Chapitre 67

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– Mais qu'est-ce que c'est que ça ? glapit la succube lorsqu'elle vit revenir Alban, trempé, suivi d'un petit d'homme aux cheveux clairs.

– Eh bien, comme tu peux le voir, c'est un gamin.

– Mais d'où vient-il ?

– De derrière l'étable.

– Mais…

Alban leva les deux mains et asséna calmement :

– Assez de mais, Iluth, je n'en sais pas plus que toi.

L'enfant, muet, regardait tour à tour l'homme et la licorne. Ni l'un ni l'autre n'aurait su lui donner un âge, mais il était très jeune. Il était frêle, crasseux, engoncé dans de vieux vêtements pleins de terre et d'humus. À leurs pieds, le chat noir se frottait à lui.

– C'est le chat, trancha Alban, il l'a mené jusqu'à nous. Cette saleté nous portera la poisse, il faut qu'on s'en débarrasse.

– Il n'est pas sorti de l'étable depuis deux jours, il n'aime pas plus l'eau que toi, rétorqua Iluth. Le petit est arrivé là tout seul.

Alban se pencha à sa hauteur et les yeux de l'enfant s'arrondirent. Il recula, apeuré, face au guerrier couturé de plaies et de bandages qui le surplombait avec un air peu amène.

– Reste là. D'où est-ce que tu viens, toi ? Qu'est-ce que tu faisais derrière cette étable ?

Le drôle, toujours muet, se mit à trembler.

– Réponds ! J'ai pas que ça à faire.

Ses iris bruns se remplirent d'eau et son visage se chiffonna comme une boule de tissu ; Iluth, soucieuse d'épargner ses tympans, décocha un coup de sabot dans le tibia d'Alban.

– Laisse-le, imbécile, ou il va pleurer !

– Mais il faut savoir où habite sa famille, on ne peut pas juste le remettre dehors, bon sang !

Perplexe, la licorne plissa un œil.

– Ah non ? Qu'est-ce qui nous en empêche ?

– La morale, la bienséance, que sais-je, grogna Alban excédé.

De sa grande main tannée, il tapota maladroitement la tête du petit garçon. Celui-ci ravala ses larmes naissantes et tenta un sourire crispé.

– Pourquoi il ne dit rien ? s'enquit la licorne. Ça ne parle pas encore, à cet âge-là ?

– C'est à moi que tu demandes ça ? Tu crois que je m'y connais ? J'ai autre chose à faire que de garder les chiourmes, c'est une affaire de bonnes femmes. Sauf pour toi, bien sûr, qui préfère leur arracher les mains.

Il saisit le petit par le bras, le fit tourner sur lui-même comme un maquignon détaillant sa nouvelle bête.

– Pourtant si, il doit bien avoir… eh bien… six ou sept ans. Il devrait parler.

Le gamin échappa à sa poigne comme une anguille et se baissa promptement pour prendre le chaton dans ses bras. Celui-ci, aux anges, se frotta contre ses joues sales.

– Une bestiole, c'était déjà trop, marmonna Alban. Deux, c'est plus que je ne peux supporter. Mais alors, trois ! Baste !

– Tu me compares vraiment à ces deux petites choses ? marmonna Iluth vexée.

– Il faut qu'on refourgue ce gamin à quelqu'un, n'importe qui. On le laisse à la première ferme qu'on trouve. Hors de question qu'il reste plus d'un jour accroché à nos basques. Quant au chat, il ne nous suivra pas.

– Si j'étais toi, j'en serais moins sûre, persifla la démone. Pourquoi s'embêter à mener le gamin à bon port ? Laisse-le ici.

– Non.

– Bon, eh bien tue-le ! Qu'on en finisse ! s'exclama-t-elle en s'ébrouant sous le coup de l'agacement.

Le mioche, serrant fort le chat contre lui, leva ses grands yeux pleins de larmes vers elle.

– Bon sang, Iluth ! gronda Alban. Tu n'es pas sérieuse ! C'est un gosse, pas un ennemi, il n'a rien demandé.

– Mais je croyais que tu en avais tué plein, et même des bébés.

La petite figure de l'enfant recommença à se crisper. La licorne grinça des dents.

– Dans d'autres circonstances, jeta Alban. Ce drôle est perdu. Ou bien il a été vendu et s'est échappé de la masse des esclaves. Ce sont des choses qui arrivent souvent. Tout le nord est en guerre. Les soldats s'ennuient, alors on leur achète des distractions. Et on les fait monter du sud du pays.

– Des distractions ? Des enfants ?

– Des enfants, des adolescents, des filles… tous les goûts sont dans la nature.

Tantôt cynique, tantôt généreux, Alban ne cesserait donc jamais de la surprendre. Il se pencha vers le gamin et souleva son surcot incrusté de boue – l'enfant sursauta. Une marque récente, noirâtre et enflée, dessinait un emblème sur la peau de ses côtes.

Iluth plissa les paupières. Des esclaves sexuels, marqués au fer rouge… Peut-être les succubes n'avaient-ils pas tout inventé en la matière, en fin de compte.

– Et tu as goûté à ce genre de… distractions ? Et encore, je ne sais guère de quoi je parle… Viol, meurtre ? Torture, peut-être ?

Le visage d'Alban se ferma comme une huître. Elle réalisa que tout un pan de son passé lui était encore inconnu.

– Ne dis pas n'importe quoi. Et arrête de parler de meurtre face à lui, palsambleu ! Tu vas le faire pleurer.

La première larme roulait déjà sur la joue de l'enfant et la licorne, dans un geste instinctif, fourra son mufle soyeux dans sa petite menotte. Ils faisaient la même taille ; ce petit gnome était autrement plus pratique à réconforter qu'une armoire à glace comme Alban. Un sourire illumina sa figure ronde alors même que deux larmes coulaient encore jusqu'à son menton. Il palpa les naseaux d'Iluth, les tripota d'une main et les étira de l'autre.

– C'est bon, t'emballe pas, le morveux, ce nez est à moi, ce n'est pas un jouet !

Elle récupéra son museau avec un air offensé.

– Alors on fait quoi, on le trimballe jusqu'au prochain village ?

Alban prit un air sombre et se redressa de toute sa taille.

– Oui.

– Ce n'est pas moi qui le porte, réagit immédiatement la succube.

– Voilà tout ce qui t'importe ? Ta petite personne ? grogna-t-il. Je suis blessé, et je porte déjà tous nos paquets parce que toi, foutue bougresse, tu ne cesses de te plaindre !

Vexée, Iluth ne releva pas ; Alban traversa l'étable et alla choir dans la paille, à sa place attitrée. Le dos contre le mur, il observa sous ses paupières le drôle de trio qui lui faisait face. Une chèvre à la tête de cheval, campée sur de longues pattes graciles, qui dévisageait un gamin malingre aux cheveux blonds hirsutes, qui lui-même dévisageait un chat noir tout aussi souffreteux.

L'homme poussa un long soupir et soudain, tout le poids du monde parut peser sur ses épaules.

Mais ce n'était pas le poids du monde. C'était le poids de trois vies.

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