Chapitre 3

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L’après-midi était déjà bien avancé quand les rayons du soleil atteignirent son visage et parvinrent à l’éblouir à travers ses paupières fermées. Lowen émergea difficilement, en dépliant son corps perclus de courbatures. Même fin soûl, il n’avait jamais dormi dans une position aussi incongrue, affaissé comme un tas de linge. Ses articulations mirent cependant moins de temps à se dérouiller que son esprit. Il ne gardait qu’un souvenir vague de la nuit, sa mémoire se noyait dans une brume épaisse. Il revoyait une scène surréaliste avec des errantes, des percussions, mais les contours de l’image étaient si flous qu’il ne parvenait pas à la fixer. Elle restait à la périphérie de son esprit embrouillé, flottant comme un songe dont on ne parvient pas à se rappeler les détails. Pourtant, il savait n’avoir rien avalé d’autre que le pain dur : son outre de vin était vide depuis plusieurs jours, et Lowen n’était pas un consommateur de champignons.

La clairière s’ouvrait à ses pieds telle une trouée dans la forêt, les grands arbres de la lisière étendaient leurs branches en une tonnelle clairsemée. Le soleil parvenait par endroits à traverser leur treillis pour déposer de grandes flaques de lumière sur la prairie. Les herbes hautes dansaient faiblement au gré de la brise. Lowen ne vit rien bouger, hormis les insectes voletant mollement au-dessus des fleurs. Aucune trace de cérémonie n’était visible. Il secoua la tête pour chasser les dernières bribes de son rêve. Il ne comprenait pas ce qui l’avait amené jusqu’ici.

Se retournant, le vagabond égaré repéra rapidement les branches cassées qui témoignaient de son passage la veille et partit retrouver son cheval. Les brumes du sommeil se dissipaient peu à peu à mesure qu’il marchait, son esprit s’éclaircissait. Son étalon l’accueillit avec un petit hennissement. Il le libéra de son entrave avec une caresse, lui remit son harnachement. Il voulut le conduire sur le sentier pour reprendre sa route, mais alors son regard se fixa sur ses mains, et tout lui revint.

Placées à l’ombre, les marbrures de sa peau brillaient encore faiblement.

Il n’avait pas été la proie d’une errance somnambulique.

Les légendes disaient donc vrai : voir une errante laissait le cerveau embourbé. Le même phénomène était-il également à l’origine de son égarement et de sa fatigue ? Le colporteur renonça à quitter les lieux, il avait besoin d’y retourner.

Il avait faim mais le jour déclinait vite : il n’aurait pas le temps de se mettre en chasse, encore moins de cuire une éventuelle prise avant la nuit. Il se contenta des quelques baies que pouvait lui offrir la forêt, avant de retourner se tapir en lisière de prairie.

À mesure que la luminosité baissait, s’élevaient des volutes de brume dans l’étendue herbeuse. Lowen luttait pour maintenir les yeux ouverts et scrutait les nappes flottantes. Petit à petit, les franges de brouillard prirent de la consistance, mais c’est seulement lorsque les premières voix furent émises que les contours des errantes se matérialisèrent. Elles se firent plus nombreuses, et la brume s’effilocha. Lowen papillonna des paupières pour achever d’éclaircir sa vue. Le chant n’en était pas un, il s’agissait plutôt d’une vibration qui trouvait écho dans les tréfonds de son corps.

La musique pulsait au rythme de percussions qu’il ne pouvait voir, les silhouettes pâles ondoyaient en cadence, les battements de son cœur se calquèrent sur la mesure comme les basses faisaient résonner sa poitrine, et, baissant les yeux sur ses mains, il vit avec stupeur ses rayures s’illuminer à l’unisson.

Il ne fut pas le seul à le remarquer : certaines femmes se tournaient vers lui.


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