Niveau 5 – Investigation

11 minutes de lecture

— Hé mec, insistait mon collègue, ses yeux placés au ras de la partition entre nos deux bureaux comme un espion au rabais. J’ai croisé des étrons sur le trottoir qu’avaient l’air plus frais. T’es sûr que ça va ?

Chiotte. Vraiment pas le moment d’avoir ce fouille-merde sur le dos. Je devais réfléchir à la transmission que l’interface venait de me jeter à la face. Ce truc m’avait fait ressentir des émotions et des sensations qui ne m’appartenaient pas et m’avaient même littéralement paralysé ! L’idée que mon cerveau soit tripatouillé à ce point me terrifiait. Je manquai de lâcher un rire nerveux. Quel hypocrite. Je ne me souciais pas tant des effets quand ceux-ci affectaient Sandra et ma patronne.

— Lâche-moi putain, crachai-je.

Mon collègue se crispa aussitôt. Être direct ou vulgaire n’était pas dans mes habitudes. En même temps, rien n’était dans mes habitudes depuis le début de cette journée. Les yeux écarquillés, il disparut derrière la partition en grommelant quelque chose que je ne compris pas et dont je me tamponnais sévèrement le coquillard.

Je me repassais les images de la transmission. L’interface m’avait montré, non plutôt mis à la place d’un type séquestré par deux inconnus. Peut-être plus. Avec la lumière dans la tronche, dur d’être certain. Ils cherchaient des informations, mais des informations sur quoi ? Et puis pourquoi m’avoir montré ça ? Les lunettes voulaient que j’aille sauver ce type comme je ne sais quel superhéros de la séduction ? Dans ce cas, les coordonnées de l’endroit où il se trouvait auraient été vachement plus pratiques que ce satané mal de crâne.

Je tentai un « Tu attends quoi de moi ? » mental. L’interface m’ignora royalement. « Faut que j’aille l’aider c’est ça ? ». Rien. « Il se trouve où ? ». Que dalle. « Un petit indice, quelque chose ? ». Nada.

Ok. L’interface était aussi efficace pour pécho que nulle à chier pour répondre à mes questions. Pourtant, il me fallait des informations d’urgence, je le sentais au fond de moi. Mais auprès de qui pouvais-je me renseigner ? Je n’allais quand même pas dévoiler le secret de mes lunettes au premier venu dans le vague espoir qu’il y comprenne quelque chose ? Ce n’est pas comme si les experts en cul assisté par ordinateur couraient les rues de toute façon.

Oh !

Mais quel gros tartignole. Tellement obnubilé par les capacités de l’Interface, j’avais oublié de me poser une question d’importance : par quel miracle mes lunettes avaient acquis un tel pouvoir pour commencer ? Il n’y avait qu’une seule personne qui avait posé les mains sur mes vieilles binocles avant que je ne découvre leurs capacités. Ses sales mains même. Le clodo. Si ça se trouvait, ce vieux type chelou était en réalité une sorte de Gandalf le dégueulasse ! Oui, je sais, dit comme ça, ça paraissait carrément n’importe quoi, mais depuis que je possédais des lunettes sexuelles, ma définition du mot possible s’était enrichie de quelques pages.

— Où tu vas ? demanda mon collègue alors que je me levai.

Je me contentai de hausser les épaules. Ma patronne gérerait le truc, du moins je l’espérais. La pensée que les effets de l’Interface puissent être temporaires me saisit soudain. Décidément, mon pessimisme devenait envahissant. Si ça devait arriver, ça arriverait. M’angoisser d’avance ne changerait rien à l’affaire. La priorité était de me rendre à la station de métro pour retrouver le SDF, il pourrait m’expliquer tout en détail.

Je me vautrai à moitié dans les marches de l’escalier et débaroulait comme une furie dans le hall d’accueil. La jolie Sandra ne me remarqua pas. Elle était en pleine conversation téléphonique, les yeux rougit de larmes. Oh oh, ça sentait le pâté périmé. J’approchai de son bureau et surpris des brides de sa discussion.

— Je te promets, je t’expliquerais tout ce soir. (Je distinguais vaguement une voix tonnant de l’autre côté du combiné.) Calme-toi. Je…

Yep, exactement ce que soupçonnais... et craignais. Les choses allaient décidément de mal en pire. Mais j’avais plus urgent et c’est à contrecœur que je laissais Sandra seule avec nos problèmes.

J’arrivais à la station de métro les guiboles en cotons et la gorge brûlante. Le sport et moi, ça faisait deux milles, alors après mes séances de jambes en l’air, autant dire que je fonctionnai sur la réserve. Je me précipitai à l’endroit de ma rencontre fortuite avec le magicien clodo. Bien sur, ayant usé tous les coups de bol de mon existence d’un coup avec l’Interface, je découvrais l’endroit désert, à l’exception des quelques vieux cartons. J’espérais un instant m’être planté de lieu, mais le fait d’y avoir passé quelques minutes la tête contre les carreaux avait rendu son emplacement inoubliable.

Par acquit de conscience, je retournais le minuscule foutoir qu’il avait dû utiliser pour poser son délicat postérieur a la recherche du moindre indice. Pour mes efforts, je dégotais une forte odeur de pisse froide et un vieux chewing-gum séché qui avait l’air de dater du siècle dernier. Super. Ça m’était aussi utile que de la décence dans un combat de chiffonniers.

Je tentais de fouiller dans les allées et couloirs annexes dès fois qu’il ait décidé de squatter un nouvel endroit. Sans succès. J’alpaguais même un vendeur d’un kiosque à sandwich qui aurait pu éventuellement connaitre le clochard, mais dès qu’il comprit que je n’étais pas là pour becqueter, une porte de prison aurait été plus loquace.

Et maintenant quoi ? Assis sur un banc en face de voies de métro, je me tenais la tête entre les mains. Bon sang, j’avais à disposition un pouvoir incroyable, mais rien qui me permettait de retrouver quelqu’un.

Hé, mais au fait. « Acquérir nouvelle compétence », pensais-je. Après quelques secondes, l’Interface projeta :

« Voyeurisme – Niveau 1 – Débloquer : 100 Xp »

« Lecture pensées – Niveau 2 – Débloquer : 400 Xp »

« Inversion – Niveau 1 – Débloquer : 200 Xp »

« [Compétence inaccessible] – Niveau 1 – Débloquer : 300 Xp »

« [Compétence inaccessible] – Niveau 1 – Débloquer : 500 Xp »

Je disposai de 200 Xp. Hum. Voyeurisme, inutile pour autre chose que prendre mon pied. Lecture de pensée niveau 2, inaccessible sans un supplément d’Xp. Il ne restait que… « Descriptions Inversion » lançai-je.

« Inversion – Niveau 1 : Cette compétence permet d’inverser temporairement un des goûts du sujet cible. L’intensité de l’effet dépend de l’intensité du goût affecté. Plus la cible aime quelque chose, plus inversion la lui fera détester et vice-versa. Durée de l’effet : 15 minutes. Temps de recharge : 30 minutes. »

Ce pouvoir m’évoquait bien quelques trucs cochons, mais rien qui m’aiderait à éclairer ma situation, ni à traquer quelqu’un. Je contemplais un instant l’idée de séduire des filles croisées au hasard pour récolter de l’expérience supplémentaire dans l’espoir que les compétences actuellement inaccessibles résoudraient magiquement mes problèmes. Mais aussi plaisante que soit l’idée, je me rendais bien compte que toutes les capacités de l’Interface tournaient d’une façon ou d’une autre autour du cul. Je ne risquais donc pas de débloquer la fonction GPS à clodo. Au mieux j’obtiendrai un GPS qui me permettrait de localiser un clitoris. Pratique, certes, mais vachement situationnel.

Je soupirai encore. À ce rythme j’allais me dégonfler comme un ballon de baudruche. Pourquoi je me prenais la tête à ce point ? Les images de la transmission n’étaient peut être que du vent, voir une vieille vidéo sans rapport avec rien, ou tout simplement un bug. Ou alors tout était on ne peu plus réel et ça concernait la police, pas moi. Tout ce que j’avais à faire, c’était continuer à profiter de ma veine comme si de rien n’était. Deux ombres à ce tableau : j’avais une conscience et je ne parvenais pas à chasser l’angoisse tenace qui me barbouillait l’estomac.

C’est à ce moment que je la vis. Enfin, que je l’entendis pour être plus exact. Son rire. Le genre de rire qui grince d’un enthousiasme mauvais. Comme la planque du clodo, j’aurais eu bien du mal à ne pas me souvenir de sa propriétaire.

À l’autre bout de la voie, voutée au-dessus de son téléphone portable et ricanant bruyamment, se tenait la jeune femme qui m’avait copieusement savaté la tronche. Je lançais un rapide coup d’œil aux alentours. Son pote armoire à glace ne semblait pas trainer dans les parages. Bien sûr, rien ne me garantissait qu’il ne se planquait pas je ne sais ou dans les parages, mais je n’allais pas lâcher mon seul espoir d’avoir des infos comme ça.

Les fesses serrées à les rendre infranchissables par une feuille de papier à cigarette, je l’approchai. Elle était aussi jolie et flippante que dans mon souvenir, sinon plus. Maintenant que je pouvais l’observer sans le flou artistique de ma myopie, je remarquais sa coupe longue sur le côté et rasée sur l’autre, plusieurs piercings et anneaux à son arcade droite et une foule de tatouages qui débordaient des manches de son débardeur siglé « MOTORHEAD ». Un débardeur qui ne semblait recouvrir son imposante poitrine qu’à regret d’ailleurs. Sa jupe aux franges artistiquement déchirées dévoilait ses jambes fuselées qui s’achevaient sur une paire de rangers à bout métallique. Je comprenais mieux pourquoi j’avais grave douillé. Bien évidemment, le cœur au sommet de son crâne était on ne peut plus vide.

« Mode séduction – Activé ».

Non, désactivation, pensai-je. La séduire demanderait du temps, et comme que je n’avais aucune idée d’où le mec avec laquelle elle trainait ce matin se trouvait, je ne pouvais pas m’éterniser. Surtout que s’il me voyait en train de la draguer, il ne se contenterait probablement pas de me réarranger le pif.

— Hé, salut, dis-je pour attirer son attention. Tu me reconnais ?

La beauté tatouée releva le nez de son téléphone, me dévisagea et plissa les yeux d’un air mauvais. Yep, elle me reconnaissait.

— Tu reviens me faire chier pour que je peaufine ton ravalement de façade ? cracha-t-elle. J’ai pas que ça a foutre. Casse-toi.

— Non, c’est juste…

— Juste que quoi ? Tu veux que je m’excuse ? Dégage je t’ai dit putain.

Merde merde merde, dans quoi étais je encore en train de me fourrer.

— Ton pote est dans les parages ?

Elle me fixa longuement pendant que je beuglais intérieurement « Lecture de pensée ! ».

Sa voix retentit dans mon crâne : «Bordel, ça pue. Ça a l’air d’être le genre de taré à faire des fusillades dans les écoles. Putain, Vladimir devrait déjà être revenu. »

— Ouais, alors tu ferais bien de décar.

Ok, j’avais une vilaine épée de Damoclès appelée Vladimir au-dessus du museau, je n’avais donc que quelques minutes en tête à tête pour découvrir si elle savait des trucs sur Gandalf le dégueulasse. Pas si facile sachant que, vu mes abdos au fromage et mes triceps en chantilly, elle n’avait pas vraiment besoin de renfort pour me déglinguer.

— Écoute, je veux juste des renseignements sur le clodo de ce matin et je te laisse tranquille, rien de plus.

— Et moi je veux juste être tranquille tout court.

Elle se releva et avança son visage à quelques microns du mien. Étrangement, cela n’avait rien de sexy du tout, la faute à ses yeux qui me donnaient l’impression de m’empaler au lieu de me regarder. Courageusement, je fixais l’extrémité de mes chaussures.

« Acquisition compétence inversion », pensai-je .

— Je ne veux pas d’ennui, mais c’est une question de vie ou de mort. (Je frissonnais intérieurement, je n’exagérais peut être pas tant que ça.) Tu avais l’air de plutôt bien le connaitre. Tu sais pas s’il squatte d’autres endroits ?

« Inversion – Niveau 1 : Acquis ». Yes ! Si le dieu du délit de faciès était avec moi, je tenais peut-être la solution.

Elle projeta sa main avec la vivacité d’un mioche hyperactif et chopa violemment le col de ma chemise. D’une rotation de poignet, elle entreprit de le serrer pour m’étrangler.

— Lis bien sur mes lèvres, tocard. CA – SSE – TOI.

J’agrippai sa main pour tenter de me dégager, sans grand succès. « Inverse son dégoût pour l’autorité ! » beuglais je intérieurement. « Vite s’il te plait bordel ! ».

L’interface n’afficha aucun message, mais je crus sentir un léger frisson la parcourir et voir ses pupilles se dilater légèrement. J’hallucinais peut être les choses, mais plus le choix.

— Donne… (Les mots s’arrachaient douloureusement à mes lèvres.)… moi… les infos… sur… le… clodo.

Sortir ce minuscule ordre m’avait couté tout mon souffle. Lorsqu’elle relâcha mon col, j’inspirais une longue goulée d’air qui me brûla la gorge.

— Oui, bien sûr. Désolé pour tes habits. (Elle passa sa main sur mon col pour tenter de le lisser.) Franchement, je sais pas trop ou il squatte. Ça faisait plusieurs jours qu’il trainait dans la station donc, bah, avec mon mec on avait l’habitude de le secouer pour récupérer de quoi acheter de la beuh. Mais à part ça, non, rien.

Elle haussa les épaules, l’air presque désolé de ne pas pouvoir m’aider plus.

— Et tu n’as rien remarqué d’anormal chez lui ? Le moindre petit truc qui sortait de l’ordinaire ?

Elle fronça les sourcils quelques secondes avant d’ouvrir la bouche, ravie.

— Si, je l’ai vu parler plusieurs fois à une femme. Ça m’a paru bizarre parce qu’elle était habillée genre un peu goth mais plutôt chic, tu vois. Pas franchement le genre qui a l’air de faire dans le social. Pourtant elle discutait avec lui avec une sorte de… comme un genre de respect.

— Et cette femme, tu sais ou je peux la trouver ?

— Je la croise de temps en temps, mais. (Elle fronça les sourcils à nouveau.) Hé attend, maintenant que j’y pense, je la vois souvent quand je traine dans les bars, ceux dans la rue en face de la bouche de métro là-bas. (Elle pointait une volée d’escaliers de l’autre côté de la voie.) Tu pourras peut-être la croiser.

Elle me fixait intensément, et je remarquai la finesse de ses traits une fois départis de la dureté de son attitude. Le piercing à sa narine et les anneaux à son arcade ne faisaient qu’accentuer son côté sauvage ultra sexy. Je déglutis. Arrête de penser avec ta bite on avait dit.

— Tu saurais me la décrire ?

Elle rougit légèrement et me montra l’écran de son téléphone illustré par une photo d’elle-même en train de tirer la langue et brandissant ses doigts façon corne de taureau de métalleux.

— Mieux, elle est sur un de mes selfies. Je peux t’envoyer la photo. Et d’autres photos plus intéressantes si tu veux.

Euh… quoi ?

D’instinct, je levai les yeux vers le cœur au-dessus de sa tête. Il ne manquait qu’une lichette de liquide rouge pour qu’il soit entièrement rempli. Merde, merde, merde, non ! Elle devait vraiment vraiment détester l’autorité pour réagir aussi efficacement à l’Inversion.

Je sais ce que vous vous dites. Pécho par inadvertance une fille méga sexy quand on cherche juste des informations, il y a pire comme situation à la James Bond, sauf que je ne savais toujours pas ou se trouvait son mec. Et il y avait bien plus terrifiant encore. Dans à peine plus de dix minutes, quand sa soudaine passion pour l’autorité retrouverait son état normal et que j’allais redevenir tout ce qu’elle détestait, elle ne se contenterait plus de me menacer et voudrait très certainement me transformer en tartare de geek !

J’étais donc dans le caca jusqu’aux narines, et à deux doigts de prendre une grande inspiration ! Ça puait quoi. Évidemment, parce qu’« expérimentation » et « interface du cul chelou » se marient aussi bien que « repas de famille » et « nudité », les choses partirent en sucette.

— Montre-moi sa photo, demandais-je, la panique presque palpable dans ma voix.

Son sourire s’élargit encore plus, jusqu’à dévoiler ses canines. Le genre de sourire à la frontière entre menace et séduction.

— Je peux te montrer bien plus que ça.

« Sexe Mode – Activé »

Oh !

Non !

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 3 versions.

Recommandations

Défi
Blackbutterfly207
Réponse au défi "Le Charme Des Larmes".
Chérissez les larmes,
Elles ne sont pas des armes...
Ne jouons pas avec la tristesse
Au risque de flétrir notre délicatesse.
6
12
0
1
POLIX Polix

Du grain de sel au grain de sable
                  
01 – La plage.
Il y a tellement longtemps que je n'ai pas pêché dans cette petite anse du massif de l'Estérel.
Pour être perdue, cette petite plage, elle est perdue, discrète et difficile d'accès.
Ce n'est pas la plage propre qu'on aménage pour les touristes. Elle est encombrée de bois flottés, de vieilles tongs dépareillées, de bouteilles en plastique, de débris de filets de pêche, d'algues qui fermentent en se décomposant dans une odeur de pourri salé, en bref, un vrai désastre écologique.
Je suis là, dans ce petit vent froid et salé, sur une langue de rochers, au cœur des bruits répétitifs des petites vagues qui viennent mourir sur le sable ou s'écraser sur les rochers. Il y a aussi le son incongru de l'air poussé et compressé par la mer dans une petite grotte sous-marine qui souffle un râle surnaturel.
Je suis seul devant l'immensité de la mer et du ciel, une canne palangrotte à la main qui s'immerge dans un trou d'une dizaine de mètres sous les rochers. Mes sens sont aux aguets en attente d'une touche, prêts à réagir immédiatement pour ferrer.
Cela ne pite pas beaucoup, comme on dit ici, il n'y a pas de touche franche.
Je surveille de temps en temps l'accès à la plage, j'ai un rendez-vous avec un gros poisson de la pègre. Il veut me consulter pour avoir mon avis, et sûrement me proposer un coup.
J'ai toujours travaillé seul, discrètement, je ne sais pas comment ni pourquoi, il a besoin de moi.
Je n'ai fait que deux gros coups dans ma vie, ce qui me permet de vivre tranquillement, discrètement, sans flamber, je travaille de temps en temps, en tant qu'artisan électricien pour donner le change et être couvert socialement. Je choisis des chantiers faciles parce que je commence à devenir vieux.
Ah, une touche ! Je ferre. Je sens au bout de la ligne le poids d'un poisson qui se défend, il a l'air beau et lourd. C'est un beau sar qui sort de l'eau. Je tourne la tête, un homme descend vers la plage, avec une canne et un seau à la main. C'est peut-être mon rendez-vous qui arrive.
Il me regarde, porte son index droit sur la bouche en signe de silence. Il s'installe à l'opposé de l'endroit où je suis. Il sort un petit carnet vert et écrit quelque chose dessus. Il se déshabille, se met en slip de bain, puis met ses vêtements en boule. Il vient vers moi après avoir déchiré une feuille du carnet vert. Il refait le signe de silence et me tend le papier. Il retourne à sa place, déplie sa canne à pêche, accroche son bas de ligne et appâte l'hameçon. Je suis interloqué. Je finis par lire son mot. « Mettez-vous en slip, je suis sous écoute, faite comme si vous l'étiez aussi. Rendez-vous loin des portables contre la falaise. Merci »
Il fait froid, je vais attraper la crève avec ses conneries. Il doit se cailler aussi. Je me presse de me déshabiller et de filer au lieu-dit.
Dans quelle merde, je me mets ?
C'est un violent ce type, il faut s'en méfier, obéir et respecter ce monsieur, j’y suis obligé.
Je vais essayer de refuser poliment ses propositions.
Il me rejoint sans sourire après avoir fouillé dans son seau. C'est un petit homme maigrelet et chauve. Il doit être très intelligent et violent pour être un chef de la pègre. Il doit avoir des appuis pour savoir qu'il est sur écoute.

— bonjour Astri,
— bonjour Monsieur.
— appelle-moi Eugène, faisons vite, je me pèle.
— oui Eugène.
— je vais monter un coup, j'ai besoin d'un bon électricien pour le préparer et agir. Plus qu'un électricien, un électronicien et un bricoleur de génie. Tu ne risques rien dans ce coup, si tu ne laisses pas de trace. Tu n'es jamais tombé, tu n'es pas répertorié pour sur ADN, ni sur tes empreintes. C'est ta force, et notre force.
Tu auras les plans et instructions dans une boîte aux lettres. Tiens voilà la clef, l'adresse est sur l'étiquette.
— je touche combien ?
Si ça réussit, tu auras un demi-million d'euros, sinon rien.
— pourquoi m'avoir choisi ? Comment savez-vous que j'ai fait un coup ?
— c'est mon secret, et tu as fait deux coups. Tu vois, tu ne me balades pas, je suis bien renseigné.
— je veux bien étudier la faisabilité. Je donnerais ma réponse après. Ne me dites pas où ça se passe. Je ne veux rien savoir.
— c'était prévu. On communiquera que par courrier, à l'ancienne, une enveloppe, un timbre, l'adresse du nom écrit sur la boîte aux lettres. Ce sera toujours la même boîte aux lettres.
— ok, Eugène.
—le courrier doit se relever le lundi à 5 heures du matin. Les flics dorment ou sont repérables à cette heure. J'ai confiance, tu n'es jamais tombé parce que tu es prudent, discret, très méfiant. Et ça me plaît.
—combien de gens seront au courant de mon existence.
—personne, si on se débrouille bien, il n'y aura que moi. Ce sera mon dernier coup.
—ok, Eugène. Le demi-million sera payé comment ?

Eugène me regarde, se met à ricaner, me tape sur l'épaule.
—l'argent est déjà dans un paradis fiscal. Tu auras un compte informatique et tu auras des bitcoins. Tu les vendras pour les transférer sur un compte à toi.
C'est là que tu peux te faire coincer. À toi de bien jouer.
Bon, je te laisse, j'attrape la crève à poil. Ciao Astri. Ne perds pas la clef, passe lundi à la boîte aux lettres à 5 heures. Soit rigoureux, et pas de téléphone pour aller à la boîte.
—ciao Eugène, merci. Je te tiens au courant. Je jouerai serré.

Eugène va se rhabiller et continue sa pêche. Je fais de même de mon côté en rangeant bien la clef de la boîte aux lettres. Je me repasse la conversation, pour ne pas oublier un détail.
Il ne s'appelle pas Eugène cet animal, je ne dois même pas penser à son vrai nom, pour ne jamais me couper plus tard, on ne sait jamais. Il faut que je me renseigne pour ces bitcoins, j'y comprends rien à ce truc, j'ai lu quelque part, que la pègre s'en servait pour blanchir de l'argent ou pour transférer des fonds sans trace.

Bien, je vais laisser venir, et savoir ce qu'il veut que je bricole en électricité. Que puis-je faire de miraculeux en électricité, en électronique ou en bricolage ? Pas aller au compteur et le couper bêtement pour un demi-million d'euros. Non, il y a un truc. C'est quoi l'embrouille ?.
Tient, ça pite, hop ! Une girelle sort de l'eau. Dommage, il fait trop froid, il n'y a pas de daurade au bord. C'est une jouissance à pêcher cette bête, quand on la ramène, il semble au pêcheur, qu'il remonte un fer à repasser.
Je ne pêche pas souvent, alors que c'est bien sympa. Dommage que cette plage soit si sale, et ce souffle de cette grotte finit par lasser et irriter. J'en ai marre, je vais rentrer, je n'ai même pas acheté à manger pour pique-niquer ici.
Mais avant je vais tester ma nouvelle trouvaille, mon invention. Je prends mon téléphone, je compose un numéro, j'attends de passer sur la messagerie, et je raccroche. Normalement dans les cinq minutes, un autre téléphone va me rappeler, me dire des phrases enregistrées, je vais répondre et dire tout haut que j'arrive de suite.
ÇA devrait bien marcher, je teste ce mécanisme depuis une semaine.
Je laisse mon téléphone sur la boîte de pêche, je relance ma ligne. Il suffit d'attendre 5 minutes et je pourrais partir avec une excuse valable.
Voilà ça sonne, c'est bien le numéro de mon téléphone robot. Je parle fort pour que monsieur Eugène entende. Je raccroche et je range ma canne et je m'en vais, sans un regard au soit-disant Eugène.
C'est beau le massif de l'Estérel, en couleur chaude, en végétation, en odeurs, en silence. C'est sauvage, grandiose, beau comme un premier matin du monde.
Je roule doucement pour rentrer chez moi, j'ai faim, mais je prends mon temps pour réfléchir. Je n'ai pas pu dire non, quand il m'a parlé du demi-million d'euro. Ma cupidité a été la plus forte.
Devenir demi-millionnaire en Euro, je n'y avais jamais pensé. J'étais multimillionnaire en francs. Mais, depuis les euros, j'ai perdu le titre de millionnaire. Bon, on va voir et peser la faisabilité de ce coup, ne nous emballons pas.
Trouver une affaire, c'est toujours un coup de chance, ou de hasard. Là, ça me tombe du ciel sans raison. Comment a-t-il su pour mes anciens coups ?
Je ne vois qu'une fuite de la banque, j'ai toujours travaillé en solitaire, la seule faiblesse, c'est de blanchir l'argent pour le remettre dans le circuit légal. C'est incompréhensible qu'il soit au courant.
Je vais rentrer, cuire et déguster mon sar. Il y a longtemps que je n'en ai pas mangé. Celui-là, je sais d'où il sort. Même s'il n'y aura pas grand-chose à manger, le plaisir de la pêche doit finir devant une assiette pour la récompense.
Dans un plat allant au four, un peu d'huile d'olive et des tranches fines de tomates au fond, on met dessus le sar vidé truffé de basilic, on décore de tranches de citron, on verse un grand verre de vin blanc au fond du plat. On arrose le poisson d'un filet d'huile d'olive et hop ! 25 à 30 minutes à four chaud.
Je n'ai pas de vin blanc, ni de belles tomates, ni de citrons non traités. Il faut que je m'arrête en route.
La girelle sera pour le chat.
Mais à quelle heure ça va me faire manger tout ça ?

Au fait, lundi, c'est dans cinq jours, cinq jours de vacances avant les emmerdes. Profite de ces cinq jours Astri… Profite !
Je n'ai aucune idée de ce qui m'attend, ma cupidité va me mettre dans de sales draps, mais un demi-million d'euros cela ne se refuse pas.
Jamais deux coups sans trois, l'adage se vérifie.
Putain, ça me rajeunit, et ça me donne un coup de jeune cette affaire.
 
1
0
0
104

Vous aimez lire Ben Clover ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0