37.2

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Installée dans le canapé de la salle commune, Lilly reprit son visionnage de l’assaut. Elle avait tenté de se placer en épaule, à l'écoute pour son Capitaine, mais il lui avait gentiment demandé de le laisser seul. Décidée à obéir, elle n'avait pas insisté et il s'était retiré dans sa chambre, afin de terminer ses rapports en retard. La subordonnée avait compris qu'en réalité, son supérieur ne voulait pas qu'il la voit en état de faiblesse. Il avait également besoin de temps pour comprendre le contenu de cette lettre de suicide qu’il avait lu. Avec le temps, il finirait par la croire, elle n’avait jamais voulu lui faire de mal.

Elle sautait de caméra en caméra pour avoir le plus d’éléments possible. À chaque Cavalier qui tomba sous les coups des Exos, son cœur se serra et elle eut du mal à respirer. Cet assaut fut barbare et se transforma en véritable boucherie, en peu de temps. Ils n'avaient aucun avantage contre les Exos. Que ce soit en nombre, ou en armement, leurs ennemis les surpassaient largement. Et pourtant tous les Cavaliers luttaient de toutes leur force, jusqu'à rendre leur dernier soupir dans cette bataille.

Au milieu de tout ce monde et de tous ces affrontements, elle vit Haziel emplit d'une telle rage qu'il défonça à mains nues le crâne d'un Exo, car il avait osé se mettre entre lui et Rita. La main en sang, il ne s'arrêta pas là et récupéra de nouveau son épée pour s'attaquer à Ektra. Il menait un combat enragé contre lui. Son adversaire était secondé par plusieurs Exos, pour servir de diversion, mais ils ne faisaient pas long feu face à la puissance d'Haziel. Il tenait bon, mais retenait ses coups à chaque fois qu'il s'attaquait à la jeune femme, afin de ne pas la blesser inutilement et trop gravement.

Par le biais de la caméra du Capitaine Aleysworth, Lilly vit sa propre chute. Se battant sans relâche contre un Exo à taille humaine, tirant sur plusieurs autours, qui tentaient de s'approcher, un autre lui assena un coup violent à l'arrière de la tête avec son arme. Une douleur lui envahit l'arrière du crâne lorsqu'elle regarda cette scène. Pas étonnant qu’elle ait perdu la mémoire après un coup aussi brutal. Elle entendit son supérieur hurler son nom en accourant à ses côtés, afin de vérifier si elle était toujours en vie, la suppliant de l’être. Il l’attrapa dans ses bras afin de l’installer dans un endroit sûr, loin des combats qui faisaient rage. Lilly fut touchée par une telle attention.

Au final, après de longues heures de lutte, ce fut le Capitaine Yukimura qui prit le tir neutralisant. Lilly mis la vidéo sur pause, recula, puis relança la scène. Ce tir lui parut beaucoup trop simple, même pour un excellent tireur comme elle ou le chef de l'escadron Espion.

Yukimura n’avait pas une bonne visibilité, qui plus est, au sol, il ne pouvait pas viser correctement. Elle passa à la caméra du Capitaine du premier escadron pour voir clairement cette visée qu'il avait pris. En effet, son tir était plus qu’hasardeux. Il avait eu une sacrée chance qu’il atteigne leur ennemi. Ektra aurait facilement pu l'éviter en plus de ça, il semblait entouré d'une barrière invisible qui empêchait les fléchettes et les balles de l'atteindre. Avec un tel dispositif, il pouvait pleinement se concentrer sur son combat avec Haziel, sans être perturbé par les tentatives de tirs des Cavaliers.

Ou alors… se demanda-t-elle.

Encore en pause, elle rembobina une nouvelle fois, puis zooma sur le visage de sa cible avant de relancer la vidéo. Un détail lui sauta immédiatement aux yeux : le sourire suffisant d’Ektra, le regard tourné vers le Capitaine de l'escadron Espion.

Son souffle se coupa et elle envoya valser la tablette en se relevant. Elle se jeta sur la porte de la chambre de son supérieur en tambourinant violement.

- C’est un piège ! vociféra-t-elle. Capitaine, c’est un piège !

Troublé par les propos de sa subordonnée, il alla ouvrir la porte, dérangé en pleine rédaction de son rapport sur l'opération de capture d'Ektra. Sa subordonnée semblait terrifiée et terriblement agitée.

- Mais de quoi tu me parles ?

- Ektra nous a piégé Capitaine. Il voulait se faire capturer ! Il faut prévenir le Général et le Gouverneur !

- Ektra est enfermé en isolement. Il ne peut rien faire.

- Capitaine ! coupa-t-elle en haussant le ton. Je ne vous ai jamais trahis, je n’ai jamais voulu vous faire du mal et vous m’avez avoué regretter ne pas avoir faire plus confiance, alors s’il vous plait, faites-le cette fois-ci, expédia-t-elle.

Faisant référence à ses propos avant l’assaut, Andrew resta dubitatif quelques secondes. Il prit quelques secondes pour réfléchir et fixa le regard de Lilly. Elle semblait terriblement inquiète. Il se résigna à croire son bras droit. Elle n’aurait jamais laissé Owen mourir volontairement, il le savait, tout au fond de lui. Sans perdre un instant ils quittèrent les locaux de la Cavalerie à toute vitesse pour rejoindre le bureau du Gouverneur.

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Si on lui avait révélé les peines qu’il allait endurer, jamais Owen n’aurait ouvert l’œil. Il faisait frais, en cette fin d’hiver. Le ciel s’était couvert et la pluie nettoyait le sang de la bataille. La guerre avait été perdue par le royaume de Koordie et les envahisseurs devaient déjà arpenter l’intérieur des terres.
Owen avait survécu. Il ne savait pas vraiment comment, mais ses poumons continuaient d’inspirer et d’expirer. En revanche, le reste de son corps hurlait à l’agonie, le suppliant d’en terminer avec ces supplices.
Le chevalier errant remua ses bras et comprit d’où provenait la douleur éminente : son dos. Ces barbares sans honneur l’avaient frappé par derrière, le lacérant de l’omoplate au bassin. Si le coup était venu de l’avant, Owen aurait assisté à l’escapade de ses viscères. Devait-il pour autant se réjouir de la situation ?
Très bien, il allait souffrir. Mais quand bien même, il ne pouvait rester là, avachi dans le sable herbeux et lambiner jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il dressa la nuque, mais des doigts crochus lui arrachèrent une partie du visage. Sans honte, il hurla à faire rougir un porc effrayé.
Les doigts n’étaient en réalité qu’une touffe d’herbe. Une croute épaisse s’était formée par-dessus sa balafre au front et s’était empêtrée dans la végétation éparse. Owen tâta sa blessure. Elle partait de sa tempe droite pour s’achever sur le haut de sa lèvre supérieure. Son œil ? Le chevalier s’alarma en s’apercevant qu’il ne pouvait plus l’ouvrir.
L’effroi prenant le pas sur la peine physique, Owen parvint à se mouvoir et à attraper la dague qui patientait dans sa botte. L’arme renvoya un pâle reflet ; ou peut-être était-ce véritablement le teint de son faciès ? La lésion n’était pas belle à voir. Owen crut un moment observer une grosse limace rouge et caillée.
Il fallait se rendre à l’évidence, son œil était perdu. Que la mort emporte ces chiens de Worgros. Ne se contentant pas de décimer leurs adversaires sur la plage, ces salauds les avaient poursuivis jusqu’au plateau en surplomb. S’ils avaient atteint cette région, alors ils avaient certainement traversé le village d’Owen. Sa femme Marie et sa fille Espérance y logeaient, bien évidemment.
Owen devait les rejoindre.
Il enjamba les corps qui jonchaient la vaste prairie ; des soldats, pour la plupart, et quelques magiciens éparpillés. Une hécatombe comme le royaume n’en avait jamais connue. Owen aurait pu les pleurer, mais il ne connaissait pas un seul d’entre eux. Chevalier errant, il n’était pas du genre à s’attacher ou à créer des liens amicaux. A part avec Marie…
Il devait se mettre en route mais, avant toute chose, se débarbouiller et apprécier la gravité de l’ensemble de ses blessures. Avec précaution, il descendit dans un vallon peu profond. En s’humectant le visage avec l’eau de la rivière, il réalisa à quel point la soif le tiraillait. Après avoir absorbé d’innombrables gorgées, il se nettoya succinctement le corps.
Le froid ne l’effrayait pas et le réconfort apporté par la douceur de l’eau surpassait toute réserve de la part d’Owen. L’entaille dans son dos l’avait terrassé sur le coup, mais elle avait présentement cessé de suinter. Elle ne devait pas être profonde. Owen ne pouvait en revanche pas en dire autant de la longue estafilade qui scindait son visage.
Doucement, il humidifia la croute de sang séché afin de la ramollir, puis la décrocha avec délicatesse. Le sang ne se fit pas attendre, et un pus épais et blanchâtre se joignit au premier écoulement. Ce dernier suppurait principalement de son orbite, le reste de la blessure étant moins grave. Il fallait suturer, et vite.
Sur le plateau, il avait repéré des reliquats flottants de magie. Owen n’était pas magicien, mais il savait que ces flammèches électriques feraient l’affaire. La remontée du vallon fut plus aisée que la descente. Soit la douleur s’était adoucie, soit ses muscles commençaient à s’accoutumer à leur peine.
Owen retourna dans le champ de cadavres, puisque c’était en ce lieu que les résidus magiques voletaient. Les magiciens du royaume avaient le pouvoir d’ouvrir des portails sur un autre monde, depuis lequel ils mandaient des forces éthérées. Chacune d'elle portait le nom de magie, sort ou sortilège. En fait, le nom importait peu.
De toute façon, la magie s’était comme évaporée durant la bataille. Pourquoi ? Owen n’en avait pas la moindre idée. Ce dont il était sûr, en revanche, c’était que ce phénomène leur avait couté la victoire.
Owen s’approcha de l’un des portails encore ouverts pour quelque raison inconnue et inséra son couteau dedans. La magie chauffa sa lame jusqu’à la rougir. Le chevalier admira, non sans anxiété, la dague ardente. Le temps lui était compté, il ne pouvait se permettre de jouer avec les minutes.
Pour Marie. Pour Espérance.
Le métal brûlant se posa sur la chair endolorie.
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