Chapitre 14 : l’histoire de l’araignée

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    Cela faisait maintenant trois jours que Médusa vivait chez Nicolas. Elle était affamée et avait vidé le garde-manger de son hôte. Sa faim ne se calmait pas, le vieil homme était déjà parti deux fois acheter de la nourriture au village non loin. Durant ce laps de temps, la blessure de sa queue avait totalement guéri, à la grande surprise du vieillard. Même ses bras semblaient repousser tout doucement et elle avait maintenant deux petits moignons d’un tiers de pied de long.

  Son hôte paraissait heureux d’avoir une invitée. Ils parlaient beaucoup ensemble. Nicolas aimait raconter sa vie, ses expériences, les personnes qu’il avait rencontrées, les démons.

  Le vieil homme raconta sa rencontre avec deux d’entre eux. La première provoqua la mort de sa fille. Vingt ans auparavant, des démons avaient attaqué son village, des monstres normaux comme il les appela et un dardéone. Médusa ne comprenait pas ce terme. Que signifiait-il ? En quoi était-il différent des autres ? La description de ce démon se grava dans sa mémoire. Très grand, entre quinze et vingt pieds, de forme humanoïde, mais ses bras et jambes ressemblaient à celle d’un lézard, muni de griffes, couverts d’écailles. Sa tête était celle d’un reptile dont le front était tapissé de cornes. Une crête démarrait de celles-ci, longeant sa colonne vertébrale, et terminant sa course sur le bout d’une queue. Sur ses omoplates tronaient deux grandes ailes argentées. Sa peau était entièrement blanche, presque entièrement recouverte d’écailles étincelantes semblables à des plaques d’armure.

  Médusa imaginait très bien le monstre, grand, puissant, imposant. Elle qui n’avait pas sa place parmi les hommes, peut-être qu’eux pourraient l’aider et l’accueillir. Il fallait qu’elle essayât de les trouver. Nicolas poursuivit son récit mais elle remarqua qu’il passa vite à autre chose après avoir fini de décrire le démon.

  • Après la mort de ma fille, j’ai erré de village en village sans but, détruit, haïssant les démons. Après deux ans, je décidai de partir en pèlerinage à travers le monde. Mon voyage dura quatre ans au terme desquels je revins sur Pandora. Un jour j’entrai dans une grande forêt où je décidai d’installer mon campement pour la nuit.

    La forêt était oppressante. Les arbres, bien qu’espacés les uns les autres d'une trentaine de pieds, étaient répartis de manière linéaire, et s’élevaient jusqu’à quatre à cinq fois cette taille. Leurs feuillages formaient une dense canopée, presque impénétrable à la lumière du soleil. Seul mon feu me permettait d'y voir clair. Le haut des arbres restait dans l’ombre ce qui m’inquiétait.

  C’est alors que je la vis. Une araignée géante, entièrement noire, avec une tache rouge sous l’abdomen, mesurant bien soixante pieds de long, sans prendre en compte ses immenses et fines pattes.

  Sans chercher à comprendre, je me levai et courus le plus vite possible, me remémorant l’attaque qui m'avait pris ma fille. Je ne cherchai même pas à utiliser la magie, sûr de son inefficacité face à un monstre pareil. Durant ma course je trébuchai plusieurs fois sur des racines, profitant de ces arrêts involontaires pour regarder derrière moi. La chose ne semblait pas me suivre, mais j'avais si peur que je ne m’arrêtai pas. J'aperçus de la lumière devant moi. L'orée de la forêt ? Je l'espérais.

  Alors que le soleil m'éclairait de ses derniers rayons, je m'arrêtai brusquement. Je me trouvais au bord d’un gigantesque ravin qui tranchait en deux la forêt, s’étendant à perte de vue de chaque côté. Des sortes de câbles blanc traversaient celui-ci à quelques endroits. En bas on pouvait apercevoir une rivière.

  Je restai figé quelques instants. J'entendit un bruit de branche cassée derrière moi. A ce moment, le sol commença à s’affaisser sous mes pieds. Le bord de la falaise était fragile, il céda sous mon poids. je commençai à tomber. Ma vie défila devant ses yeux, jusqu’à la mort de ma fille. Une larme perla sur ma joue. j'allais moi aussi mourir à cause d’un démon. Je fermai les yeux et attendis l’impact, le choc, la mort, mais rien. je ne sentais même pas la vitesse de la chute, le bruit de l’air.

  Quelque chose me tira le bras et je relevai les paupières. Une femme était en train de me sauver. Elle me posa à l’abri près d’un arbre. Je voulus d’abord la remercier, mais en la regardant plus en détails, Je fus de nouveau saisi par la peur. Elle avait de courts cheveux noirs, le menton légèrement pointu, le visage magnifiquement sculpté. Elle serait magnifique si elle n’avait pas quatre paires yeux, petits, ronds, noirs, disposés en losange au même endroit que ceux des humains. Et qu'est-ce qu'elle était grande.

  Je continuais de l’examiner. Elle était nue. Je détournai la tête et la démone sembla comprendre.

  • Ah oui, c’est vrai. Vous les humains, vous êtes sensible à la nudité, dit-elle d’une voix cristalline.

  Une toile blanche commença à se former entre ses doigts. Elle tricota puis en étala sur sa poitrine et son entre-jambe d’un geste rapide, créant des sous-vêtements temporaires.

  • C’est mieux ainsi ? demanda-t-elle.
  • Pourquoi m’avoir sauvé ? l’interrogeai-je.
  • Plait-il ?

  Je me retournai vers elle. Partant du milieu de son dos, deux paires de pattes ébènes, fines et allongées, se repliaient sur son bas-ventre. Juste au-dessus de ses fesses, un abdomen d’araignée noir, avec une petite tache rouge en forme de sablier en dessous, descendait jusqu’à l’arrière de ses genoux. Les extrémités de ses membres étaient recouvertes d’une chitine noire si lisse que le soleil se reflétait sur elle. Je remarquais une cicatrice sur son épaule

  • Pourquoi m’avoir sauvé ? Vous allez me dévorer ?
  • Non. Sans vouloir vous vexer, vous n’êtes pas très appétissant, répondit-elle en rigolant. Mais pour répondre à votre question, pourquoi ne l’aurais-je pas fait ?

  Nicolas se leva et regarda par la fenêtre, l'air songeur, puis reprit:

  • Je restai bouche-bée face à cette réponse. Je ne pensais pas qu’un démon pouvait avoir ce genre de propos. Elle me raccompagna jusqu’à mon feu de camp. Malgré la peur, la fatigue m’emporta et je m’endormis. Au petit matin je me réveillai de l’autre côté du ravin, l’ombre de la démone araignée disparaissant dans la forêt sur l’autre falaise. Cette rencontre changea ma vision du monde et des démons. Je me suis rendu compte que les démons ne sont pas tous des monstres assoiffés de sang, malgré tout ce que peut dire le roi.
  • Et vous les avez revus depuis ?
  • Non c’était il y a quatorze ans. Après cela je me suis installé près de ce petit village sur le bord de mer de Pandora, un peu à l’écart pour vivre tranquillement. D’ailleurs il faut que je sorte, dit-il en se levant. Tu manges beaucoup et je vais devoir remplir mon garde-manger.
  • Je suis désolée.
  • Ne t’excuse pas, ce n’est pas grave. Je reviens vite, finit-il en saisissant un panier sur la table.

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