Partie 4 — Fin

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J’éternuai et me frottai le nez du dos de la main. La poussière s’infiltrait partout. Elle s’agglutinait sur mes lèvres, mes dents et mes narines en une fine couche noire. La gorge sèche, la chaleur irradiant mes doigts peu habituées au travail manuel, je me sentais plus las que jamais. Heureusement, les préparatifs se terminaient. Avec ce dernier box, il ne resterait plus qu’à attendre l’arrivée de la délégation royale pour s’occuper des chevaux étrangers. J’étalai encore un peu de paille fraîche, déposai dans un coin une dose de foin et remplis l’abreuvoir. Une fois fini, je m’étirai en gémissant sous la douleur qui tirait sur mes muscles, comme une douce promesse des courbatures à venir.

En sortant des écuries, j’accueillis l’air frais de la nuit d’un sourire et fermai les yeux pour me laisser bercer par son mouvement. Quelques secondes plus tard, la poussière se rappelait à moi en m’arrachant une quinte de toux et un bâillement à s’en décrocher la mâchoire. Je plongeai ma tête dans une bassine d’eau froide et frottai fort pour faire partir les résidus. Plus ou moins propre, je profitai d’une seconde bassine pour calmer ma gorge asséchée. Mes mains accueillirent le liquide avec un tremblement prononcé. Plus que la température, ce fut la douleur, la responsable. Mes paumes et mes doigts étaient parsemés de petites cloques rouges. Certaines avaient éclaté sous les coups répétés de la fourche tandis que les autres luisaient presque, attendant d’être agressées pour se défendre. Je grimaçai en imaginant le pus s’échapper des cloques en brûlant tout sur son passage. Que pouvais-je faire pour éviter cela ?

— Ah ! Tu es là. Je te cherchais, s’exclama Jordan quelques pas plus loin. Viens, suis-moi.

J’eus à peine le temps de me retourner qu’il m’agrippait le poignet et m’entraînait à sa suite. Il ne s’inquiétait ni de savoir si j’avais fini, ni si j’allais bien. Il se contentait de faire ce qu’il voulait sans se préoccuper du reste ou me demander mon avis. Je boudai, trottinant sur ses talons sans trouver la force de m’échapper. Tous les événements de la journée s’était enchaînés trop vite et quand je pouvais enfin me reposer, le palefrenier revenait à la charge. Où trouvait-il tant d’énergie ?

Jordan cessa enfin de marcher. D’un signe de main, il m’invita à m’asseoir. Je ne pris pas le temps de réfléchir et m’écroulai à même le sol. La fraîcheur de l’herbe était bienvenue contre mes paumes enflammées.

— Tu dois être fatiguée.

Je tournai la tête vers lui dans l’espoir qu’il m’ordonne d’aller me coucher ou qu’il me donne à manger. Un sourire compatissant aux lèvres, il ne fit ni l’un ni l’autre et je soupirai de dépit. Cela ferait bientôt vingt-quatre heures que je n’avais pas dormi, ni même pris le temps de me reposer quelques minutes.

— Fais voir tes mains.

Sans la moindre hésitation, je levai les bras au-dessus du sol et les tendis vers le palefrenier. Il fallait croire que la fatigue me rendait plus docile, moins hargneuse.

Jordan fit preuve d’une grande délicatesse en saisissant mes doigts. Attentif à ne pas toucher les cloques, il les examina d’un œil critique.

— Ça risque de piquer un peu, prévint-il en ouvrant un petit bocal sur ses genoux.

Une forte odeur s’en échappa, mais je n’arrivai pas à l’identifier. Je retroussai le nez face à la puanteur du baume. Malheureusement, c’était souvent les remèdes les plus dégoûtants qui avaient le meilleur effet. Je me préparai au pire et, bien décidée à ne pas le déranger, ne demandai pas de quoi il s’agissait. Plus vite il aura commencé, plus vite il aura terminé.

La caresse des doigts du palefrenier rouvrit les paupières que j’avais fermées par appréhension de la douleur. Je cherchai dans ses gestes un signe quelconque qui me prouverait sa volonté de me surveiller. Les yeux baissés sur mes mains, la tête légèrement inclinée et le dos recourbé au-dessus de mes doigts, il se concentrait sur sa tâche avec méticulosité. Néanmoins, il n’était pas médecin et un mauvais geste m’arracha un sursaut et un gémissement de douleur. Jordan releva les yeux, s’excusa et se concentra à nouveau.

Une douce chaleur envahit ma main et repoussa peu à peu la douleur, mais les cloques ne disparurent pas par magie sous l’action du baume. Dans un monde où les sorcières existaient et les princesses n’en faisaient qu’à leur tête, je m’attendais à tout. Quand il eut fini, j’inspectai mes paumes sans voir de différence. La seule chose notable était une légère brillance de la peau. Néanmoins, je n’imaginai pas la souffrance que me causerait l’éclatement dans ampoules dans les prochains jours.

Je grimaçai à cette pensée et profitai de la pénétration de l’onguent pour les éclater dès maintenant. Jordan écarquilla les yeux en me voyant pincer une cloque entre deux ongles. Il parut tout à la fois amusé et intrigué, mais ne fit aucun commentaire. Sa manière de toujours tout critiquer m’irritait. Je retins de justesse des remarques cinglantes et m’allongeai dans l’herbe. La nuit était douce et le ciel étoilé d’une rare beauté.

Soudain, je me redressai, une main sur mon cœur qui battait à tout rompre. La certitude avait toujours été là, ancrée au fond de moi, mais l’enchaînement des événements m’empêchait d’y penser. Maintenant que toute cette agitation avait cessé, la vérité revenait m’étrangler. Caressant ma gorge du bout des doigts, je suffoquai. Quand, inquiet, Jordan posa sa main sur mon épaule, mes yeux libérèrent un flot ininterrompu de larmes et j’éclatai en sanglots.

— Ce n’est pas mon ciel, articulai-je difficilement.

Le palefrenier ne comprit pas – comment pourrait-il ? – mais il ne m’en tint pas rigueur. Sûrement persuadé que la pression de la journée retombait avec la fatigue, il ne répondit pas et me prit dans ses bras pour tenter de me calmer. Il eut beau tapoter mon dos avec douceur, son étreinte ne me procurait aucune chaleur. Je me sentais vide, éreintée et trompée. Par dessus tout : je me sentais seule. Soane n’était pas là pour me dire que tout allait s’arranger, pour me promettre que nous allions y arriver. Il n’était pas là pour m’aider.

Il me fallut quelques minutes pour me reprendre. J’essuyai les dernières larmes d’un revers de la main et m’écartai du palefrenier. Me lamenter ne me ferait pas avancer. Timidement, je m’excusai, mais il sourit et tapota une énième fois mon dos avant de me lâcher. Mal à l’aise, et un peu honteuse, je me raclai la gorge et regardai le ciel une nouvelle fois. Plus je sondais les étoiles au-dessus de nos têtes, moins je saisissais la différence qui m’avait tant frappée.

— Je ne suis pas d’ici, avouai-je.

À mon grand étonnement, Jordan ne fit pas mine d’être surpris. Il releva la tête de quelques centimètres et se gratta le menton, pensif. Néanmoins, il ne réfléchissait pas à ce que je venais de dire, mais à la meilleure façon de répondre.

Il était déjà au courant.

Je cachai tant bien que mal ma frayeur derrière un regard noir qui lui arracha un sourire en coin.

— Ne t’énerve pas, Eve. Tout le monde le sait.

J’écarquillai les yeux, choquée par le surnom qui sortait si facilement de sa bouche. Des rares personnes que je connaissais, Soane et Bartohl étaient les seules à se le permettre. Je frissonnai malgré moi, ce qui n’échappa pas à Jordan. Cependant, il se méprit sur sa signification.

— Crois bien qu’avec un caractère comme le tien, si tu venais d’ici, personne n’ignorerait qui tu es !

Sa franchise ne m’insulta pas. Au contraire, elle me fit rire. Je pinçai les lèvres pour me retenir difficilement de pouffer. Il sourit avec moi, sans arriver à faire disparaître la lueur d’inquiétude au fond de ses yeux. Je le poussai du coude et laissai l’hilarité m’échapper. Cela eut l’effet escompté : Jordan se détendit et rit lui aussi.

Néanmoins, la vérité restait la même et je ne pouvais pas rester ici à ne rien faire. Je devais retrouver Soane et comprendre ce que Bartohl attendait de nous. Comment fallait-il faire pour rendre meilleure une mauvaise histoire ? D’ailleurs, qu’avait-elle de si mauvais cette histoire ? En quelques heures, j’avais croisé un prince, rencontré un héros capable de se sacrifier pour une inconnue et entendu parler d’une princesse, ainsi que d’une sorcière. Les éléments étaient tous réunis, que pouvait-il manquer ? Je n’en avais pas la moindre idée !

— Il faut qu-…

Alors que j’allais expliquer à Jordan mon besoin de retrouver mon frère, je fus interrompue par un grand bruit dans la cour du château. Nous nous échangeâmes un regard interloqué et bondîmes sur nos pieds pour nous élancer vers l’origine de ce tumulte. En tournant au coin de l’écurie, le palefrenier se crispa et s’arrêta net. Quand je le rejoignis, dix cavaliers mettaient pied à terre au milieu de la cour. Neuf d’entre eux portaient des armures différentes des gardes d’ici. Le dernier était une femme en pantalon de cuir et chemise simple, loin du cliché habituel des princesses de conte de fées. Elle s’étira, promena un regard à la ronde et dévoila une dentition parfaite en apercevant Jordan. Le frissonnement de ce dernier ne m’échappa pas et je fronçai les sourcils, intriguée. Était-ce bien elle, la princesse Natalie ?

— Vous êtes pas une princesse, vous êtes un démon ! s’écria une voix familière de l’autre côté de la monture royale.

Ce fut à mon tour de me figer. Jordan me lança un regard étonné, mais ne fit aucun commentaire. Je me trompais : ils n’étaient pas dix, mais onze. Le dernier cavalier gisait au sol, pestant comme un forcené sans s’inquiéter du rang de celle qu’il insultait. La princesse gloussa sous les injures sans s’en offusquer.

Timidement d’abord, je fis un pas en avant. Cette voix, je la reconnaîtrais entre mille et pourtant, cela me semblait trop beau pour être vrai. Tout bas puis un peu plus fort, je l’appelai d’une voix cassée par l’émotion. Je n’étais plus seule, il était là.

Soane tourna la tête dans ma direction et écarquilla les yeux. Il se remit sur ses pieds d’un bond et courut me rejoindre.

— Eve ! s’exclama-t-il en me serrant dans ses bras. Je pensais t’avoir perdue pour de bon.

Il s’écarta pour me détailler. Il dut remarquer mes yeux rougis par les larmes et l’entaille sur ma joue, car il lança un regard noir à Jordan et se crispa. Néanmoins, je n’eus pas le temps de lui expliquer la situation. La princesse Natalie approcha à son tour, les bras croisés sous sa poitrine. Elle me regarda d’un mauvais œil et tira sur l’épaule de mon frère, comme s’il s’agissait de sa possession.

— Soane, mon garçon. Le château n’est pas par là.

Son ton était sans appel et me rappela le comportement du prince. Natalie tira un peu plus fort sur son épaule et le força à faire demi-tour. Il eut tout juste le temps de mimer deux mots sur ses lèvres avant qu’elle ne l’emmène : « Sauve-moi. »

Effarée et impuissante, je le regardai disparaître derrière les grandes portes du château.

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