3. Hanja 'Roy Karderi

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La matinée s'étirait loin derrière lui lorsque Rean dévala les marches de bois qui menaient au fleuve Vénus. D’un coup d’œil dévissé vers l’horloge de la haute tour de l’église qui servait de repère aux habitants des quartiers populaires, Rean évalua que la cérémonie en l’honneur de son grand-père adoptif, Hanja Karderi, devait se terminer. Seuls les hommes pouvaient obtenir une qualité dans leur nom. ‘Roy, signifiait l’ancien. C’est le titre le plus répandu auquel pouvaient prétendre les hommes âgés des quartiers populaires. S’il ne s’étend pas aux couches moyennes et aisées de la population, c’est à cause de sa connotation d’extrême pauvreté. Pourtant, ici bas, le ‘Roy correspondait à une marque profonde de respect, remarqua Rean. Ce titre était une récompense pour des années de dur labeur et d’expérience partagée. La plupart des communautés possèdait un ‘Roy qui apportait une véritable stabilité parmi la population. Ses conseils étaient écoutés, sa sagesse reconnue. Lorsqu’une communauté portait un vieillard au rang de ‘Roy, elle s’obligeait à lui fournir un toit, du bois pour le feu et de la nourriture. C’est sur ce dernier point que Rean s’interrogeait. Comment les groupes s’y retrouvaient-ils ? La plupart des habitants ne mangeaient pas à leur faim, comment pouvaient-ils souhaiter nourrir une bouche supplémentaire ? Le garçon en déduisit que la stabilité apparente apportée par l’élection d’un sage reconnu aux yeux de tous augmentait les chances de commercer avec les communautés proches. Aussi loin que le garçon puisse se souvenir, Hanja avait toujours épaulé ses concitoyens. L’homme répétait souvent qu’une aide gratuite rapportait bien plus qu’un travail payé. Il n’avait pas tort, s’amusa Rean. Le voilà ‘Roy maintenant.

Les activités battaient leur plein et les sons des artisans emplissaient l’air. Tout près, un ferronnier frappait des pentures, en nage malgré la fraîcheur du temps. Son voisin chaudronnier travaillait un cor en cuivre dont les reflets attirèrent le regard du garçon. Il s’arrêta plusieurs secondes et observa le travail de l’homme. Concentré, celui-ci étudiait l’instrument sous toutes ses coutures, caressant du plat de la main le métal à la recherche d’anomalies. L’archer était séduit par l’attention que portait l’artisan à son travail et lui rappela avec quelle délicatesse lui-même s’occupait de son arc. Il se promit de revenir mais, pour l’heure, il reprit la direction du cours d’eau.

Puissant, celui-ci traversait Fortlointain et scindait les quartiers populaires en deux moitiés inégales. Sur sa rive droite, on rencontrait le vieux quartier, Nima, là où les plus anciens logis de la cité, agglutinés les uns aux autres comme un essaim d’abeille au printemps, tenaient tant bien que mal. Si bien que si une seule habitation s’écroulait, l’ensemble s’en trouvait fragilisé. Les ruelles y étaient sombres, étroites et mal fréquentées. Elles sentaient la turpitude, l’ignominie et la mort. Même un voyageur déraisonné par des semaines de marche n’oserait mettre le pied dans ce royaume de gredins, d’escrocs et de toutes les vermines qui pullulaient dans la cité. La haute société murmurait coutumément lors de bals ou de banquets : « Glisse un orteil dans le vieux quartier, tu pourras peut-être t’enfuir, mets-en deux… » et n’hésitait pas à menacer les enfants turbulents de séjours inoubliables... Tout comme le suggérait la légende de Nima le démon, les pierres vous dévoraient et avalaient votre âme. Rean n’était pas superstitieux, pourtant il l’évitait soigneusement.

Le garçon compta vingt larges pas et atterrit sur la berge du cours d’eau malodorant. Ce dernier, encore prisonnier des glaces hivernales sur ses bords, coulait uniquement en son centre. Rean se déchaussa et leva autant qu’il put son pantalon avant de s’enfoncer dans l’eau froide. Il serra les dents au contact du liquide qui piquait ses membres, mais il tint bon et progressa au milieu des morceaux de glace.

Au début de l’hiver, les hautes eaux avaient charrié les planches qui servaient de gué. Depuis, les habitants établis sur les berges de la rivière devaient longer les antiques bâtisses sur près de dix mètres, les pieds dans l’eau. On marchait dans une trentaine de centimètres au maximum, mais cela suffisait à vous geler pour la journée. Rean le savait et il se hâta.

En quelques pas, il retrouva le sec puis se hissa avec agilité sur la berge. Il remit ses pieds dans ses chausses et sautilla sur place dans l'espoir de se réchauffer, puis laissa son regard glisser. Devant lui s’étalaient une trentaine d’habitations de fortune, faites de bric et de broc. Véritable communauté, le village dans la ville était cerné d’un large mur qui dominait de loin la plus grande des maisons de l’île. La fortification protégeait la cité des inondations mais, pour Rean, c’était une séparation entre les pauvres et les plus miséreux. Hanja qui l’avait accueilli à son arrivée sur l’île en faisait partie et le garçon avait passé la majeure partie de son enfance en ces lieux. La première fois qu’il s’était retrouvé au pied du colossal mur, il en avait pleuré de peur. Alors âgé de six ans, la fortification avait hanté ses nuits, puis ses jours ; il passait des heures à observer, identifier et relever les pierres prometteuses. Et, par un jour venteux, il l'avait défié. Jamais plus il ne s’était aussi ivre de vie que ce jour-là. La muraille ne lui résistait plus, elle s’abandonnait sous ses mains adroites. L’escalade avait été aussi éprouvante que satisfaisante et, au sommet, la vision de maisons entrelacées et de rues sinueuses lui avait coupé le souffle. Du haut de son perchoir, Nima s’était ouvert à lui comme jamais auparavant. La peur s’était envolée et, ce jour-là, il avait compris que son mental comptait autant que ses muscles. Il s’était juré de ne pas l’oublier. L’archer était remonté souvent depuis, la solitude de l’ascension lui faisait chaque fois le plus grand bien. Aujourd’hui il en connaissait les moindres interstices.

Des morceaux de bois flotté, quelques pièces de métal et des tentures déchirées étaient tout ce que possédait les habitants. Le moindre nouveau pan servait à consolider les murs des logements qui menaçaient de s’écrouler. Et régulièrement, il fallait reconstruire sur les galets. Au contraire du reste de la ville, un seul feu s’élevait au centre du cercle d’habitations malgré le froid saisissant. Pour l'heure, une dizaine de personnes discutaient à voix basse auprès des flammes réconfortantes. La cérémonie venait de se terminer, en conclut le garçon en s’approchant.

Les uniques constructions à proximité étaient le fumoir et le four communautaires. Misty Hardy, doyenne du camp, régentait les deux installations d’une main de fer. La légende raconte qu’elle fut la première à établir ses quartiers au bord du cours d’eau, alors bien plus vif.

Rean en doutait, mais il aimait entendre la vieille dame retracer son arrivée, les prunelles brillantes. Elle se dressait de tout son mètre quatre-vingts dix, chassait les mèches blanches qui cachaient ses yeux verts et d’une voix forte, contait ses aventures. Malgré son apparente jovialité, Rean l’avait toujours trouvé mystérieuse. Souvent, elle disparaissait plusieurs jours d’affilés et confiait alors la gérance du four et du fumoir à son fils handicapé, Killian. Ce dernier ne quittait pas un seul instant les constructions du regard, fier de la mission confiée. Rean s’était souvent interrogé sur la destination de Misty car, à sa connaissance, elle ne possédait pas d’autre famille. Quel endroit l’attirait avec force à tel point qu’elle délaissait son enfant de nombreux jours ? Il n’en savait rien. Il repensa au jour où il lui avait posé la question et à la réaction directe et sèche. Jamais plus il ne l’avait interrogé et il se gardait bien de s’attirer de nouveau ses foudres.

La vieille dame était un repère pour l’archer, une bouée à laquelle se raccrocher quand la noyade était proche. Il avait rapidement échoué près du fleuve après son débarquement sur l’île et, déjà, elle gouvernait ce petit quartier misérable. Aussi loin que sa mémoire lui permettait de remonter, la vieille dame était présente dans ses souvenirs. Autour de lui, les gens mourraient. De maladie, de chagrin ou de la lame d’un poignard, mais rester en vie et mourir de vieillesse était un luxe que seuls les plus hardis connaissaient. Misty était l'une de ceux-là.

Il la salua de mots charmants à son passage et prit de ses nouvelles. Comme toujours, elle lui parla avec tristesse de son fils que la maladie rongeait de plus en plus et pour la première fois, Rean frissonna en croisant le regard voilé de Killian et le filet de bave qui s’échappait d’une bouche tombante. Autrefois, il était joyeux, s’effraya-t-il, aujourd’hui, il est terne et fané. Il embrassa la famille Hardy puis s’engagea vers la seule habitation à posséder un porche en plus de l’unique pièce principale.

Hanja ‘Roy Karderi travaillait sur le pas de la porte et Rean s’installa en silence à ses côtés. Assis en tailleurs, le vieil homme sculptait. Le garçon observa les mouvements précis de la pierre contre l’andouiller et la concentration intense de son grand-père adoptif que rien ne pouvait briser. Ses doigts étaient calleux et boursouflés. Ce dernier leva finalement le regard et ses yeux pétillèrent de sagesse. Rean y lut tout l’amour qu’il lui portait et contempla : « un véritable ‘Roy, il mérite son titre ». Hanja délaissa son œuvre et s’enquit :

— La récolte a été bonne ?

Il répugnait cette vie de truand que Rean avait choisit, mais il savait pertinemment que les ressources de l’archer les maintenaient en vie. Aussi, il préférait contourner le sujet et le terme de récolte lui avait toujours parut adéquat.

— Très, sourit le voleur. La prise était de haute valeur.

Rean dévoila le contenu de sa poche et aligna presque trente sous sur les galets, devant les yeux ronds d’Hanja.

— Quelle était la cible ?

Rean resta silencieux, son grand-père adoptif ne posait jamais la question.

— Dibenette. Un gros marchand…

— Une ordure, oui ! s’énerva Hanja avant de reprendre, gêné. Beaucoup de rumeurs circulaient à son sujet…

L’archer acquiesça lentement, désarçonné. Il crut bon de se justifier :

— Je l’ai observé et suivi plusieurs jours, se justifia le garçon. Ses esclaves étaient à bout de souffle, maigres comme pas possible. Loin de s’en soucier il leur hurlait d’accélérer le rythme en les traitant de bons à rien et menaçait de supprimer l’unique repas de la journée. Un s’est écroulé. Dibenette l’a fait fouetter. Et, quand il fut évident que le prisonnier ne se relèverait pas…

Rean secoua la tête.

— Il n’a même pas daigné l’enterrer, Hanja ! s'exclama l’archer. Je ne regrette pas, tu sais, continua-t-il. Dibenette était monstrueux et l’on raconte que sa femme était pire ! Les esclaves tremblaient à la seule prononciation de son nom et il était commun que les captifs un peu lents soient menacés d’être envoyé chez Dibenette. Que cette enflure brûle en enfer !

Rean se modéra et soutint le regard indéchiffrable du vieil homme. Ce dernier baissa le visage et se concentra de nouveau sur l’andouiller, trophée d’une chasse précédente. L’archer se sentit désemparé, Hanja agissait de manière inhabituelle.

— Que ne me dis-tu pas ? s’entendit-il demander.

Son grand-père stoppa son mouvement, puis repris son œuvre. Entre ses mains, la tête d’un cerf prenait vie. Il soupira :

— Tu n’a pas à te défendre, je connais le bonhomme.

Devant le regard surpris de son fils adoptif, il avoua :

— J’ai travaillé pour Dibenette.

Rean reçut la nouvelle comme un choc.

— Quoi ?

Médusé Rean laissa le silence s’installer et devant l’absence de réaction d’Hanja, il le chercha du regard. Ce dernier leva vers lui un regard empli de tristesse.

— Laisse-moi te raconter. Quand j'avais ton âge, mon père tenait un petit commerce de poissons, près du port, commença le vieil homme en délaissant son travail. J’aimais cet endroit qui sentait bon la mer et je l’aidais tous les jours. Il m’a appris à pêcher, à repérer les meilleurs bancs, à préparer les animaux et à les présenter de manière agréable. Sa boutique était réputée.

Ce morceau du passé d’Hanja, Rean le connaissait par cœur. Il se retint de le faire savoir, désireux d’entendre une suite.

— C’était un vieux loup de mer, sourit Hanja devant l’impatience de son petit-fils adoptif, qui connaissait le port comme sa propre maison. Il s’y baladait souvent insouciant et saluait tout le monde. Il était connu, tu sais, et apprécié. Les commerçants voisins venaient toujours prendre un verre chez lui et jusqu’à son décès, il vécut très heureux.

— Maman n’était plus là depuis plusieurs années et étant fils unique, papa m’a légué la boutique. J’étais triste de le voir partir évidement, mais fier d’être à la tête du commerce familial. J’ai dirigé la boutique comme mon père l’aurait fait et ça fonctionnait très bien. Les clients restaient fidèles à sa mémoire et la plupart me respectaient. J’étais ravi à cette époque, vraiment satisfait. Ça a duré plus de vingt années…

Hanja avait le regard humide et Rean l’encouragea d’un geste du crâne. Son grand-père parlait peu de son passé et l’archer ne voulait pas en manquer un morceau.

— Puis Dibenette a débarqué. C’était un jeune idiot, cracha-t-il, héritier d’une des familles les plus puissantes de l’île. Elle possédait déjà plusieurs commerces dans la venelle et je servais de quintaine parce que j’avais refusé de vendre un an auparavant. Dibenette a pénétré ma boutique un matin venteux. La porte claquait. Je me souviens de son regard prétentieux, de ses airs écœurés en observant les poissons et de sa voix mielleuse qui dégoulinait de perfidie. Il m’a fait une offre. Généreuse. Evidemment, j’ai coupé court à toutes propositions !

Il rit jaune puis toussa.

— En représailles, il a fait installer une immense poissonnerie au coin de la rue et achetait à mes pêcheurs leurs pêches à un prix plus élevé. En quelques semaines, je n’avais plus le moindre produit, puis plus aucun client. Dibenette a renouvelé sa pollicitation. Je n’avais plus le choix. J’ai accepté. J’ai retrouvé mes poissons et mes clients mais je travaillais pour lui. Ça a été le début de l’enfer. J’ai accumulé les dettes auprès de Dibenette qui m’obligeait à acheter ses poissons à prix d’or. Après peu d’années, je devais lui céder le bâtiment et je me suis trouvé à la rue sans le moindre sous.

Rean resta bouche-bée. Sans le savoir, il avait vengé son grand-père en piégeant l’homme qui l’avait ruiné. Pourtant, il n’en recevait aucune satisfaction. Hanja se leva avec difficulté, attrapa son bâton de marche et conclu :

— Je ne devrais pas, mais je suis soulagé qu’il soit mort.

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