Partie 2

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— Eve ! Concentre-toi !

La règle frappa le bureau dans un clac qui me fit frissonner. À vingt-six ans, je continuais à sursauter devant les coups. Plus que la peur d’être battue – mon professeur ne m’avait jamais cognée en vingt ans – je m’effrayais à l’idée de voir le bout de bois se briser. Le choc, surtout, avait un don pour me tirer de mes rêveries et me rappeler, plus que les cris de mon maître, qu’il était temps de travailler.

Après l’incident de la récré, ma mère avait donné ses cours sans plus en reparler. La peur au ventre, j’étais restée la journée entière prostrée dans mon coin à ruminer mes mots, à chercher mes bêtises et deviner la punition qui m’attendait de retour à la maison. Tout ce que j’avais pu imaginer ne m’avait pas préparée à la vérité. Après les cours, maman a pris ma main, serrant fort dans la sienne de sorte que je ne pouvais plus échapper à sa poigne. Quand elle poussa la porte d’entrée, père nous attendait, lui qui ne rentrait jamais. Assis dans le canapé, il avait offert son fauteuil à un inconnu. À leurs pieds, mes valises attendaient.

Aujourd’hui encore, je n’arrivais pas à me souvenir de la discussion qui avait suivi. Je me rappelais du sourire bienveillant de l’inconnu, des larmes de maman et des rires de papa. Ils semblaient tous d’accord pour la suite, heureux que je m’en aille. Je pensais avoir fait une erreur, mais ma seule erreur était d’avoir vu juste.

Au moment de partir, maman m’a embrassé la joue, m’a répété combien elle était fière de moi et a essuyé ses larmes de joie. Papa m’a ébouriffé les cheveux et m’a demandé de faire de mon mieux. Ces adieux ressemblaient à ceux que l’on donne avant une colonie de vacances ou l’entrée en internat. Qui aurait cru que je ne les reverrais jamais ? Au fond de moi, je m’en doutais déjà.

— Eve-Lyne !

Le cri me fit sursauter. Les mains collées au livre, je déchirai une page dans le même mouvement. D’un pas lourd, Jordan Bartohl approcha, ses sourcils broussailleux froncés sur ses yeux noirs. La colère fit frémir le bout de son nez et tira les commissures de ses lèvres vers son menton. C’était lui, l’inconnu dans ma maison qui, vingt ans plus tôt, m’avait tirée par la main vers un lieu nouveau. À l’époque, ses cheveux bruns se dressaient, décoiffés et abondants, sur son crâne. Aujourd’hui, longs et blancs, ils étaient retenus sur sa nuque par le nœud rouge que je lui avais offert l’année dernière.

— Tu crois être prête ? siffla-t-il entre ses dents serrées. Tu penses ne plus avoir besoin de faire ce que je te demande ? Concentre-toi et lis !

— Ça fait déjà vingt ans ! protestai-je.

— Dix-neuf ans, onze mois et trente jours. Demain, je déciderai de ce que nous ferons de toi. Pour l’heure, range ton bureau et va chercher ton frère.

Je n’essayai même pas de protester. En silence, un regard noir pour tout commentaire, je fermai les livres, les empilai et sortis de la pièce pour les ranger dans la bibliothèque.

À mon départ de la maison, j’avais tant pleuré que j’avais prêté peu d’attention au parcours de la voiture. Bartohl n’avait jamais voulu me dire où nous nous trouvions, critiquant par la même occasion ma curiosité et les larmes qui m’avaient empêchée de suivre le trajet. Il aimait me répéter que c’était de ma faute et que je ne pouvais m’en prendre qu’à moi-même, mais je le soupçonnais de profiter de la situation. Peut-être étions-nous dans un complexe secret dont la localisation ne devait pas être ébruitée. C’était, du moins, l’histoire que j’aimais imaginer.

— Eve ! Qu’est-ce qu’il s’est passé ? J’ai entendu le vieux crier…

— J’ai déchiré un livre.

— Qu-quoi ?

Je snobai totalement le rire étouffé de Soane et percutai son épaule accidentellement en passant à côté de lui. Je dus supporter son regard moqueur braqué sur moi tout en rangeant les ouvrages sur les étagères de l’immense bibliothèque. Je m’étais perdue plusieurs fois dans ce labyrinthe et je n’étais pas la seule. Soane était resté coincé une journée entière dans cette pièce sans savoir comment sortir. Il avait fallu que je vienne le chercher. À vingt ans, son ego et sa fierté en avaient pris un bon coup.

— Bartohl m’a demandé de venir te trouver, dis-je, une fois les livres rangés.

— C’est l’heure, Eve. On va enfin pouvoir commencer !

Je fis la moue, moins excitée que lui à l’idée de sortir d’ici. Je me sentais en sécurité entre ces murs. La lecture avait beau m’ennuyer, je n’arrivais pas à me faire à l’idée d’abandonner notre professeur. Il avait promis de nous surveiller, au moins la première fois, mais s’il ne le faisait pas ? Ou s’il se sentait seul à attendre que nous revenions à lui ? Il était devenu comme un père pour nous. Sauter dans l’inconnu me faisait plus peur que de continuer à lire des histoires pour les dix prochaines années.

Soane m’attira à lui et m’enlaça brièvement pour me rassurer. Il était arrivé deux semaines après moi, un grand sourire aux lèvres et tout un tas de questions. Là où j’étais craintive, il se montrait curieux. Quand je me cachais, il hurlait et attirait toute l’attention à lui. Ma mère me manquait, lui n’en avait jamais eu. Il brillait et braillait, animant le château de sa présence. J’étais effacée, effrayée, et Bartohl me surveillait de loin sans m’adresser la parole. C’est Soane qui m’a aidée à oublier ma vie d’avant.

Bien entendu, ce n’était pas mon frère. Avant nos six ans, nous ne nous connaissions pas, nous ne nous ressemblions même pas. Ma peau hâlée, mes cheveux noirs et mes yeux bleus contrastaient avec sa peau si blanche, ses cheveux blonds et ses yeux marrons. Pourtant, c’était ainsi que Bartohl nous avait élevés. Il nous avait dit que nous formions un tandem, une équipe, que nous devions nous apprécier, nous aider. Ensemble, nous étions forts, nous ne devions pas nous séparer. Je lui avais demandé pourquoi il était seul, mais il n’avait pas répondu et nous avait simplement fait jurer que cela ne devait jamais nous arriver.

Et nous voici donc, les frères et sœurs inséparables.

— Tu n’as pas peur ? demandai-je du bout des lèvres.

— La peur, c’est pour les fillettes !

— T’es pas drôle.

— Toi non plus.

Il me tira la langue pour empêcher toute réplique et attrapa ma main, m’entraînant en avant sans me demander mon avis. Pour la première fois depuis longtemps, je regrettai les jours où ma mère me lisait ses contes pour enfant.

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