Angoisses

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 Les jours passèrent sans que l'angoisse ne décroisse. Antoine et Marine s'était faits porter pâle, incapables d'aller travailler dans de telles circonstances. Leur médecin, face à leur état psychologique, ne rechigna pas et leur prescrit même des anxiolytiques. Il leur recommanda également de rester ensemble le plus possible pour éviter toute idée noire. Ce conseil leur parût bien futile, ayant déjà pris cette décision, même si c'était plus dans un souci de se défendre contre cette force obscure et inconnue, qui semblait bien décidée à décimer leur bande du lycée.

 Les journées passaient de plus en plus lentement tandis que les nuits devenaient plus courtes, souvent remplies de cauchemars. Marine crût devenir folle quand elle rêva qu'un horrible démon, tout droit sorti d'un film d'épouvante, enlevait son fils puis le sacrifiait pour invoquer une armée de ses semblables et semer le chaos sur terre. Elle s'était réveillée, trempée de sueur, toute tremblante. Antoine dut la consoler durant deux longues heures avant qu'elle ne parvienne à se calmer. Même l'arrivée de Théo dans leur lit n'avait réussi qu'à atténuer ses pleurs.

 Lorsqu'elle retrouva enfin ses esprits, elle serra son enfant dans ses bras et lui caressa les cheveux.

 — Maman, triste ?

 — Non, mon chéri. Maman a juste fait un mauvais rêve.

 — Cauchemar ?

 — Oui, cauchemar. On va déjeuner ?

 — Ouiii, déjner.

 Théo bondit du lit et courut à la cuisine. Il prit une chaise, grimpa dessus et attrapa son paquet de céréales sur le bar. Antoine l'intercepta avant qu'il ne chutât et lui servit son bol. Marine retrouva finalement un léger sourire en voyant le manque d'habileté de son fils avec la petite cuillère, dont la moitié du contenu finissait hors de sa bouche. Elle se servit un café et s'installa en face de Théo. Antoine les rejoignit aussi, après avoir sorti le pain de la huche et allumé la radio, le couple évitant les écrans pour leur enfant.

 La femme observait son petit garçon manger avec beaucoup de tendresse quand celui-ci se figea et lâcha sa cuillère qui tomba sur la moquette, laissant le lait s'imprégner dans le tissu.

 — Ah, non, Théo, se plaignit Antoine. Pas par terre.

 Il se pencha pour ramasser et nettoyer. Il entendit des bruits de porcelaine et vit du café couler de la table. Il se releva promptement, se cognant au coin de la table en passant. Le visage de sa femme exprimait la terreur à l'état pur. Les yeux exorbités, la bouche pendante, elle ne quittait pas son fils du regard. Son mari comprit la raison de cette torpeur lorsqu'il découvrit Théo, tout blanc, observant le vide comme hypnotisé et les doigt crispés, grattant le bord de la table.

 — Mon lapin, ça va ? Ouh, ouh.

 Aucune réponse. Marine se joignit à Antoine pour attirer l'attention de leur fils, en vain. Elle se leva pour aller le secouer tout en douceur mais se stoppa net. Les yeux de Théo venaient de devenir entièrement rouge. Il n'y avait plus aucune distinction entre ses pupilles et ses iris. La femme ne put étouffer son cri et se jeta, en larmes, dans les bras de son mari.

 — C'est le démon, c'est le démon, dit-elle entre deux sanglots.

 — Chut. Calme-toi. Ça va aller.

 Antoine se fit le plus rassurant et convainquant possible, mais au fond, même lui ne croyait pas à ses propres propos. Il ne savait que faire et subissait impuissant l'état de leur catatonique de leur enfant. Celui-ci tourna alors machinalement la tête vers eux et ses yeux virèrent au noir, provoquant de nouvelles larmes de Marine, qui revint à la charge.

 — Je te dis que c'est le démon. Il veut nous pousser à bout pour qu'on se suicide à notre tour. Je ne le laisserai pas faire de mal à mon bébé.

 La femme se défit des bras de son mari et alla attraper un gros couteau à viande.

 — Arrête ! hurla Antoine.

 Il la désarma facilement, l'attrapa par les épaules et la regarda dans les yeux.

 — Regarde-moi. Je te promets que tout va s'arrêter. Il n'arrivera rien à Théo. On ne suicidera pas.

 — T'es sûr ?

 Le couple reporta son attention sur leur fils qui affichait un rictus sardonique, complètement incongru pour un enfant de son âge. Sa bouche s'ouvrit, une voix grave et caverneuse en sortit, débitant des paroles dans une langue inconnue des parents. Le couteau qu'Antoine avait reposé sur le bar se mit à flotter dans les airs et vint se positionner sous la gorge de Théo.

 — Non ! gémit Marine. Pas ça !

 Elle fit un pas en direction de son fils et la lame se retourna et fusa jusqu'à se planter dans son épaule.

 — Marine ! Putain, sale démon, fous-nous la paix.

 Des flammes s'animèrent dans les yeux noirs de l'enfant et son visage se déforma en une grimace effroyable.

 — Le pacte doit être respecté, tonna le petit garçon possédé.

 — C'est quoi ce délire ? On était que des gosses qui faisaient n'importe quoi.

 — Le pacte doit être respecté.

 La femme, avachie sur le bar, se redressa et arracha le couteau de son épaule. Elle voulut le plonger dans son propre cœur mais la lame résista puis sauta de ses mains pour aller se ficher dans le mur. Le sang qui en coulait dessina un pendu, le même que depuis le début de ce cauchemar.

 — Le pacte doit être respecté, gronda à nouveau la voix à travers le corps de l'enfant.

 Les yeux de Théo se fermèrent et lorsqu'il les rouvrit, il reprit sa cuillère et continua à manger ses céréales comme si de rien était.

 — Maman, bobo ?

 Ses parents se précipitèrent pour le prendre dans leur bras et le couvrir de baisers.

 — Maman, bobo ? répéta l'enfant.

 — Oui, mon chéri. Mais ce n'est pas grave. Le docteur va me soigner.

 Le couple se rendit aux urgences. Le médecin qui s'occupa de Marine eut du mal à croire à un accident domestique et hésita à prévenir la police. Mais face aux supplications de ses patients, qui semblaient sincères, il n'en fit rien et Marine et Antoine purent rentrer chez eux. Ils passèrent l'après-midi à regarder leur fils jouer, dormir, gouter, avant de finalement prendre une décision importante. Il allait se rendre dans la maison de la grand-mère d'Antoine et chercher dans leurs vieux grimoires une façon de se débarrasser de leur malédiction.

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