6.1 Liberté envolée

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Le cachot dans lequel on l’avait jeté lui rappelait les ruelles putréfiées des fractions les plus indigentes de la ville. Les odeurs de fèces se mêlaient aux relents d’humeurs des braillards. Ils se trouvaient être une bonne centaine, enfermés tels des bestiaux dans les prisons de la cité. Connue pour avoir été excavée directement dans la roche karstique surplombant l’est des quartiers, Rean avait pu observer que les fables s'avéraient véridiques. Les gardes surveillaient l'unique accès vers l’air libre et de hauts murs en cernaient l’ouverture. S'échapper de la prison rocheuse relevait de l'impossible.

Le garçon demeurait troublé par l’humiliation qui l’avait agité en traversant la ville, ainsi parqué derrière les barreaux de métal. Pourtant, la peur se montrait bien plus sévère maintenant. Chacun connaissait la réputation du gouverneur : les opposants au pouvoir se trouvaient sans façon évincés. Et Rean savait une chose, ce n’était ni le lieu ni l’heure pour mourir ; il détestait aussi bien le feu que la corde.

La nervosité régnait. Un unique couloir desservait une vingtaine de cellules réparties symétriquement. Chacune d’entre elles accueillait une dizaine de personnes. Adossé contre le mur du fond, Rean observait à la dérobée ses compagnons d'infortune. Certains visages familiers lui firent comprendre qu'ils avaient sans doute partagés le même moyen de locomotion. Les plus braillards ne lâchaient les barreaux, tirant et poussant au gré de leur humeur. À chaque nouveau prisonnier, les murmures se transformaient en mugissements. La place commençait à manquer et Rean s’inquiéta. Allait-il devoir se battre pour conserver la sienne ? La plupart des hommes de sa cellule ne lui aurait pas fait peur en temps normal, mais chaque mouvement brusque lui rappelait ses côtes douloureuses et sa tête menaçait d’imploser.

Les voix résonnèrent d’abord près de l’entrée puis vers le fond de la prison au fur et à mesure que les gardes progressaient dans le couloir. Ces derniers stoppèrent leur marche à quelques mesures de la cellule de Rean. Ils cherchent une place, en déduisit le garçon. La porte de sa geôle s'ouvrit, dévoilant les armes tendues et acérées des soldats. Rean dévisagea le pauvre bougre qu’on balançait avec force et manqua de s’étouffer. S’il ne portait plus son armure, l’archer n’eut aucun mal à l’identifier sur-le-champ. Des yeux comme ça ne s’oublient pas, pensa-t-il amèrement. Le soldat rebelle se releva avec difficulté. Les douleurs le faisaient grimacer. Une fois à genoux, il chercha un espace du regard et ses yeux s’élargirent en croisant ceux de Rean. Ce dernier ne s’attendait pas à être reconnu et détourna un peu précipitamment le visage. L’ancien soudard vint s’asseoir directement à côté de l’archer qui jura intérieurement. Il décida de l’ignorer. Si quelqu’un identifiait l’ancien soldat et l’associait à lui, ils seraient tous deux perdus.

— Vas-tu me dénoncer ?

La voix chancelante le surprit et Rean soupira. Il craquait déjà.

— Non.

Il se maudit. Malgré sa jeunesse, l’ancien soldat représentait l’oppression et le pouvoir. Deux choses que l’archer juraient de combattre.

— Mais je devrais, cracha-t-il d’un murmure qu’il désirait le plus froid possible. Ta cuirasse semblait bien reluisante tout à l’heure, pourquoi t’en être séparée ? Tuer des innocents ne te satisfaisait plus ? Ou l’attrait d’une jeune demoiselle impuissante t'auras fait perdre la tête ?

Un silence relatif accueillit ses paroles et il se félicita. Plus tôt cette conversatiton prenait fin, mieux se serait pour sa vie. Il s’obligea à effacer les images du soldat portant secours à la jeune fille et préféra repenser à ses conclusions originelles. Il était un monstre, comme tout ceux qui portait l’armure. C’était plus facile. Et la facilité dénouait les maux.

— Ce serait plus simple, bredouilla la voix.

— Qu’est ce qui serait plus simple ? soupira Rean après un temps, maudissant sa curiosité. 

— De me dénoncer. Sauve ta vie tant que tu le peux. Si tu attends, tu perdras toute crédibilité.

Ainsi, il n’est pas idiot, décida Rean.

— De toute manière je n’ai plus rien à perdre, alors ici ou au bûcher… Quelle différence ? termina le soldat.

L’archer s’autorisa à risquer un coup d’œil. L’ancien soudard était plus vieux qu’il ne l’avait d’abord cru, même si ses traits juvéniles contrastaient avec ses marques de combat. Des taches de rousseur venaient rehausser ses joues et ses cheveux sales descendaient sur son front. Enfin, un nez pointu lui conférait un air sérieux.

— Deux heures, soupira Rean après quelques secondes.

— Quoi ?

— Tu demandais la différence entre mourir ici ou au bucher et je te réponds deux heures. Les crémations sur la place publique se font au zénith du soleil, d’ici deux heures la viande sera prête, ironisa-t-il en haussant les épaules.

Le rebelle pouffa silencieusement et Rean l’imita après quelques instants. Le comique de la situation l’amusait et de se détendre lui fit le plus grand bien. Il sentit la pression dans son crâne se relâcher et il se laissa aller contre la pierre froide.

— C’est quoi ton nom ?

— Chael.

— Rean, ajouta-t-il devant le regard inquisiteur de son voisin. Vas-y, s’entendit-il demander ensuite, raconte-moi ton histoire.

L’ancien soldat ramassa ses jambes puis ses souvenirs et expliqua :

— J’ai grandi dans une caserne de soldats. Mon père était militaire tout comme ma mère avant qu’elle…

Il s’arrêta un instant, joua avec ses doigts et reprit.

— J’y ai appris le maniement des armes et l’obéissance. On nous enseignait surtout, se souvint-il, que le respect des règles devait devenir essentiel à nos yeux. Les supérieurs régnaient en héros. Avec mes camarades de l’époque, on ne rêvait que d’une chose : obtenir la médaille permettant de rejoindre une caserne. Et lorsque la mienne me parvint, emballée dans une pochette fine, j’ai cru que mon cœur allait éclater de joie. Je me souvins avoir songé que je me trouvait gardien de la cité. Le titre me faisait plaisir.

Il s’arrêta quelques instants, bercé par ses mémoires.

— J’ai vite déchanté et la réalité me rattrapa. Les soldats n’en faisaient qu’à leur tête : les passe-droits se monnayaient autant que la protection des boutiques, voire des habitations et les jeunes filles servaient d’amusement, dit-il d’une moue attristé. J’ai fermé les yeux longtemps, mais je n’en pouvais plus de voir mes anciens amis, ironisa-t-il en grimaçant, se comporter ainsi. Quand on a entendu parler de révolte, j’ai cru qu’enfin mon entraînement allait servir. Je m’imaginais défendre les faibles et rétablir la paix, railla-t-il. Quel idiot j’étais ! Au début, on regardait simplement, identifiant les membres les plus belliqueux. Puis un ordre est venu d’en haut : la révolution devait s’arrêter coûte-que-coûte ! La suite, tu la connais probablement. Ça a été un véritable massacre.

Rean sentit son cœur se serrer et s’en étonna.

— Pourquoi ne pas avoir obéi ? Tu te trouvais du côté des gagnants. Tu aurais pu continuer ta vie, le piqua-t-il.

— Et ne plus pouvoir laver le sang sur mes mains ? répliqua Chael. Non, je n’ai pas signé pour voler et encore moins pour violer. Sur le champ de bataille, je n’ai reconnu aucune des valeurs qui animaient autrefois notre entrainement. Rien que des barbares incivilisés ! Je n’ai pas signé pour ça, répéta-t-il.

Rean s’abima dans ses pensées. L’ancien soldat paraissait sincère. Ainsi affublé, sa fragilité ressortait et Rean ne parvenait pas à le haïr. Il n’eut pas l’occasion de pousser plus amplement la réflexion, certains détenus dans la cellule voisine commençaient à se battre. Les hurlements bestiaux encourageaient le feu de haine qui se propageait dans les geôles suivantes et bientôt l’affaire s’étendit dans trois autres cellules, puis six.

Les gardes accoururent, l’arme au poing et le regard mauvais. D’un simple coup de lame contre le métal, ils séparèrent les hommes les moins déterminés à se battre, mais durent ouvrir deux cachots avant que le sol ne se couvre d’hémoglobine. Si l’intervention dans le premier se passa sans accroc, celle dans le second fut bien plus compliqué. Dans un accès de confiance, un des soldats s’approcha au plus près des barreaux et l’un des prisonniers l’attira à lui par le collet. Les os craquèrent contre le métal froid. Ce fut le signal. Plusieurs sauvages se jetèrent sur les gardes désorientés par l’assaut. En quelques minutes, la plupart des grilles furent ouvertes et un flot de prisonniers se déversa dans l’étroit couloir. Rean fut de ceux-là. L’alarme retentissait déjà au-dehors. Une armée va accourir, s’effraya l’archer à qui l’attrait de liberté donnait des ailes. Et je n’ai pas d’arme !

Devant lui, les hommes perdaient la tête, assoiffés par le sang et la vengeance. Les quelques armements se trouvaient jalousement défendus tandis que les factions se battaient. D’une centaine de prisonnier, on passa à moins de cinquante et les cadavres jonchèrent bientôt la roche nue.

— Viens ! J’ai une idée, lança Chael en tirant Rean par le bras.

Les deux garçons se dirigèrent vers le fond de la prison et ce dernier le stoppa :

— Arrête, tu vas dans le mauvais sens ! Il n’y a qu’une sortie !

— Fais-moi confiance. Au-dessus de notre tête y’a les cellules pour les… femmes, expliqua-t-il après un temps. À chaque extrémités, les couloirs sont reliés deux à deux. Peut-être pourra-t-on se faufiler derrière les soldats s’ils chargent dans la prison.

Rean acquiesça. Il avait noté l’escalier qui grimpait à colimaçon. Avec de la chance, ça pouvait fonctionner.

— Sans arme ? s’entendit-il dire plutôt.

— T’en veux une ? Passe devant, répondit Chael en désignant les combats du menton. Je t’offre une porte de sortie, c’est ma façon de dire merci.

— Trop aimable, railla Rean qui délaissa les combats et s’élança vers la porte de bois qui fermait l’entrée de l’escalier.

Chael eu beau s’énerver de tout son poids, le pan ne bougea pas.

— Merde, elle est fermée à clé et elle est bien trop solide pour espérer la briser d’un coup d’épaule.

— Si je n’avais rien qu’une courte lame, je pourrais crocheter la serrure, s’énerva Rean en regardant au travers du trou. C’est une ouverture basique.

— Il t’irais, lui ? demanda Chael en lui présentant un court poignard à la lame émoussée. Le rouge lui montait aux joues.

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