met en slip de bain, puis met ses vêtements en boule. Il vient vers moi après avoir déchiré une feuille du carnet vert. Il refait le signe de silence et me tend le papier. Il retourne à sa place, déplie sa canne à pêche, accroche son bas de ligne et appâte l'hameçon. Je suis interloqué. Je finis par lire son mot. « Mettez-vous en slip, je suis sous écoute, faite comme si vous l'étiez aussi. Rendez-vous loin des portables contre la falaise. Merci »
Il fait froid, je vais attraper la crève avec ses conneries. Il doit se cailler aussi. Je me presse de me déshabiller et de filer au lieu-dit.
Dans quelle merde, je me mets ?
C'est un violent ce type, il faut s'en méfier, obéir et respecter ce monsieur, j’y suis obligé.
Je vais essayer de refuser poliment ses propositions.
Il me rejoint sans sourire après avoir fouillé dans son seau. C'est un petit homme maigrelet et chauve. Il doit être très intelligent et violent pour être un chef de la pègre. Il doit avoir des appuis pour savoir qu'il est sur écoute.

— bonjour Astri,
— bonjour Monsieur.
— appelle-moi Eugène, faisons vite, je me pèle.
— oui Eugène.
— je vais monter un coup, j'ai besoin d'un bon électricien pour le préparer et agir. Plus qu'un électricien, un électronicien et un bricoleur de génie. Tu ne risques rien dans ce coup, si tu ne laisses pas de trace. Tu n'es jamais tombé, tu n'es pas répertorié pour sur ADN, ni sur tes empreintes. C'est ta force, et notre force.
Tu auras les plans et instructions dans une boîte aux lettres. Tiens voilà la clef, l'adresse est sur l'étiquette.
— je touche combien ?
Si ça réussit, tu auras un demi-million d'euros, sinon rien.
— pourquoi m'avoir choisi ? Comment savez-vous que j'ai fait un coup ?
— c'est mon secret, et tu as fait deux coups. Tu vois, tu ne me balades pas, je suis bien renseigné.
— je veux bien étudier la faisabilité. Je donnerais ma réponse après. Ne me dites pas où ça se passe. Je ne veux rien savoir.
— c'était prévu. On communiquera que par courrier, à l'ancienne, une enveloppe, un timbre, l'adresse du nom écrit sur la boîte aux lettres. Ce sera toujours la même boîte aux lettres.
— ok, Eugène.
—le courrier doit se relever le lundi à 5 heures du matin. Les flics dorment ou sont repérables à cette heure. J'ai confiance, tu n'es jamais tombé parce que tu es prudent, discret, très méfiant. Et ça me plaît.
—combien de gens seront au courant de mon existence.
—personne, si on se débrouille bien, il n'y aura que moi. Ce sera mon dernier coup.
—ok, Eugène. Le demi-million sera payé comment ?

Eugène me regarde, se met à ricaner, me tape sur l'épaule.
—l'argent est déjà dans un paradis fiscal. Tu auras un compte informatique et tu auras des bitcoins. Tu les vendras pour les transférer sur un compte à toi.
C'est là que tu peux te faire coincer. À toi de bien jouer.
Bon, je te laisse, j'attrape la crève à poil. Ciao Astri. Ne perds pas la clef, passe lundi à la boîte aux lettres à 5 heures. Soit rigoureux, et pas de téléphone pour aller à la boîte.
—ciao Eugène, merci. Je te tiens au courant. Je jouerai serré.

Eugène va se rhabiller et continue sa pêche. Je fais de même de mon côté en rangeant bien la clef de la boîte aux lettres. Je me repasse la conversation, pour ne pas oublier un détail.
Il ne s'appelle pas Eugène cet animal, je ne dois même pas penser à son vrai nom, pour ne jamais me couper plus tard, on ne sait jamais. Il faut que je me renseigne pour ces bitcoins, j'y comprends rien à ce truc, j'ai lu quelque part, que la pègre s'en servait pour blanchir de l'argent ou pour transférer des fonds sans trace.

Bien, je vais laisser venir, et savoir ce qu'il veut que je bricole en électricité. Que puis-je faire de miraculeux en électricité, en électronique ou en bricolage ? Pas aller au compteur et le couper bêtement pour un demi-million d'euros. Non, il y a un truc. C'est quoi l'embrouille ?.
Tient, ça pite, hop ! Une girelle sort de l'eau. Dommage, il fait trop froid, il n'y a pas de daurade au bord. C'est une jouissance à pêcher cette bête, quand on la ramène, il semble au pêcheur, qu'il remonte un fer à repasser.
Je ne pêche pas souvent, alors que c'est bien sympa. Dommage que cette plage soit si sale, et ce souffle de cette grotte finit par lasser et irriter. J'en ai marre, je vais rentrer, je n'ai même pas acheté à manger pour pique-niquer ici.
Mais avant je vais tester ma nouvelle trouvaille, mon invention. Je prends mon téléphone, je compose un numéro, j'attends de passer sur la messagerie, et je raccroche. Normalement dans les cinq minutes, un autre téléphone va me rappeler, me dire des phrases enregistrées, je vais répondre et dire tout haut que j'arrive de suite.
ÇA devrait bien marcher, je teste ce mécanisme depuis une semaine.
Je laisse mon téléphone sur la boîte de pêche, je relance ma ligne. Il suffit d'attendre 5 minutes et je pourrais partir avec une excuse valable.
Voilà ça sonne, c'est bien le numéro de mon téléphone robot. Je parle fort pour que monsieur Eugène entende. Je raccroche et je range ma canne et je m'en vais, sans un regard au soit-disant Eugène.
C'est beau le massif de l'Estérel, en couleur chaude, en végétation, en odeurs, en silence. C'est sauvage, grandiose, beau comme un premier matin du monde.
Je roule doucement pour rentrer chez moi, j'ai faim, mais je prends mon temps pour réfléchir. Je n'ai pas pu dire non, quand il m'a parlé du demi-million d'euro. Ma cupidité a été la plus forte.
Devenir demi-millionnaire en Euro, je n'y avais jamais pensé. J'étais multimillionnaire en francs. Mais, depuis les euros, j'ai perdu le titre de millionnaire. Bon, on va voir et peser la faisabilité de ce coup, ne nous emballons pas.
Trouver une affaire, c'est toujours un coup de chance, ou de hasard. Là, ça me tombe du ciel sans raison. Comment a-t-il su pour mes anciens coups ?
Je ne vois qu'une fuite de la banque, j'ai toujours travaillé en solitaire, la seule faiblesse, c'est de blanchir l'argent pour le remettre dans le circuit légal. C'est incompréhensible qu'il soit au courant.
Je vais rentrer, cuire et déguster mon sar. Il y a longtemps que je n'en ai pas mangé. Celui-là, je sais d'où il sort. Même s'il n'y aura pas grand-chose à manger, le plaisir de la pêche doit finir devant une assiette pour la récompense.
Dans un plat allant au four, un peu d'huile d'olive et des tranches fines de tomates au fond, on met dessus le sar vidé truffé de basilic, on décore de tranches de citron, on verse un grand verre de vin blanc au fond du plat. On arrose le poisson d'un filet d'huile d'olive et hop ! 25 à 30 minutes à four chaud.
Je n'ai pas de vin blanc, ni de belles tomates, ni de citrons non traités. Il faut que je m'arrête en route.
La girelle sera pour le chat.
Mais à quelle heure ça va me faire manger tout ça ?

Au fait, lundi, c'est dans cinq jours, cinq jours de vacances avant les emmerdes. Profite de ces cinq jours Astri… Profite !
Je n'ai aucune idée de ce qui m'attend, ma cupidité va me mettre dans de sales draps, mais un demi-million d'euros cela ne se refuse pas.
Jamais deux coups sans trois, l'adage se vérifie.
Putain, ça me rajeunit, et ça me donne un coup de jeune cette affaire.
 
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