Niveau 1 - Activation

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Ma vie n’était qu’une succession de poisse avant qu'une chance inouïe me tombe violemment sur le coin du pif. À croire que mes parents m’avaient conçu à partir de chats noirs, de bouts de miroirs brisés et de sang de gitans en colère, le tout au-dessus d’un vieux cimetière indien.

Ma vie amoureuse était à l'avenant et j’enchaînais plus d’échecs qu’un cul-de-jatte amateur de courses en sac. La dernière déception en date illuminait douloureusement l’écran de mon téléphone alors que je courais dans les couloirs du métro pour tenter d’arriver à l’heure au taf.

« Hier soir était une erreur. Je ne veux pas risquer de perdre notre amitié. – Jennifer ».

Je soupirai pour la vingt-cinquième fois de la matinée, le crâne encore cotonneux d'une cuite. N’allez pas vous imaginer des trucs grandioses. L’erreur en question n’était qu’un malheureux baiser saveur vomi entre deux amis d’enfance ronds comme des queues de pelle. J’avais passé la nuit à tenter de consoler Jennifer. Elle m'avait appelé hier soir en pleurs suite à sa troisième rupture avec son petit ami. Ou la quatrième ? J’avais arrêté de compter. Lubrifiées par l’alcool, les choses avaient dégénéré. En bien pour ma part ! Bon, je ne me faisais guère d'illusions, comme à chaque fois, elle se rabibocherait pas plus tard qu'en fin de journée avec le prénommé Derreck. Probablement à grands coups de langue. Putain de Derreck ! Sa gueule d’ange réchauffait le cœur des femmes et ma jalousie.

— Hé tu peux pas faire gaffe, tocard !

La voix grinçante comme une scie m’arracha à mes chouineries intérieures. Ça et le coup à l’épaule que je venais de donner par inadvertance à une baraque à l’air aussi aimable qu’un croc de boucher. Il plaquait un clodo contre un mur, ses grosses pognes agrippées au tas de trous qui servait d’habit au malheureux. Il le secouait comme on secoue un pommier, ce qui, au vu de sa touffe de cheveux sales, revenait à tenter de récolter des poux. Le pauvre bougre m’adressa un regard désespéré par-dessous une paire de sourcils broussailleux.

— Euh… mais, qu’est-ce que vous faites ? demandais-je héroïquement.

Aujourd’hui encore, j'ignore ce qui m’a pris. La marche à suivre pour ne pas finir avec quelques centimètres d’acier dans l’intestin grêle est pourtant facile à retenir. Elle se compose de trois étapes fort simples. Un, regarder le bout de ses pieds. Deux, bafouiller « pardon mon brave, désolé de vous avoir dérangé au beau milieu de votre agression » et surtout, trois, se carapater vite fait sans un regard en arrière.

Je tentais de rattraper le coup en gardant la bouche grande ouverte quelques secondes dans l’espoir que mes mots regagneraient gentiment ma gorge d’où ils n’auraient jamais dû sortir.

— De quoi elle se mêle la tronche de geek ? ricana une jeune femme dans le dos du gentleman agresseur.

En toute autre circonstance, j’aurai probablement pris le temps d’apprécier la plastique avantageuse de la demoiselle brune qui me toisait, un délicieux sourire cruel aux lèvres. Malheureusement, le poing de son pote baraqué me cueillit dans le bide et gâcha mes velléités admiratives. Un second coup, directement sous le menton cette fois, fit valser mes lunettes dans un bruit de verre brisé. j'eus le temps de voir plusieurs galaxies d’étoiles avant de tomber à la renverse.

Alors que je gisais courageusement au sol, la demoiselle se pencha au-dessus de moi, sans doute pour me réconforter en m’offrant la vue de ses tatouages et de son débardeur à l’effigie de je ne sais qu’elle groupe de death metal délicieusement étirée par son imposante poitrine. Le fait que je la remarque en dépit de mon absence de lunettes était tout à son honneur. Hélas, cela ne suffit pas à détourner mon attention du coup de savate dans les reins qu'elle m’envoya . Puis un autre, et encore un autre. Son camarade l'accompagna avec encore moins de délicatesse pour mes côtes. Perclus de douleurs, la mâchoire serrée, j’appliquais alors la fameuse technique de combat dite de « je fous mes bras devant le visage et je serre les fesses le temps que ça passe », sans grand succès.

— Il a eu son compte, lâcha-t-elle de très longues secondes plus tard. Viens, ça bouge, on se casse.

Après un dernier coup de latte d’adieu, la demoiselle et son compère décampèrent. Comme le voulait la grande tradition urbaine, strictement aucun badaud ne s’était arrêté pour voler à mon secours. Tout au plus récoltais-je les grognements de quelques mécontents indisposés par le fait de devoir effectuer un détour pour ne pas salir leurs chaussures avec ma face.

Je me redressais, mes boyaux calés entre les molaires et avec la curieuse impression d’avoir la tête plus lourde que le corps. Tout se mélangeait autour de moi dans un flou jaune-marron qui n’avait d’artistique que le nom. Merde de chiotte de cul de crotte. Mes lunettes ! C’est pas vrai ! Elles ne devaient pas avoir volé bien loin. Je retrouvais aussitôt le sol que je tâtais avec autant de fébrilité que le corps d’une amante plantureuse. Du moins, je pense que c'est ce que je ferais dans ce genre de situation, n'ayant encore pas pu confronter cette théorie à la réalité.

— C’est ça qu’tu cherches gamin ?

Les doux effluves d’un parfum me saisirent les narines. Du caca n°5, de toute évidence. Au creux d’une pogne tremblante se tenaient mes lunettes, presque intactes, à l’exception d’une large rayure sur le verre gauche. Je les remis sur mon nez et le regrettais aussitôt. Le clodo me souriait de toute son absence de dents en ultra haute définition.

— Merci d’m’avoir aidé gamin, dit-il tout en lissant l’avant des guenilles qui lui servaient de vêtement. C’est courageux d’ta part. Sans toi, j’sais pas ce qui me serait arrivé.

Je balbutiais un « j’y suis pas pour grand-chose » héroïque qui prit la forme de « pgranchoze » une fois sortie de ma bouche endolorie. Je me rassurais en me disant qu’au moins, j’avais une excuse toute trouvée pour débarquer en retard au boulot et expliquer ma gueule de déterrée.

— Ils vous voulaient quoi ? fini-je par demander entre deux halètements.

— Comme à chaque fois. Me piquer mes sous. Ils passent de temps en temps. (Un gloussement de dinde le secoua.) Pas de chance pour eux, j’avais déjà tout planqué.

Ne sachant trop quoi répondre, je lui adressais un sourire mal assuré et, une fois mon souffle et mes esprits retrouvés, lui fit mes adieux.

Avec une heure de retard, j’arrivais en clopinant à l’entrée des locaux de l’assurance Van Himton où je travaillais comme expert-comptable junior – nom bien pompeux pour désigner un stagiaire. Tout au fond du grand hall, derrière un large bureau en U, Sandra la chargée d’accueil ne prit même pas la peine de relever la tête de derrière son écran lorsque je débarquais le souffle court. Dommage. Un beau visage aurait été parfait pour laver de ma mémoire celui de l’aimable clochard. Bon, c'était pas une grosse surprise. J'étais à peu près sûr que la jolie employée ne connaissait pas mon nom, et encore moins mon existence, même après trois mois à lui passer sous le nez tous les jours. J'avais bien tenté à plusieurs reprises d’attirer son attention en parlant très fort au pied de son bureau, sans succès. Pas ma plus grande idée de drague faut dire, mais on fait ce qu’on peut avec le manque de talent qu’on a.

En passant, je tentais d’apercevoir un peu de sa plastique qu’un ensemble chemisier/tailleur mettait toujours savamment en valeur. C’est là que je remarquais un énorme détail.

Un cœur flottait au-dessus de sa tête !

Pas n'importe quel coeur. Il se balançait de haut en bas, comme soumis à une gite invincible, et me fit aussitôt penser à une icône de jeu vidéo. Détouré de rouge, son centre était complètement noir. Vide.

Pendant un cours instant, je tentais d’imaginer quel artifice rendait cela possible. Peut être était-ce un drone ? Sans hélice, ça paraissait mal barré. Un fil de pêche invisible peut-être ? Possible, mais pourquoi ? Sandra se lançait dans un cosplay expérimental ? Elle semblait pourtant bien stricte pour ce genre de délire.

Je me décalais pour mieux voir et le cœur suivit le mouvement pour rester parfaitement perpendiculaire à mon regard. Je tournais encore un peu, et rebelote.

— Qu’est ce que c’est que ce bordel, lâchais-je.

La jolie hôtesse releva la tête pour me gratifier d'un regard aussi noir que si je venais de couler un bronze sur son bureau.

— J’ai quelque chose sur le visage ? demanda-t-elle alors que j’écarquillais les yeux à les laisser tomber de mes orbites.

— Euh… non, c’est juste que… vous ne voyez pas ?

Je désignais le dessus de sa tête d’un doigt tremblant. Sandra fronça les sourcils en se demandant quelle blague je préparais, mais la curiosité l’emporta et elle leva les yeux pour suivre ce que je lui indiquais.

— Je suis censé voir quoi ? demanda-t-elle après plusieurs contorsions de son cou gracile. Écoutez, si c’est pour vous payer ma tête, j’ai mieux à faire.

Je continuais à la fixer avec l’air étonné d’une poule devant un caillou rond. Comment faisait-elle pour ne pas remarquer ce machin qui flottait, énorme, à une dizaine de centimètres de ses cheveux?

J’approchais encore un peu et je manquais de tomber à la renverse pour la deuxième fois de la journée. À côté du cœur, un bout de texte venait d’apparaitre, flottant tout autant dans le vide : « Seduction Mode - Activé ».

— Vous commencez à me faire peur, dit-elle avec une moue inquiète. D’ailleurs, qu’est-ce qui vous est arrivé. Votre visage.

Je l’écoutais à peine, fasciné par le texte magique. Mon cerveau ne cherchait même plus à faire sens de ce que je voyais. Mes deux agresseurs devaient m'avoir drôlement cogné le ciboulot tout à l’heure pour me faire halluciner des trucs pareils. Le texte fini par disparaitre, remplacé par trois phrases, placées l’une au-dessus de l’autre, entre le cœur et le charmant visage de la demoiselle qui semblait peser le pour et le contre entre me poivrer la face en criant au secours et fuir.

A – C’est rien, je me suis juste battu sur le chemin. (+5)

B – J’ai trébuché sur la route, mais tout va bien. Un suppositoire, au lit, et on en parle plus. (-2)

C – Mêle-toi de ce qui te regarde. (-10)

Qu’est-ce que ?!

— C’est rien, je me suis juste battu sur le chemin, dis-je d’une voix monocorde, trop obnibulé par le texte flottant pour même jeter un regard à l’hôtesse.

Je ne sais pas encore ce qui m'a poussé à prononcer la phrase à voix haute. Peut être qu’incrédule, je voulais donner une sorte de réalité à ce que je voyais. Toujours est-il que la phrase marquée « A » se surligna en vert et le cœur vide au-dessus de la jeune femme se remplit imperceptiblement de rouge, comme une carafe dans laquelle on venait de verser de la grenadine.

— Oh, je vois, dit Sandra, son expression inquiète légèrement adoucie. Ça a dû être sacrément violent, vous êtes bien amoché.

Une nouvelle série de texte apparut dès qu’elle referma la bouche :

A – J’ai connu pire. (+5)

B – Tu devrais voir l’autre gars. (+12)

C – Mince, c’est vrai ? Ça doit me faire une belle tronche d'accident de la route. Enfin plus que d'habitude je veux dire. (-10)

Je ne suis peut être pas la flèche la plus affutée du carquois, mais la logique de ce qui se déroulait n’avait rien de sorcier. Si je suivais les réponses positives, le cœur se remplissait. J’imagine que l’inverse se produirait avec les réponses négatives. En me guidant avec les indications entre parenthèses, je n’avais aucune raison de me planter. Je ne savais pas précisément où tout cela allait me mener exactement, du moins j'avais quelques suppositions que j'appelais de tous mes voeux, mais il n’y avait qu’une seule façon de m’en assurer.

— Tu devrais voir l’autre gars, dis-je.

Le cœur se remplit encore un peu pendant qu’elle me fixait de ses yeux bleus lagon. La phrase, pourtant outrageusement cliché me valut même un petit rire élégant, doux, chaud, qui éveilla les papillons de mon bas-ventre.

— Et tu... hum... vous vous battez souvent comme ça ? murmura-t-elle.

A – Tout le temps. (-5)

B – Uniquement avec les petits cancéreux, je déteste le risque. (-10)

C – Quand la cause en vaut la peine. (+15)

Encore un choix évident !

— Quand la cause en vaut la peine, dis-je.

De plus en plus assuré, j'avais tenté ma plus belle voix de séducteur, soit Gollum avec deux octaves de moins. Après tout, la façon dont je délivrais les phrases suggérées ne semblait avoir guère d'importance, alors pourquoi ne pas m'amuser un peu ?

Une fois de plus, je m'émerveillais des effets de ce choix de mots. Le fait que ce soit parfaitement niais ne gênait pas ma séduisante interlocutrice, bien au contraire. Sans y prêter attention, Sandra avait fait glisser le capuchon de son stylo entre ses lèvres brillantes de gloss. Je m’imaginais aussitôt y glisser autre chose. Ma bite, pour ceux que la subtilité indispose.

J’enchainais ainsi plusieurs réponses bateaux qui contribuaient à bâtir ma légende de combattant de la rue volant à la rescousse de la veuve et de l'orphelin. Comme anticipé, le cœur se remplissait au rythme des réponses positives, et plus le niveau montait, plus les réactions de la belle hôtesse d'accueil m'enchantaient.

Elle riait à la moindre de mes remarques, faisait passer mainte et mainte fois ses longues boucles blondes derrière ses oreilles. Son souffle s'accélérait et elle se tenait de plus en plus penchée au-dessus de son bureau, presque aimantée par ma présence. Ses bras comprimaient sa poitrine comme pour m'en faire l'obole. En grand gentleman, je faisais mon possible pour ne pas lui reluquer le décolleté de façon trop appuyée. Manoeuvre rendue particulièrement compliquée par le fait que je remarquais les protubérances de plus en plus nettes de ses tétons à travers son chemisier bleu clair. En temps normal, je me serais probablement mangé une ou deux tartes aux doigts pour mon insistance, mais le temps n'avait strictement rien de normal.

D'ailleurs, je n'étais même pas encore tout à fait sûr que tout cela n'était pas en train de se passer dans un de mes rêves humides. Moi et mon charisme d'huitre, intéresser une fille pareille ? Je le sentais, j'allais me réveiller d'un instant à l'autre dans un caniveau je ne sais où, uniquement entouré par les regrets et du vomi. Pourtant, après m'être pincé plusieurs fois, méthode scientifique reconnue de sortie d'hallucination, le sourire de Sandra était toujours là. Le coeur aussi, presque entièrement rempli.

— Pour être aussi fort, tu dois avoir un sacré physique d'athlète, susurra la belle hôtesse. J'aimerais beaucoup l'examiner de plus près.

A – Ça dépend, est-ce que les crevettes ont des abdos ? (-15)

B – Ça peut s'arranger . (MAX)

C – Tu peux pas m'examiner le slip plutôt ? (-5)

Whoâ. MAX ! Faites que ça fasse ce que je pense ! Faites que ça fasse ce que je pense !

— Ca peut s'arranger, dis-je en retenant de justesse un ridicule "bébé", dès fois que dévier du "script" casse quelque chose.

Le coeur brilla comme un rubis et mes yeux aussi.

Je ne suis pas croyant, mais il y a des moments comme ça oùje me sens de remercier des panthéons entiers. L'instant qui suivit fut un de ceux-là :

« Niveau 2 : Sexe Mode - Activé ».

Oh !

Yeah !

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Par ce matin frais de novembre je suis allé ramasser des noix tombées au pied de l’arbre. J’aime fouler l’herbe fraîche, humide de la nuit, en prenant soin de ne pas écraser les précieuses coquilles cachées sous des tas de feuilles pourries. J’aime l’automne, sa brume et ses pourritures. L’air sec et froid me fait du bien à l’âme. J’aime ce ciel, ses nuages noirs qui courent vers on ne sait où, comme affolés. J’aime l’automne et ses couleurs. La vie qui s’ensommeille. Je suis bien.
Des noix jonchent le trottoir. Plaisir irréel. Contentement de l'oeil. Plaisir d'automne. Je me précipite pour les ramasser une à une comme si le temps m'était compté. Telles des pièces d'or ou d'argent tombées du ciel. Une fortune. Une sensation unique s'empare de moi en tenant à pleine main ces coquilles rondes. Le bonheur d'un instant. Une joie puérile presque infantile me prend, une conquête presque. Je sens mes noix dans la main comme un bébé qui sent une forme ronde et lisse lui caresser sa menotte et qui sourit aux anges. Frénétique, je m'empresse d'en manger une comme s'il me restait une minute à vivre. Une pression de la main et la coquille se brise, juste ce qu'il faut. Je prends mille précautions pour n'en perdre miette. Je suis riche!
L'arbre à noix est en bordure de jardin. Il donne sur le trottoir bordé d'une haie. Je plonge une main baladeuse dans la haie qui sert de filet à la noix lors de sa chute. Aujourd'hui, il y a du vent, ça aide . Je suis fébrile. Je sais qu'il y a parmi cette haie épaisse, cachées, invisibles, des formes rondes à la couleur claire bien déterminée qui n'ont rien à y faire.Vite, j'ouvre le coffre fort feuillu pour y dénicher mon trésor comestible. Je me fous des voitures qui passent, je suis trop occupé à déguster mes noix chèrement acquises. Pour le moment, je presse de la main chaque coquille trouvée, puis une autre, encore une autre...Je refais un passage pour voir si j'en ai pas oubliées, je plonge à nouveau la main dans la haie en soulevant délicatement le feuillage. Décidément, quand y en a plus y en a encore...Je suis heureux ...Je jubile presque. Des noix ...Encore des noix et toujours des noix et je presse et je casse. Ah! il y en a une qui se refuse à moi, me résiste, rebelle, qui se cache, elle dit non, peut-être la plus belle et la plus charnue, la plus excitante et sûrement la plus savoureuse...Les noix c'est comme les femmes, elles finissent toujours par céder. J'essaie de l'attraper en m'assurant qu'elle ne me glisse pas des doigts. J'ai de la chance. Aucune de perdu. Comme les femmes, je les veux toutes. J'aurai la chiasse mais je m'en fous .
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Adrien de saint-Alban
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