5.1 Tension

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La tension envahissait la cité insulaire.

Le temps augmentait ce sentiment et un épais plafond surplombait la ville, si lourd qu’il sembla à Rean que la nuit ne cesserait jamais. Dès les premières lueurs, nombreux furent les habitants à envahir les places. Depuis lors, les rassemblements grossissaient et les milliers de voix se joignaient, scandants comme un seul homme. Les éclats de la révolte s’envolaient au-delà des murs, vite retenus par l’épaisse couche nuageuse, avant de replonger aux oreilles des compagnons de la Troupe. Ils étaient une vingtaine, plongés dans l’obscurité d’une petite ruelle traversante qu’évitaient soigneusement les rares passants. Ils entendaient mais ne voyaient rien, l’attente s'en trouvait interminable. Depuis deux heures, Rean ne pouvait s’empêcher d’imaginer le pire. C’était une habitude, maintenant. Avant chaque opération, il scrutait ses camarades un à un, cherchant à déceler la moindre faille qui pourrait apparaitre durant l’assaut. La confiance était la clé du succès, pourtant aujourd’hui, le garçon n’avait foi en personne. Le pouvoir offrait de larges récompenses aux brigands repentis et employait à la pelle de nouveaux mercenaires. Ils étaient si nombreux à avoir saisi l’occasion de se refaire une vie et une identité, que Rean ne pouvait ignorer cette possibilité. Son regard s’attarda sur Liamar. Le garçon chétif fixait son poignard d’un air concentré, imperturbable face à son voisin qui le dominait d’une tête. Ce dernier cherchait visiblement à lui faire peur et si Rean ne pouvait entendre la teneur de ses propos, il se sentit fier de voir son poulain ignorer royalement son aîné .

— Arrête ça ! lui chuchota Bren méchamment.

— Quoi ? s’abasourdit l’archer un peu plus fort qu’il ne l’aurait voulu.

— De scruter tout le monde avec ton regard de tueur. Tu les rends nerveux. On n’a pas besoin de ça maintenant !

Rean fit la moue.

— Si mon inspection les agite, imagine quand ils feront face à un soldat entraîné et armé de la tête aux pieds.

Bren ne répondit pas. Le peu de lumière qui pénétrait la rue avait disparu et les rares chuchotements autour d’eux s’étaient tus. Dan se dressait de toute sa hauteur.

— Un problème ? les apostropha-t-il furieusement.

Les deux garçons hochèrent négativement du crâne tout en se gardant bien de répliquer.

— Alors, taisez-vous !

Il releva la tête et lorsqu’il fut certain d’être entendu de tous, il ajouta :

— Le prochain qui l’ouvre, je lui coupe la langue !

Rean le savait capable d’exécuter sa menace et baissa simplement la tête. S’il comprenait qu’un chef devait se faire respecter, il sentit néanmoins une pointe de colère grimper en lui. Transis par le froid, ils attendaient sans la moindre information, cherchant à deviner quelle serait leur destination. Dan leur avait tout juste indiqué qu’ils devaient être préparés à combattre. La mise en garde était bien maigre. Rean hésitait, devait-il garder son épée ou son arc à la main ? Il préférait de loin la seconde option, mais dans les ruelles exiguës de la ville, il n’était pas certain que son arme de prédilection lui soit bien utile.

Il laissa son esprit vagabonder et, comme chaque fois depuis la veille, repensa à la révolution. En cette heure matinale, la foule devait-être rassemblée dans les larges artères et les grandes places publiques de la ville. Entouré de toutes ces âmes en colère, peut-être aurait-il senti sa force décuplée ? Ici-bas, dans le quartier le plus dangereux de la cité, il ne se sentait pas à son aise. La Troupe n’en contrôlait pas les rues et un affrontement avec d’autres truands se terminerait très certainement par un bain de sang. S’ensuivraient alors de nombreuses représailles pour avoir osé pénétrer le territoire voisin. Il soupira de dépit.

Soudain, alors qu’une légère bruine venait humidifier les pavés, Dan éleva le bras. Aussitôt, la vingtaine d’hommes se souleva dans un cliquetis de protections et d’armes. Rean hésita une dernière fois avant d’empoigner son épée à deux mains, décidé ; elle serait la gardienne de sa vie.

Quelques rues plus loin, la Troupe s'arrêta devant les hauts murs crénelés d’une caserne de soldats. Rean hoqueta de surprise. À quel jeu jouait Dan ? Il n’était pas le seul surpris et des chuchotements d’énervement s’élevèrent du groupe. Le géant comptait-il vraiment attaquer l’une des fortifications du pouvoir ?

Bren, lui, souriait de toutes ses dents. Le défi semblait lui plaire et il développa à voix basse :

— Tous les soldats sont sur le front pour étouffer la révolte, je suis certain que la caserne est aussi vide que le crâne de Dan. Personne n’imagine que nous serions assez fous pour la prendre, c’est mal nous connaître...

Rean en douta et le fit savoir à son ami qui rejeta ses doutes d’un geste du bras.

— Tu es trop sensible, voilà tout, l'accusa Bren.

La pique ne fit pas sourire l'archer. Concentré, il s’évertuait déjà à dénicher du regard les pierres qui lui serviraient de prise. S’il fallait se hisser à la force des bras dans la caserne, autant s’y préparer.

— La Vieille Dame dit que les soldats sont partis tôt ce matin, annonça, essoufflé, un jeune coursier auquel Rean ne donne pas plus de neuf ans. Elle m’a expliqué que le bâtiment était inoccupé, mais qu’il fallait se dépêcher, ajouta-t-il en direction de Dan.

Rean réfléchit à toute allure. Il ne connaissait pas cette Vieille Dame, était-ce un nom de code ? Sûrement. L’archer ne se sentait pas à son aise, obligé de participer à l’assaut sans le moindre indice concernant la provenance des informations. Il n’aimait pas ça.

— Parfait, annonça à voix basse Bren tandis que Dan débitait un flot de paroles, assignant à chacun une tâche. On n’a plus qu’à se servir !

— C’est trop facile, grommela Rean.

— Bren, Rean, grimpez-moi ce mur ! Et voyez si vous pouvez pénétrer par le toit, termina le géant tandis que chacun s’élançait.

Les pierres agencées de façon hétérogène permirent aux deux amis de se hisser avec rapidité. L’archer retint un juron lorsqu’une pierre mal fixée céda sous son poid. Son pied glissa et il dû son salut à ses réflèxes. Le bloc dégringola dans un grand éclat. Dans son malheur, Rean laissa glisser son regard le long du mur et croisa celui de Liamar qui faisait le guet en contrebas, masqué par l’ombre d’un porche. Si Rean ne pouvait accrocher ses yeux, il sût pourtant que ce dernier le fixait, terrorisé. Une vague d’appréhension submergea le grimpeur.

— Tu traînes ! lui lança Bren essoufflé.

Il avait déjà atteint le sommet du mur et un sourire moqueur taillait son visage.

Rean reprit son escalade tout en se promettant de vérifier la stabilité de chaque pierre. Une fois en haut, l’archer prit un instant pour observer autour de lui. Ils se trouvaient légèrement plus élevés que les toits environnants mais ne pouvaient pénétrer du regard les ruelles alentour. L'archer marmonna, peu rassuré. Les portes de la muraille forcées, plusieurs larrons s'attaquaient maintenant à celles de la caserne elle-même. Le garçon se hâta de rejoindre Bren qui avait sauté avec agilité sur le toit du bâtiment convoité. Rean le rejoignit d’un bond et les deux garçons s’évertuèrent à ouvrir une lucarne. Ils firent aisément sauter le verrou et pénétrèrent dans le bâtiment. À l’intérieur, une odeur de renfermé flottait dans l’air. Rean se rassura de n’y trouver aucun soldat. Bren, lui, jubilait.

Les pans de bois ne résistèrent pas longtemps aux assauts et la Troupe se rua dans la caserne. La récolte fut brève mais intense et Rean se surprit à penser que le plan de Dan fonctionnait.

En quelques minutes, la Troupe ramassa ce qu’elle put. Les poches pleines et le dos chargé d’armes et d’armures, ils ressortirent par la porte principale, désormais ouverte. Rean s’esclaffa devant la bêtise des soldats qui, persuadés que la seule fortification aurait repoussé toutes tentatives d’intrusion, n’avaient pas posté de gardes. Devant le regard entendu de Bren il ajouta :

— Tu avais raison ! Ils sont vraiment idiots. Regarde-moi ce matos ! On est riche, mon pote.

— Faut qu’on détale si on veut en garder un peu pour nous, ajouta à voix basse son ami, goguenard. Ce petit poignard avec la lame recourbée me fait de l’œil.

Rean apprécia du regard l’arme taillée pour le combat. À en juger par la finesse du pommeau, la lame gravée valait cher. Son propriétaire avait certainement été un riche marchand. Rean, lui, désirait garder un petit arc dont la douceur du bois l’émerveillait. Il l’avait trouvé pendu par le bois au mur d’une des salles. À cause de la faible lumière, il avait failli le manquer, mais un doute l’avait amené à pénétrer la salle une seconde fois. L'objet se vendrait cher au marché noir et il se frottait déjà les mains.

— Laisse en pour les autres, se moqua Bren à l’attention de Liamar qui disparaissait sous un monticule de tapis de peau. Le jeune garçon rit à gorge déployée et expliqua :

— On a trouvé la salle des objets confisqués avec Dan. Il est toujours là-bas à tenter d’entasser le maximum de butin sur ses épaules. En se dépêchant, on peut faire deux tours…

Les trois amis savouraient le succès de l’opération lorsque le martèlement hâtif de dizaines de bottes résonna sur les pavés. Elles frappaient le sol dans une cadence synchronisée et Rean sentit ses cheveux se hérisser. Comme dans ses pires cauchemars, une nuée de soldats jaillit des venelles alentour pour encercler les bandits pris au piège. L’effroi se lu aussitôt sur les visages de la horde qui se resserra jusqu’à ce que les dos butent contre les pierres de la forteresse. Rean pesta et empoigna son fer avec détermination. Des bruits précipités lui indiquèrent que les derniers brigands encore dans la forteresse venaient de distinguer la centaine de soldats. Vingt contre cent. Ce serait un massacre.

— Si tu as une idée, c’est le moment, lança Bren, paniqué.

L'archer chercha une issue du regard mais, partout, les armures étincelantes piquaient les yeux. Les bruits des objets volés, tombant au sol les uns après les autres, auguraient du combat à venir. Rean frémi lorsque les assaillants se mirent en mouvement et, les deux mains sur le pommeau de son épée, il se força à garder la tête froide. Enfin, il se prépara à combattre.

— Que Dieu nous vienne en aide.

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