2.2 La place du marché

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Les trois compagnons franchirent tour à tour un bois sombre, puis une terre nue et givrée qui craquait sous leur pas. Enfin, au bout d’une trentaine de minutes de marche, l’enceinte de Fortlointain se détacha à l’horizon. Les murs de pierre s’élevaient haut vers le ciel et il fallait se tordre le cou pour en apercevoir toute la grandeur. Au pied, on se sentait minuscule.

— C’est vrai ce que l’on dit, commença Liamar, que la révolution est chaque jour plus vigoureuse ?

— Je ne sais pas, soupira Rean, beaucoup de rumeurs circulent. Il est difficile de connaître la vérité.

— Dan dit qu’elle est plus proche qu’on ne le croit et que tout va changer, enchaîna le jeune garçon, rêveur.

Bren chassa du bras un arbuste bas qui défiait l’hiver.

— Ne t’emballe pas, lui intima-t-il, chacun sait que Dan est à la solde des brigands du quartier des tanneurs. Il ne fera rien sans leurs accords et par extension, nous non plus.

— On n’est pas obligé de rester cantonné avec la Troupe, lança l’archer en guettant la réaction de son ami.

Cela faisait plusieurs semaines que Rean y pensait. Partir. Devenir libre, ne plus avoir de compte à rendre. Ne plus croiser Dan. Mais, quitter le groupe exigeait aussi l’abandon d’un emploi, certes de voleur et de meurtrier, mais qui permettait de survivre.

— Pour allez où ? ricana Bren. Estimes-toi chanceux de manger tous les jours et d’avoir les poches pleines !

— Tu penses à quoi ? demanda Liamar en ignorant son aîné.

— J’ai foi en la révolte et…

— Laisse-moi rire ! Vouloir être un héros pour ta mère est un acte noble mais complètement stupide ! Jamais tu ne pourras l'approcher sans te faire embrocher. Aussi difficile soit-il, ôte-toi de la tête cette foutue révolution qui ne te mènera pas au palais, mais simplement du côté des emmerdes !

Rean garda le silence malgré le regard appuyé de Liamar qui ne comprenait pas la discussion. Il laissa son esprit vagabonder et comme souvent sentit son cœur se serrer en imaginant sa mère dans son quotidien. Prisonnière du Gouverneur de l’île Blanche, mariée de force et malheureuse, ça, il en était sûr.

Il n’avait que peu de souvenirs de l’époque d’avant, comme il aimait se la désigner, pourtant c’étaient les plus chauds et les plus chaleureux de sa mémoire. Des années d’insouciance loin de l’île blanche, de la pauvreté et de cette vie de voleur qui, certains jours, le révulsait. Parfois, il ne savait plus s'il s'agissait de ses véritables souvenirs d’enfant ou s’il avait fabriqué de toutes pièces ces images dans des rêves si réalistes qu’il aurait juré les avoir vécus. Une scène particulière remontait d’ordinaire et il se voyait droit comme un i aux côtés de la régente de l’île bleue, Elin Almandoran, sa mère. Belle comme l'océan, élégante comme les blés, elle irradiait d’un charisme qui obligeait le moindre habitant à garder les yeux sur elle. C’était plusieurs semaines, jours peut-être, avant le Grand Chamboulement. Avant la Trahison. Avant qu’elle ne perde son statut. Rean secoua la tête et chassa la rage qu’il sentait remonter en lui. Pas maintenant.

— Rean ? hésita Liamar, ça va ?

Le garçon mit de multiples secondes à se reconnecter avec la réalité puis assura que tout allait bien.

— Et tu préfères rester enchaîné à une vie que tu ne maîtrises pas ? finit-il par répliquer à Bren. La révolution n’apportera peut-être pas la solution à tous les problèmes de l’île, mais si elle peut sortir de la misère un tas de petits nés au mauvais endroit, je trouve que ça vaut le coup d’essayer. Et si, dans le même temps, elle me permet de me rapprocher de ma mère... Il y a une chose dont je suis certain, je ne l’aiderai pas en restant accroché aux ordres de Dan !

— On en reparlera, enjoint Bren, on est trop près de la ville…

Les trois amis franchirent un vaste fossé gelé qui encerclaient les fortifications de la cité avant de se hisser à la force des bras le long d’une corde usée par les mains. Le passage des brigands. L’endroit portait bien son nom ; c’était le point de passe des denrées volées et de ceux qui voulaient à tout prix éviter les grandes portes de la ville. L'ouverture faisait la fierté de la Troupe de Dan 'Ge Terty qui en contrôlait l’entrée. Les taxes instaurées étaient directement reversées aux brigands hiérarchiquement au-dessus du géant. Si la Troupe ne voyait pas la couleur de l’argent récolté, ce dernier permettait tout de même au groupe de jouir d’un certain respect dans les couches les plus basses de Fortlointain.

Bren en tête, ils pénétrèrent l’épaisse protection en file indienne, foulant pour la énième fois les pierres poncées par des milliers de pas avant eux. Le passage suivait, sur quelques mètres, la courbure naturelle du mur selon un étroit couloir sombre d’où s’échappait, ici et là, les cris aigües de gros rats. Enfin, ils débouchèrent dans un morceau de la fortification plus large, d’où le toit avait été retiré pour amener un peu de lumière. Là, un mastodonte au visage scarifié et renfoncé dans la pierre ne les quitta pas des yeux et, comme à son habitude, Rean le salua d’un geste franc de la tête. De multiples enjambées plus tard, ils traversaient l’un des nombreux marchés de la ville. Celui-ci avait la particularité d’être le plus dense de la cité et les étals des marchands ne cessaient de se succéder dans l’enceinte d’une place dont même le nom avait disparu, remplacé par un toponyme plus approprié : La place du marché.

Aussi loin qu’il se remémorait, Rean avait toujours adoré cet endroit. Il pouvait y passer des heures avec ses amis à écouter les récits des colporteurs et il connaissait ceux dont la simple parole faisait voyager. Certains raffolaient de cette notoriété et n’hésitaient pas à amplifier leurs aventures pour le plus grand bonheur des enfants. Ils faisaient concurrence aux conteurs qui exerçaient leur art au port. Mais, ce que l’archer préférait par-dessus tout survenait à la nuit tombante, lorsque les orateurs professionnels laissaient place aux marchands eux-mêmes. Là, il ne s’agissait plus de récits narrés pour le bien de tous, mais de tranches de vie, de mises en garde et de nouvelles que s’échangeaient les marchands au coin du feu.

Les commerçants débâtaient sur les denrées, comparaient les prix d’achat et de vente, s’accordaient sur les destinations et lorsque la nuit éclipsait totalement le jour, les avertissements pleuvaient. Les récits de pillages, de brigands et de pirates excitaient l’assemblée et les commentaires véhéments fusaient ; l’on tremblait à l’évocation d’une ville décimée par les voleurs et l’on acclamait celles qui avaient survécu par ruse. Certaines envoyaient des hommes-espions au sein des rangs pirates, prévenant ainsi des attaques, et coulaient les vaisseaux avant même qu’ils ne touchent la côte.

Rean, accompagné souvent de Bren, se nourrissait alors des récits délicieusement terrifiants et rêvait d’aventures, peloté en boule sur un morceau de toit ou adossé à un tonneau. Il encensait les marchands de la mer, ceux venues du continent et, lorsque ces derniers contaient leurs combats acharnés face à des créatures aussi grandes que des maisons, ou parlaient des filets qui débordaient de poissons, Rean naviguait à leur côtés.

Puis, à mesure que l’heure se faisait tardive les voix s’abaissaient et l’ambiance s'apaisait. Les rires cessaient et seul le crépitement du feu venait interrompre les hommes. Des cartes au charbon étaient dessinées à la lueur des flammes et les croix venaient indiquer les zones de pillage et les routes dangereuses. Des itinéraires étaient dressés. Attentif, Rean ne perdait pas une miette des recommandations et identifiait les marchands les plus prometteurs. Jeune garçon, l’archer avait mis du temps à comprendre que son rôle était essentiel pour la Troupe, aujourd’hui, il en tirait les avantages.

Les souvenirs ne furent que de courte durée et les histoires au coin du feu s’évanouirent lorsque des cris attirèrent l’attention de Rean qui tenta de percer des yeux l’attroupement qui se formait avec empressement.

— Allons voir, proposa Bren, certainement un touriste qui s’excite… se moqua-t-il.

Rean approuva. Nombre d’étranger se faisait arnaquer et lorsqu’ils s’en rendaient compte, n’hésitaient pas à le crier. C’était, avec Bren, leur moment favori pour voler allègrement les étals des marchands distraits.

— C’est ton copain l’ébéniste qui est aux prises avec un grand blond tout blanc ! s’exclama Bren juché sur une caisse. Comment s’appelle-t-il encore ?

— Tu parles de Fabri ? Je l’aime bien, allons l’aider, décida Rean. Il m’a sorti d’une … mauvaise affaire, expliqua-t-il à Liamar, je…

— Une mauvaise affaire, s’esclaffa Bren. Tu veux dire que t’étais dans la merde jusqu’au cou, oui !

Le garçon sauta de son perchoir et à voix basse expliqua à Liamar :

— Cette andouille s’était mis en tête de rouler Dan lorsqu’il est arrivé à la tête de la Troupe. Un cadeau d’accueil quoi, se moqua-t-il. Mais il n’avait pas prévu que notre bon chef ait un cerveau et sans Fabri, Rean aurait perdu ses deux bras. Et un archer sans bras...

Il continua à voix haute :

— Je me rappelle ta tête quand tu t’es rendu compte que ça ne fonctionnerait pas...

— Bon, ça va. Parlons d’autre chose, le coupa Rean. Et permet-moi de te rappeler que tu étais dans le coup et pas mieux loti que moi.

— Quel culot, s’offusqua Bren, j’avais prévu une porte de sortie.

Rean leva les yeux ciel en se dirigeant vers la bagarre.

— De la chance tu veux dire…

— Regardez, les coupa Liamar, les soldats arrivent !

— Merde, on se tire ! lança Bren.

Le garçon s’élança dans la ruelle la plus proche, talonné par Liamar. Rean hésita un instant et vit que son sauveur était en mauvaise posture. Il fit alors la seule chose déraisonnable et s'élança à son secours. En plusieurs enjambées, il se porta à sa hauteur et asséna un violent coup de pied dans l’abdomen du grand blond qui avait pris le dessus sur Fabri. L’air quitta de suite ses poumons et l’homme chercha son souffle. Cela suffit à l’ébéniste qui, d’un méchant coup de tête, se dégagea de l’emprise de son adversaire. Les yeux en furie, il se retourna vers Rean, prêt à le frapper.

— Oh ! C’est moi ! se défendit le garçon en levant les mains.

— Putain ! Rean !

L’homme parut se calmer mais sa bouche se tordit sous la douleur.

— Ce chien est plus fort qu’il ne le laisse paraître, il m’a déboité l’épaule c’est sûr, gémit-il

— Plus tard, lança Rean, les soldats rappliquent, il faut bouger.

Fabri fit la moue en scrutant sa marchandise étalée au sol. Déjà, quelques pièces manquaient.

— Sauve-toi, je connais le chef de la garnison, je vais me débrouiller.

Rean ne se fit pas prier et allait prendre ses jambes à son cou quand Fabri lui retint le bras et ajouta :

— Merci.

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