4.1 Allocution

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L’effervescence était à son comble lorsque Rean franchit les derniers pavés qui menaient aux pontons du port. À l’horizon, de lourds nuages noirs auguraient du gros temps et les amarres des bateaux étaient inspectées avec minutie. Le dernier coup de vent avait coulé par le fond trois navires servant au cabotage et abîmés une dizaine d’autres des causes d’une embarcation mal attachée. Aujourd’hui encore, les discussions apparaissaient intenses pour désigner le coupable et aucun des capitaines ne voulaient réitérer l’expérience. Le garçon plissa les yeux et s’étonna de distinguer une embarcation qui s’en allait au large. Déjà, les premières vagues venaient lécher ses planches et le blanc de l’écume s’envolait au vent. Un petit attroupement s’était formé sur le bois du quai et certains marins secouaient la tête, dépités. D’autres, furieux, faisaient de grands signes en direction de l'inconscient. Une jeune femme pleurait.

Un coursier bouscula Rean et s’excusa à peine sans se retourner. Peu après, un second manqua de le renverser et il se rattrapa de justesse au bras d’un artisan qui l’envoya bouler. L’archer s’énerva et s’éloigna du chahut. Les bruits rassurants de l’embarcadère le calmèrent. Les bateaux déchargeaient avant que la marée ne se retire et les négociations s’opéraient debout sur les embarcations. C’était la manière dont les capitaines s’imposaient face aux hommes de la terre.

Rean repensa aux paroles de son grand-père. Celui-ci ne lui avait pas donné la localisation de l’ancienne poissonnerie et le garçon se promit d’en parler à Bren. Ce dernier connaissait la ville comme sa poche, il pourrait le renseigner. Il en était sûr. Si son ami possédait bien une qualité, c’était celle-ci ; n’importe où, n’importe quand, le garçon à la cicatrice s'avérait capable de se repérer. Doté d’une mémoire formidable, il retrouvait des chemins empruntés des années auparavant.

— Attention ! l’apostropha un charrier. Regarde où tu vas, crétin !

— Crétin ? s’ébaubit Rean. Je…

— Dégage ! Je travaille, moi !

Et devant l’air hagard de l’archer, il vociféra :

— Tu préfères un bon coup de pied dans les fesses ? Allons, bouge de là !

L’archer serra le poing, mais s’écarta du chemin, rouge de honte. Le cheval obéit au claquement de la cravache et la cariole s’ébranla. Elle était pleine à craquer de caisses en bois fermées par des clous, et les pavés tremblaient sous son poids. Lorsqu’elle passa devant lui, Rean se précipita à sa suite et d’un coup sec tira à lui une pile de caisses, les renversant sur les pavés. Il s’attendait à un poids conséquent, mais elles vinrent à lui aisément. Elles se fracassèrent à grand bruit ne laissant échapper que de l’air.

— Vaurien ! hurla le conducteur. Reviens ici, viens te battre ! Reviens, te dis-je !

Rean s’échappa, satisfait de ce coup-bas. Trois caissettes pour quelques injures, c’était le prix à payer.

Il marcha en direction des docks. C’était le point le plus bas de la ville. Là, s’échangeaient en sous-main les denrées les plus extraordinaires ramenées de voyages tout aussi ahurissants. Ce coin de ville était peuplé de bars plus farfelus les uns que les autres. Enfant, le garçon venait aux fenêtres écouter les conversations et les conteurs. Il aimait cette ambiance festive de marins heureux de retourner à terre, vivants.

Aujourd’hui, toutefois, il n’avait pas le cœur à rire. Il grimpa sur des caisses abandonnées, juste en bout de ponton. De là, il pouvait observer sans être vu. C’était son coin favori, loin du bruit. Il s’abîma de nouveau dans ses réflexions.

Son regard glissa le long des coques de navires, se perdit dans les voiles gonflées de vent et il huma l’air. Il pouvait presque sentir l’odeur du bois humide et celle du sel. La mer l’attirait. Indubitablement. Tant de fois, il avait rêvé les yeux grand ouverts, d’aventure et de liberté. Les histoires de pirates sans morale ni lois étaient ses préférées et, souvent, il embarquait à leur côté pour un temps. Puis, il se réveillait sur la terre ferme et la tristesse venait accroître un manque qui lui serrait la poitrine. Pourtant, jamais il n’avait franchi la ligne. Jamais il ne s’était engagé. Chaque fois, l’image de sa mère venait flotter dans son esprit. Elin Almandoran. Un nom qui sentait bon. Un nom qui rappelait la maison.

Il n’avait que peu de souvenirs d’elle, si ce n’est sa beauté et son charisme. Chacun connaissait l’histoire de la conquête de son île. Officiellement, le mariage du Gouverneur à Elin, régente de l’île Bleue, avait débouché sur un pacte de paix. Celui-ci avait été brisé lorsqu’Elin, alors aux-côtés de son époux, avait été kidnappée. Le Gouverneur avait accusé le peuple de l’île bleue d’en être à l’origine et l’acte avait scellé le sort de ses habitants. Le souverain n’avait pas hésiter à employer la force. En quelques jours, la guerre était terminée et l’île colonisée. Mais, si les armées du satrape avaient retrouvé Elin sur l’île Bleue, son fils, lui, avait disparu.

Rean avait mis du temps à faire le lien. Aujourd’hui, il en était convaincu, son père était l’homme le plus puissant de l’archipel.

Peu de temps après, Bren le rejoignit.

— J’ai croisé ton grand-père, commença-t-il. Il m’a raconté.

L’archer acquiesça et Bren poursuivit :

— J’étais certain de te trouver ici et…

— Il a mentionné la poissonnerie ? le coupa Rean.

— Oui ! assura son ami sans s'émouvoir de ce manque de courtoisie. Mais j’ai eu beau me creuser la cervelle, je ne vois pas laquelle c’est. Il y a bien le commerce au croisement de la rue des boulangers qui vend du poisson, mais mon père m’a dit que la boutique était familiale depuis plusieurs siècles. Je pense qu’il exagérait comme d’habitude, mais ça m’étonnerait que ce soit celle de ton grand-père. Toutes les autres poissonneries, je connais personnellement le propriétaire, et aucune n’est celle d’Hanja, ça, je peux te l’assurer.

Rean se renfrogna. Il était arrivé aux mêmes conclusions quelques minutes plus tôt. Le ‘Roy avait bien mentionné que l’établissement se trouvait dans une venelle près du port. Y avait-il une rue qu’il n’est explorée ? Il en douta.

— N’es-tu pas fier d’avoir vengé ton grand-père ?

— L’a-t-on vraiment fait ? interrogea Rean.

Et devant le regard étonné de Bren, il expliqua :

— J’ai préparé la… rencontre, ironisa-t-il, avec Dibenette pour le voler. On avait aucune idée du lien qu’il entretenait avec Hanja. J’aurais dû m’en apercevoir plus tôt.

— Qu’est ce que ça aurait changé ? Tu ne prends aucun plaisir à tuer, lui reprocha son ami, qu’aurais-tu fais de plus ? Le supplicier ? Rien n’aurait ramené ton grand-père dans son échoppe. Le mal est fait Rean, et tu le sais !

L’archer soupira.

— Tu as peut-être raison, n’empêche que…

— Que quoi ? le coupa Bren. Arrête de te prendre la tête ! Cette histoire s’est déroulée avant-même ta naissance, je ne suis pas certain que ressasser le passé soit une bonne chose. Que ce soit pour toi ou pour ton grand-père, d’ailleurs. Tu viens de ramener une petite fortune à la maison, repose-toi sur ça.

— Et toi ? Comment ça s’est passé avec ton père ? s’enquit Rean, désireux de dévier la conversation.

Bren haussa les épaules. La boisson compliquait sa relation avec son paternel.

— Au moins il était sobre quand je suis rentré. Il m’a félicité pour les pièces et a débouché une bouteille pour l’occasion…

— Ah. Au moins il t’a reconnu ce coup-ci, le taquina-t-il.

La pique fit sourire Bren et l’archer examina sa cicatrice se déformer sous le rictus. Elle lui donne un air guerrier, s’amusa-t-il. Son ami s’en aperçu et Rean détourna la tête, gêné. Le vent commençait à jouer dans les cheveux des deux amis qui s’abritèrent un peu mieux entre les caisses.

— Maintenant que Dibenette et sa femme ne sont plus présents pour diriger l’empire, qui va reprendre le flambeau ? À ma connaissance, ils n’ont pas d’héritiers, s’enquit Rean.

Le royaume Dibenette était constitué d’une vingtaine de commerces en tous genre, d’une flotte de navires marchands et surtout d’une large poignée d’esclaves.

— Aucune idée. Les parents ont légué le tout à leur fils unique, techniquement ils n’ont plus aucun droit dessus. Le Gouverneur, peut-être ? tenta Bren.

L’archer secoua la tête, il n’en savait rien.

— Les boutiques seront inévitablement mises en vente et achetées par d’autres maisons prospères. Ça ne manque pas sur l’île… ricana-t-il. Elles détiennent déjà tout, alors des commerces en plus.

Des murmures soudain attirèrent l’attention des deux garçons qui se redressèrent. Un petit attroupement se formait à l’entrée d’une ruelle. En s’approchant, Rean distingua au centre de l’assemblée un jeune garçon blond comme les champs qui déclamait son texte. À son cou, l’écharpe rouge du royaume.

— Le gouverneur a déclaré coupable le Tueur de vermine et a ordonné sa mort par pendaison. Il sera exécuté dans une heure.

L’orateur répéta inlassablement la même rengaine, tandis que Rean réfléchissait à toute vitesse. Il était coutume pour les représentations publiques que le pontife soit accompagné de son épouse. Il croisa le regard de Bren qui grimaça :

— Toi, tu vas faire une connerie…

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