Le Paradis Perdu

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Les flics me courent après. Je ne suis pas un bandit de grands chemins, juste un homme désespéré qui a absolument besoin d'argent pour se payer une opération. Une opération vitale, hélas bien trop chère pour être remboursée par la sécurité sociale... Mais ça, aucun de ces flics ne peut le comprendre...

Perché sur ma moto, je roule à 150 à l'heure sur les routes tortueuses de montagne. Les flics me poursuivent mais je ne vais pas tarder à les distancer. Je ne quitte jamais de l’œil mon rétro, attendant avec impatience qu'ils lâchent l'affaire. Après tout, qu'en ont-ils à faire, que cette vieille babiole traîne dans le grenier d'un collectionneur ou dans mes poches ?

Grisé par la vitesse, j'accélère. Quelle sensation géniale ! Les virages s'enchaînent à toute vitesse et l'adrénaline monte en moi. Je ne peux plus m'arrêter. Ni même quand un car apparaît au détour d'un virage. Le dernier virage.

Après avoir passé toute une vie à l'éviter, la mort me rattrape au tournant. Je sens à peine le choc. Pas de fond noir, pas de transition. Je prends mon envol.

Attiré par une force phénoménale, je monte droit vers le ciel étoilé m'y attirer. Le ciel se déforme, se tord dans tous les sens, se replie sur lui même. Le haut et le bas, le nord et le sud, l'ouest et l'est, s'inversent, se ré-inversent, recommencent encore et encore et de plus en plus vite. Tout cela dans un bruit démentiel de moteur débridé. Enfermé dans une machine à laver, chiffonné telle une vulgaire feuille de papier, je subis la pire expérience que j'ai jamais vécue. Heureusement que j'étais un habitué des manèges à sensations fortes !

La machine tourne de plus en plus vite. Les images se mélangent et forment une innommable bouillie. J'ignore si je pourrais tenir plus longtemps.


Les ténèbres. Le silence. Je peux bouger, marcher sur mes deux jambes, mais c'est comme si j'étais emmuré vivant. Alors, c'est ça, la vie après la mort ? Passer dans le mixeur infernal, subir les pires tortures, et ensuite plus rien ? Je m'allonge et essaye de dormir. Après tout, à quoi sert la mort si ce n'est sombrer dans l'éternel sommeil ?

J'essaye de m'endormir, mais forcément, tout mort que je suis, je ne me sens pas fatigué. Si je bouge, ou si je reste immobile, je ne le sais plus. Plus rien n'existe. Plus rien ne pourra jamais exister. Tout ce qui me reste, ce sont mes souvenirs, qui eux-mêmes finiront par s'effacer. Je ne suis même pas en colère, ni même triste, ni même désespéré. Juste un peu déçu.

Un courant d'air me caresse la peau. J'ai l'impression que des spectres m'entourent et s'amusent à me faire frisonner. Je vois même quelques rais de lumière passer dans un sens, puis dans l'autre.

– Hé ! Qui êtes-vous ! ATTENDEZ !

J'ai beau hurler. Les fantômes, quels qu'ils soient, passent leur chemin. Ils représentent une lueur d'espoir inaccessible.

Après tout ce silence, un bruit me brise les tympans. Un énorme générateur démarre. Je n'y comprends plus rien. S'ensuit une intense lumière qui m'oblige à fermer les yeux. Même si c'est douloureux, je me force à ouvrir les paupières. Si c'est la dernière lumière que je peux regarder avant les ténèbres, il faut que j'en profite coûte que coûte !

Un magnifique petit soleil lévite devant moi. Je souffre le martyr mais je m'obstine à le fixer. Je refuse de rester dans l'ignorance ! La boule jaune s'élève doucement et de fil en aiguille atteint une hauteur incroyable. Elle continue à monter encore et encore, puis, dans un long crépitement électrique, explose.

Tout a changé. J'oublie déjà mes pauvres yeux traumatisés. Là où régnaient les ténèbres resplendit la lumière. Quand le soleil a explosé, toute son énergie s'est dispersée dans la salle. Et quelle salle ! Un sol de marbre blanc éclatant bordure des piscines plus belles les unes que les autres. Des joyaux de l'antiquité grecque côtoient d'authentiques jungles tropicales au plus grand plaisir des yeux. Des palmiers aux feuilles déployées, des bananiers, des orangers, tous les arbres qui font rêvés se mélangent dans une parfaite harmonie. La surface au sol est gigantesque, je distingue à peine le bout de la salle. « Salle » ? Quel mot mal choisi pour désigner un tel endroit !

Très, très loin au-dessus de ma tête se joignent les quatre pans d'une pyramide colossale. Deux sont faits d'or massif constellé d'une infinité de points bleus foncé, les deux autres sont tout simplement magiques. Des vitres gigantesques – si lisses, si parfaites que je ne suis même pas certain qu'elles existent – se tiennent face à face. Derrière elles, l'univers. Les étoiles, dispersées sur une toile immense, forment des amas incroyables. De mon vivant, je n'ai jamais rien vu de comparable. Et pourtant, ces étoiles semblent ridicules face aux cristaux. Si des spéléologues me lisent, ils diront qu'il suffit de creuser un peu pour trouver des cristaux de toutes les formes et de toutes les tailles. Cependant, aucun d'entre eux ne pourrait imaginer une telle splendeur. Des tétraèdres aux faces parfaites s'assemblent et se défont, illuminant l'espace de mille couleurs irisées.

Entre les ténèbres étriquées et ces lieux d'une taille inimaginable, c'est le jour et la nuit. Même dans un volume qui pourrait contenir toute une planète, le silence reste oppressant.

– IL Y A QUELQU'UN ?

Je regarde rapidement tout autour de moi. Je prends le temps d'écouter. À moins que tout le monde se cache au fond des piscines, je peux jouir exclusivement de cet incroyable décor... Pour le meilleur et pour le pire.

– S'il vous plaît ! Montrez-vous !

Nul ne me répond. Mes pires craintes se confirment. La pyramide m'apparaît soudain beaucoup moins belle. Ça et là, des monceaux de poussière à en faire éternuer un éléphant ; dans le sol, quelques câbles montrant le bout de leur nez. On dirait un chantier terminé à la hâte, abandonné par ses constructeurs, qui se voulait devenir le paradis parfait mais qui n'a jamais été habité. Je préférais presque le vide absolu.

Il faut que je sorte de ce bâtiment. Si un espoir demeure, de rencontrer quelqu'un d'autre, n'importe qui, il m'attend à l'extérieur. Je commence à marcher vers la paroi la plus proche. Je fais quelques pas, contourne les bosquets de plantes tropicales, passe devant les magnifiques piscines sans vraiment les voir. La pièce est si vaste que j'ai l'impression de rester sur place. Je crie, je hurle. Je donnerais tout pour que quelqu'un m'insulte, me menace de me tuer si je ne cesse pas de lui casser les oreilles.

Je continue à marcher, je continue à chercher. La lassitude me gagne. Je pourrais ne jamais m'arrêter, faire le tour de cette pyramide des milliers de fois. Mais à quoi bon ? Le temps et l'espace ont cessé d'exister. Plus rien n'est réel. Pire qu'une illusion, la mort est une plaisanterie, une blague à cinquante milliards. Oui, ces dorures et ces marbrures finissent par me sortir par les yeux !

Tête baissée, je m'approche du bord d'une grande piscine ronde, avec l'idée de plonger dedans et de ne plus jamais en sortir.

– C'est pas vrai ! Un visiteur, pour de vrai !

Je sursaute. Je trébuche contre le bord et tombe dans la piscine ! Paniqué, je remonte si vite que je ne saurais dire si l'eau était chaude ou froide. Quelque chose lévite. Mi-animal, mi-végétal, c'est une créature blanche, translucide, difforme. Le fantôme d'un monde perdu.

– Bon, tu vas arrêter de me fixer comme ça ? Je te fais peur ? Je suis un peu trop gros, c'est ça ?

La créature change de forme, gagnant un ou deux tour de taille. Elle devient encore plus hideuse qu'avant.

– Ne vous embêtez pas pour moi, restez comme vous êtes !

– Alors vous parlez ? s'étonne la créature en reprenant sa première forme. À qui ai-je l'honneur ?

D'ordinaire, j'aurais fui à toutes jambes et effacé de ma mémoire cette créature horrible. Mais là, je n'ai guère d'autre choix que de répondre.

– Un être humain. Mort... enfin, je crois.

– Un Mort ? Ça c'est fort ! En théorie, cet endroit devrait en accueillir des milliards. Mais le système n'a jamais fonctionné... Pourtant, les ouvriers, les architectes, les ingénieurs, tous ont bossé comme des fous ! Tous étaient certains que ça allait marcher. Que tous les morts de tous les mondes allaient atterrir ici. Hélas ! Je suis resté si longtemps tout seul ! Heureusement, maintenant tu es là pour me divertir !

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