5.2 Les crocs de l'enfer

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Comme chaque fois qu’il se préparait à combattre, Rean fit le vide total. Aussitôt, l’air glacial disparut, les maisons s’effacèrent et seuls les soldats en armure apparurent au garçon. Déjà, les premiers chocs des armes résonnèrent, aussitôt imités par les cris des blessés. Puis, dans l’air saturé de hurlements, l'archer s’élança. Son premier adversaire achevait à peine son adolescence, mais le relâchement de ses mains sur son arme témoignait de sa détermination. Sans attendre, Rean lança son bras vers l’avant et son épée vint ricocher contre le poitrail en fer du fantassin. Celui-ci, surpris par la violence de l’attaque, accusa le coup et fut déstabilisé un instant. Pourtant, de sa poigne valide, il décocha à son tour sa lame que Rean évita d’un bond sur le côté. Les deux garçons reprirent leur souffle en se dévisageant. Les regards se croisèrent, se mêlèrent l’ombre d’un instant et Rean frissonna. Était-ce de la colère ou de la peur qu’il avait lu ? Le soldat fut le premier à se ruer. Il fit mine de viser le flanc droit avant de se raviser au dernier moment et de lever son arme vers la gorge de Rean. Ce dernier para de justesse et les deux lames lui frôlèrent le visage, avant de s’envoler vers le ciel. Bras contre bras, les deux garçons luttaient de tout leur poids et, à ce petit jeu, l’archer se sentait faiblir. Ses pieds glissaient contre le sol poussiéreux tandis que son dos menaçait d’être entaillé par les pierres affilées de la forteresse. Alors que son adversaire mettait ses dernières forces dans la bataille, Rean s’effaça d’un bond et attira à lui le soldat déséquilibré.

Dans une tentative désespéré de se redresser, ce dernier se raccrocha au mur de ses deux mains. Ce geste lui fut fatal et Rean, porté par l'adrénaline, le décapita. L’archer haleta plusieurs secondes avant de reprendre ses esprits. Déjà, un nouveau soudard se présenta à lui. S’il était bien plus imposant que le précédent, la fatigue visible le rendait moins menaçant. De la sueur coulait sur son visage rouge et du sang frais tachait son armure. Rean ne lui laissa pas le temps d’attaquer, persuadé de perdre un affrontement direct. D’une accélération soudaine, il décrocha son poignard de son ceinturon pour le planter dans le cou du soldat qui s’affala instantanément. Alors que le garçon savourait d’être en vie, un éclat de lumière attira son regard. D’une roulade, il évita une hache qui vint ricocher sur les pavés. Il se releva et grimaça en voyant que deux soldats lui faisaient face. Ceux-ci ne lui laissèrent pas de répit et chargèrent ensemble. Rean ne se fit pas prier et recula avant de monter sur une caisse, adossée à l'angle d'une maison. Ainsi posté, il se savait capable de les affronter. La hauteur lui donnait l’avantage et, cerné par deux murs, il ne pouvait se faire surprendre par l’arrière. La hache ne lui faisait pas vraiment peur, mais la lance brillante du second ne le rassurait guère. Rean devait s’employer à se débarrasser de lui en premier.

Les deux soldats bien entraînés coordonnaient leurs attaques. Si l’archer parvenait à les parer convenablement, il sentait tout de même ses forces diminuer ; ses bras le brûlaient déjà. Il se savait dans l’obligation de trouver rapidement une solution, sous peine de perdre une guerre d’usure. Celle-ci survint lorsqu’un troisième larron tenta de lui ôter la vie. Les trois assaillants se gênaient dans leurs mouvements et Rean en profita pour enfoncer, tour à tour, sa lame dans les gorges des deux premiers soldats. Puis, en un contre un, il n’eut aucun mal à se débarrasser du dernier grâce à une parade qui désarma le soldat. Enfin, il eut le terrain libre.

Quand il leva les yeux, un haut-le-cœur le prit devant le champ de bataille. Dévastée, la petite place étaient couverte de cadavres baignant dans leur sang. L’horreur de la situation lui apparut plus nettement. Les hommes debout portaient tous l’armure des officiers de la ville et les derniers brigands tentaient de déguerpir, poursuivis par des hordes de gardes. Comme prévu, le combat avait été à sens unique. Une colère sourde l’envahit, bientôt remplacée par une tristesse profonde lorsque son regard accrocha le cadavre ensanglanté de Liamar. Il n’eut aucune peine à identifier les boucles blondes du jeune voleur. La veille il lui avait promis de l’épauler. Quel monstre était-il pour avoir même oublié sa présence ?

Il se sentait vide. Des cris le ramenèrent à la raison : les soldats l’avaient repéré et l’archer s’élança dans la ruelle la plus proche.

Ses jambes ne répondaient plus et seule la volonté de vivre lui permis de semer ses poursuivants. Alourdis par leurs armures, ils ne pouvaient tenir le rythme. Tendant l’oreille, Rean identifia un brouhaha quelques rues plus loin et s’y dirigea. En cette heure matinale, les premiers passants envahissaient les rues, mais plus que les petites gens simples, c’était le cœur de la révolution qu’il désirait trouver. Pour l’heure, il voulait se réfugier sur les places noires de monde.

Le bruit se fit plus fort à mesure qu’il se rapprochait et Rean identifia des cris de colère. Il se rassura ; la sécurité l'attendait. L’archer prit le temps de regarder par-dessus son épaule, les premiers soldats étaient loin derrière lui. Encore une rue à gauche puis il déboucha sur la grande place des marchands. Là, il s’arrêta bouche-bée. Les cris qu’il avait pris pour de la colère s'avéraient être des appels au secours. Devant lui s’étendait un autre massacre. L'odeur pestilentielle de dizaines de cadavres enmplissait l'air et les blessés hurlaient, se vidant de leur sang. Dans tout ce champ d’hémoglobine, se baladaient insouciants des soldats en amure, les armes rougeoyantes.

— Qu’est-ce qui s’est passé ici ? jura à mi-voix l’archer.

Son apparence devait attirer le regard car deux soldats discutaient à voix basse en le fixant. Rean baissa les yeux et se découvrit pour la première fois depuis l’engagement. Le sang imbibait ses habits et coagulait sur ses armes. Il ne voyait pas son visage, mais pouvait sentir des coupures lui brûler les joues.

— Attrapez-le ! hurla un soldat essoufflé derrière lui. Il a attaqué la fortification ouest et notre division !

Les cris alertèrent les hommes en armure. L’air se fit oppressant. L’archer tenta de s’enfuir, mais déjà d’autres gardes lui bloquaient le passage. En un instant, il fût cerné.

— Ne bouge pas, petit. Lâche tes armes et aucun mal ne te sera fait.

Sous sa protection, le soldat roulait des mécaniques, un sourire goguenard sur les lèvres.

— C’est ce que vous avez dit à ces pauvres gens ? cracha Rean. Que vous alliez les protéger ?

— Attention, ne joue pas avec le feu. Je peux être méchant et tu ne veux pas me voir en colère !

— Je …

Une douleur cuisante l’empêcha de terminer sa phrase. L’archer s’écroula sans un bruit.

À son réveil, son crâne le lançait terriblement. Relevant la tête et malgré sa vision troublée, il découvrit un paysage de désolation. Il était coincé dans une large charrette à barreaux, entassé avec une dizaine d’autres blessés qu’il soupçonnait avoir connu le même sort que lui. Aussi loin que pouvait porter son regard, des centaines de cadavres recouvraient les pavés foulés par des milliers de pas en colère. Les cris résonnaient à ses oreilles. Après le coup reçut, il avait d’abord cru au murmure de sa caboche, mais en se concentrant, c’était une lithanie d’injures et de supplications qu’il déchiffra. Les corps se tordaient sous la douleur sourde d’un membre disparu, pleurant des larmes de sang amers sur des joues poussièreuses. 

La révolution avait été un désastre. La conclusion froide le surpris lui-même. Où était la noble cause qu’il avait rêvé rejoindre ? Était-ce un simple songe voué à l'échec ? Sa mère était-elle donc condamnée ? Il passa sa frustration sur les barreaux de fer dont l’indifférence ne le surprit guère. Qu’attendre du métal froid ? Tout comme les soldats, la compassion n’était pas leur fort, il l’avait appris à ses dépens.

Une foule d’officiers s’attroupait devant une bicoque qui faisait l’angle entre la vaste place et une ruelle tortueuse et sombre. Renfoncée, la masure n’attirait pas le regard. Le garçon s’interrogea sur l’intérêt qu’elle suscitait lorsque ses yeux croisèrent l’enseigne. Un bordel. Voilà ce qui alléchait les soudards comme des mouches. Les sons lui parvinrent aussitôt : des cris d’épouvante et de douleur qui le firent hoqueter. Il repensa à l’assaut de la voiture de Dibenette. Les hommes en armure ne sont pas différents des voleur, la méthode restela même, déglutit-il amèrement.

Un jeune homme en armure se tenait à l’écart, accroupi auprès d’une jeune fille qui se traînait sur le sol. Une large blessure à la jambe l’empêchait de se lever. Le garde apposa sa main sur l’épaule de la blessée et celle-ci la repoussa d’un geste désespéré. Rean maudit le soldat de toutes ses forces, lui souhaitant un décès prématuré dans d’atroces souffrances. Il enragea de ne pouvoir lui sauter à la gorge.

Le soudard réitéra son approche et, cette fois-ci, souleva la jeune fille légèrement pour l’obliger à s’adosser contre un mur. Elle montrait les dents, épuisée. Il n’est pas le premier, s’attrista l’archer. Témoin impuissant de la scène, il allait détourner le regard lorsqu’un détail l’interloqua. La blessée s’était calmée et ne repoussait plus les mains du soldat. Ce dernier releva la jupe jusqu’aux genoux et se pencha vers la blessure. Il la secourt, se surprit à penser Rean. Ce foutu soldat l’aide !

Il n’était pas le seul à en avoir conclu de la sorte : un haut-gradé s’approcha du duo et sermonna son subalterne. Rean ne pouvait entendre la teneur des propos, mais en capta l’essentiel. L’homme éructait son dégoût pour les petites gens dans un flots d'injures dégradantes. D'un rire gras, il se moqua du manque de considération du jeune soldat pour les atouts féminins si faciles à cueillir et le qualifia de monstre insensible. Le chef se redressa, fier de son trait d’esprit et attendit. Puis, s’impatientant, il exprima ses pensées par gestes.

— Il est coincé, s’attrista Rean à voix basse.

S’il ne la viole pas, pensa-t-il, son supérieur fera de sa vie un enfer et il perdra le respect de ses foutus camarades. Le garçon buta sur ce dernier mot, la fureur s’emparait de lui. Mais s’il obéit, conclu-t-il, c’est son âme qu’il perd.

Le dilemme semblait peser de tout son poids sur le soldat qui ne se décidait pas. Enfin, il esquissa un geste. Ravi, le haut-gradé gesticulait comme un enfant. Pourtant, son sourire disparut sous l’effet d’un coup de poing aussi fantastique qu'imprévisible. Le jeune soldat s’était relevé d’un bond et, porté par la vélocité de son demi-tour, sa phalange avait explosé les dents de son supérieur qui s’évanouit sur le coup. Le temps sembla se figer. Rean restait bouche-bée, la jeune fille ne criait plus et le soldat regardait sa main. Puis, comme si le temps se souvenait qu’il avait du travail, tout s’accéléra. Le soldat rebelle tenta de prendre la fuite, mais une cohorte de camarades lui donnait déjà la chasse et il se trouva pris au piège.

La charrette de Rean se mit en mouvement au même moment et l’affrontement disparut aux yeux du garçon. Pourtant, il ne pouvait détacher ses yeux du soudard. Il jurait avoir croisé le regard du soldat et, ce qu’il y avait lu, lui avait glacé le sang. Un mélange de détresse profonde et d’une résignation totale. Le tout recouvert d’une couche de fureur.

Pourtant, l’archer l’oublia pour se concentrer sur les cahots du chemin et sa propre destinée.

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