Narcis Parker (11)

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Mercredi 24 février, 23h20.

Je finis vite d'écrire mon mot, puis je le fourre dans ma poche. En quelques enjambées, je suis devant sa cellule. Le morceau de feuille passe sous sa porte, et je sais qu'il le verra.

Moi, je dois me diriger de l'autre côté du bâtiment. Direction le mec qui a vu sa femme aujourd'hui. Des supérieurs veulent me montrer comment gérer les cas des mecs surexcités au plus vite, pour pas que ça se répande à toute la prison comme une traînée de poudre. Apparemment c'est ingérable, ensuite. Un vrai zoo.

Quand j'arrive dans sa cellule, le type est en train de pleurer dans son lit à chaudes larmes. Un mec se tient devant la porte entrebâillée, l'autre en face de lui, il lui parle.

Je m'attendais à des cris d'euphorie, plutôt. Quelque chose comme ils me l'avaient décrit, et pas ça. Quand il sent que je suis là, le type relève les yeux sur moi et pleure encore plus fort en bredouillant des trucs incompréhensibles contenant les mots papa et si beau.

Ça me fait sourire. Il y a quoi de mal à ce qu'il pleure dans sa cellule, au juste ? Le supérieur à côté de moi a l'air d'être du même avis puisque d'un signe de tête il me congédie en laissant seul le dernier garde, à l'intérieur.

Je me dirige ensuite vers la cellule de Walter, me demandant quelle spécialité il va me préparer cette fois. Un autre rêve qu'il a fait ? Le blues de sa vieille maison ? Il me raconte à peu près tout, ce gars. J'entre. Il est tranquillement assis à son bureau, tapant sur son PC.

  • Eh chef ! Je fais mon mémoire comme ça ça va me rapporter un max de thune !

Je fais un sourire narquois dans son dos alors qu'il est retourné à son écran.

  • Ouais ? Et t'as besoin de moi ? T'as des problèmes pour des trucs là-dessus ? je demande en l'approchant.
  • Je suis pas hyper hyper doué à l'orthographe chef…
  • Là.

Je pointe un mot sur l'écran.

  • C'est un t, pas deux s.

J'attrape la seconde chaise et la fais racler au sol pour m'asseoir à ses côtés.

  • Ah ouais. Ouais trop. C'est bien hein ? J'ai déjà quatre pages chef. Vous inquiétez pas hein, je vous mettrai en anonyme !

Il me fait marrer.

  • T'as raconté quoi, pour l'instant ?
  • Comment je suis né du vagin de ma mère et j'ai parlé de mes frères et de la maison là où j'ai grandi au sixième. Je décris mon appartement là.

Je hoche la tête. Il écrit pas si mal. C'est un peu brouillon, ça s'enchaîne pas super, il fait des fautes. Mais ça lui fait une bonne activité.

  • Là. Encore un t.
  • Ouais. J'écris tout le temps il a dis je sais pas pourquoi je vous jure.
  • Essaye d'y faire attention. Tu finiras par plus avoir besoin de ma correction.
  • Vous allez m'aider à l'écrire chef ?
  • Ah non. C'est toi qui écris. Je t'aide un peu, pour la relecture. Si tu veux. Mais c'est ta vie. Tu le feras tout seul, hein ?

Je relis les premières lignes et note mentalement les fautes à lui faire corriger.

  • Ouais. Merci. Vous êtes le meilleur. Mieux que mes profs à l'école.

Je secoue la tête en rigolant. Il sait bien y faire, le Walter. On continue à corriger un moment, et il finit même par comprendre où il a faux.

  • Là. Mets cette phrase en premier. C'est plus logique, je lui conseille.
  • Oh. D'accord. Comme ça ?
  • Ouais. C'est mieux. Relis voir.

Et il est à fond, on continue ça encore un moment et Walter s'extasie devant les mots ; finalement il a écrit près de dix pages. Et dix pages presque sans faute, s'il vous plaît.

  • Ça te va ? T'aimes bien ? Tu continues et tu me montres plus tard ?
  • Ouais chef ! Je vous mettrai dans les remerciements !

Je lui tape sur l'épaule.

  • Merci Walter. Travaille bien. Et couche-toi, je lui dis en replaçant ma chaise à sa place d'origine.

Il me fait un signe de main, concentré sur son projet. Je sors de la cabine pour le laisser tranquille. Ça me fait plaisir, qu'il trouve un truc à quoi se raccrocher. Surtout qu'il pourra y réfléchir demain. Il part en isolement pour une journée et demi, après le vol à la section méca.

Je me dirige vers la cellule de Twist et déverrouille avant de toquer. D'ailleurs, je fais un peu tout dans le désordre, si bien que je me retrouve dedans, la porte refermée et la main encore à plat sur la porte pour l'avertir de mon arrivée.

Il lève les yeux, assis par terre en tailleurs, surpris. Et je le suis aussi. Quoi, il m'attendait pas ? Je fronce les sourcils.

  • Salut chef, il dit de sa voix rauque de mec qui parle peu.
  • T'as eu mon mot ?

Son regard m'a vexé. Je sais même pas comment me l'expliquer, mais ça me donne pas envie de rester ici. Peut-être que je le dérange cette nuit, même. Ça me fout les boules. Et pourquoi je réagis si fortement, au juste ?

Il tend la main, je l'attrape et le relève. Intérieurement, mon début d'énervement gronde toujours. Aussitôt debout il enroule ses bras autour de mon cou sans prévenir. J'ai même pas un mouvement de recul. Aucun. Il pourrait m'étrangler d'un coup, moi j'ai seulement posé mes mains sur ses hanches doucement pour le stabiliser. Quel con.

Il fait rien pourtant. Il reste juste là, agrippant mon uniforme dans mon dos, et il tremble un peu. Il s'appuie sur moi. Mes mains se resserrent. Elles finissent sur ses reins, je l'encercle pour le rassurer.
Son nez vient contre mon cou, et il s'apaise lentement. Ses muscles se détendent tout contre moi.

  • Encore ? je murmure.

Il hoche la tête. Alors je ferme les yeux, de plus en plus fort, et mes mains se figent naturellement. Je le pousse doucement en arrière, sans le lâcher, pour le faire aller sur son lit. Il recule mais il s'agrippe à moi.

  • Allez. Couche-toi, je souffle.

Il se laisse aller mais je tombe avec, me retrouvant à demi sur lui.

  • Tu sais pourquoi on fait des câlins ? il demande à mon oreille.

Mon cœur bat tout de suite plus vite. J'ai peur d'un revirement de situation. C'était pas lui qui parlait de trouver une faille ? Il en a une là, offerte sur un plateau.

Je secoue la tête pour lui répondre.

  • Pour cacher les expressions qui s'affichent sur nos visages, il murmure. Me regarde pas.
  • Ok.

J'avale difficilement ma salive. Il est capable de tout - comme tout le monde. Je me redresse sur mes coudes, juste un peu, et je laisse passer ma jambe de l'autre côté de la sienne, pour ne plus être affalé sur lui comme ça, juste être sûr le matelas. Il hoche un peu la tête, mais j'entends à sa façon de respirer qu'il est en train de pleurer. Il me lâche toujours pas, le corps tremblant de nouveau.

  • Tu sais ce que j'ai fait aujourd'hui ? J'ai dormi. Super longtemps. Et quand je me suis réveillé, j'étais encore crevé et j'ai regardé les dessins animés pour les petits, je lui raconte.

Je me rends bien compte que je me mets sûrement encore plus dans la merde, je lui raconte ma vie privée, la vie d'un gardien qui est en charge de sa section.

  • Mais c'était pas top, alors je me suis juste rendormi. C'est pas facile de pas dormir la nuit. Tu devrais le faire, toi.

Il rit un peu. Tant mieux, ça marche.

  • Ouais, il souffle. J'essaierai la prochaine fois, ou la fois d'après. J'aime bien les dessins animés moi.
  • Tu devrais dormir maintenant. Ça te ferait une bonne nuit tranquille. C'est bon de bien dormir. En plus c'est la nuit, t'as pas de bruit et t'es fermé. T'as entendu Walter qui trafiquait sa fenêtre à côté hier ? Y a pas de bruit ce soir. Tu devrais en profiter.

Puis après une seconde d'hésitation :

  • Je peux me relever ?
  • Non ! il proteste avec véhémence. Dans ton mot t'as dit je suis à toi ! T'es là depuis cinq minutes et tu veux déjà partir !

Je soupire dans son cou, un petit sourire sur les lèvres.

  • C'est juste pour me relever.
  • Ouais ? Tu pars pas ? Promets.

Je me soulève sur mes mains.

  • Je pars pas Jordan.
  • Promets.

Il m'a empêché de me relever. Ma main caresse doucement son épaule à proximité.

  • Allez, fais pas l'idiot. Je pars pas maintenant.
  • Pourquoi tu promets pas…

Sa voix devient implorante. Il s'agrippe encore plus à moi.

Je soupire et me recouche sur le matelas. Après quelques secondes, je reprends la parole.

  • Je promets de pas partir maintenant, je chuchote.
  • Ok.

Il me lâche progressivement jusqu'à laisser ses bras retomber sur les draps.

Je reste là un petit moment, à caresser son épaule de mon pouce. Pauvre gamin. Puis je me relève lentement, jusqu'à être en tailleurs au niveau de ses jambes. Je sens qu'il s'est crispé dès que j'ai bougé mais il a pas fait de geste pour me retenir. Il est toujours allongé sur le dos.

  • Tu as mis la crème ? je l'interroge, la tête penchée vers son corps.
  • Ouais, il murmure.

J'acquiesce.

  • Ok. Ça va, je bouge la tête de haut en bas un moment, seulement en l'auscultant des yeux.
  • Me regarde pas, il répète.
  • Ouais ? Ok.

Je détourne exagérément le regard, jusqu'à l'autre côté de la cellule, en me tordant le cou. Je sens que lui m'observe maintenant.

  • Narcis.

Je secoue la tête sans déscotcher mes yeux du fond.

  • Eh…

Il se redresse un peu dans le lit et je sais qu'il essuie ses yeux.

  • C'est après le repas du soir.
  • Ouais ? Tu voudras que je vienne alors ?
  • Si tu peux... Oui.
  • Quand je serai de service. Je serai là, je dis toujours sans le regarder, les yeux tournés vers la porte cette fois.
  • D'accord. Quand est-ce que tu rebosses l'après-midi ? il hésite.
  • Dans deux semaines et demi… je soupire et mon regard rebascule sur lui. Je serai pas là la semaine prochaine. Tu veux que je demande à Julien de faire des rondes un peu plus souvent à ces moments-là, quand il est de service ?

Il répond d'abord rien ; je l'imagine pincer ses lèvres comme d'habitude. Mes yeux passent du matelas à lui.

  • Non. J'attendrai alors.
  • C'est long, deux semaines, je fais remarquer.
  • Ça fait dix mois que c'est comme ça.

Je souffle. Pauvre gosse.

  • Ok. Je serai là dans deux semaines, alors.
  • Mais t'es là jusqu'à dimanche en attendant. Alors ça ira.
  • Je pourrai pas être là avant vingt-deux heures, Jordan.
  • Mais tu seras là pour me rassurer après.

Il soupire en se redressant complètement pour venir se recoucher, tête sur mes jambes.

  • Ok. Je ferai ça.
  • Merci.

Mais dans quoi je suis en train de m'embarquer ? Je sens ce gosse m'emmener avec lui, lentement, et presque irrésistiblement.

  • Tu dors ?
  • Non. Si je m'endors tu vas partir.
  • Ce serait bien que tu t'endormes.

Il secoue la tête contre ma cuisse.

  • Si tu te reposes tu auras moins mal demain.
  • Ça fait plus si mal, j'ai l'habitude, il dit à voix basse.
  • C'est pas vrai.
  • C'est vrai que j'ai l'habitude, il souffle.

Je hoche la tête et ma main vient se poser sur son épaule. Ça le fait frissonner, je le sens.

  • Tu préfères que je te touche pas ?
  • Non- si. Je veux dire, non, c'est bien. J'ai pas l'habitude de ça.
  • Ok.

Mes doigts ne bougent pas. Sa main remonte jusqu'à la mienne et la serre fort ; puis mon pouce passe sur sa peau lentement, et il frissonne encore.

  • Tu aimes ? je murmure.
  • Ou-ais…

Il hoche la tête.

  • Allez dors maintenant.
  • Pars pas… il demande d'une voix un peu brumeuse.
  • Je reste jusqu'à ce que tu dormes.

Il pince ses lèvres, je vois mieux les larmes qui ont dévalé ses joues.

  • Je me réveillerai dès que tu bougeras.
  • Je suis sûr que non. Repose-toi.

Il ferme les yeux et sa main relâche un peu la pression sur la mienne.

  • Bonne nuit Jordan.
  • Bonne nuit Narcis, il murmure contre moi, et il s'endort étonnamment très vite.

J'attends un moment, histoire que son sommeil soit assez profond pour pas qu'il se réveille. Puis je me glisse, lentement, je le fais poser la tête sur le matelas ; tant pis, il dormira à l'envers cette nuit. Ensuite je vais vers son bureau et je cherche le mot que je lui avais glissé. Je le trouve soigneusement posé dans un coin, par dessus un nouveau dessin de moi.

Je l'attrape, prends son pinceau pas rangé, et je le trempe dans l'eau et la peinture verte. Je m'applique pour écrire À demain en dessous de mon mot de tout à l'heure, Je passe d'abord voir le gars du bébé, puis Walter, et je suis à toi. N. et je repose le tout au centre de la table.

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