36.3

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Toujours en colère et profondément tourmenté par la présence d’Ektra sur la station, Andrew entra dans la salle commune des locaux de la Cavalerie. Le Capitaine Yukimura s’était installé avec le Capitaine Merisean dans l’un des imposants canapés, attendant également le verdict de leur Général. Toute la Cavalerie était restée en exo-combinaison et bien armé. Chaque escadron se relevait avec les Protecteurs pour la surveillance d'Ektra. Tous ne pouvaient pas fermer l'œil, ne se sentant pas du tout en sécurité avec leur plus grand ennemi dans les murs. À lui seul ce sans-visage pouvait détruire entièrement la colonie, au moindre faux pas de leur part.

- Elle ne prendra jamais de décision ! lança Andrew à ses deux collègues officiers.

- Qui ça ? Amador ? questionna Merisean.

- Ouais…

- Laisse lui le temps Andy. Ce n’est pas simple d’ordonner l’exécution de la Main de Dieu.

Soupirant d’exaspération, il prit place à son tour dans l’imposant fauteuil et se frotta le visage.

- Je déteste la savoir ici. Sans qu’on ne puisse rien faire pour elle, avoua-t-il.

Les deux Capitaines échangèrent un regard interrogé, abasourdi par les propos de leur collègue qui d’habitude, clamait haut et fort qu’il souhaitait la mort d’Ektra.

- Et tu parles de ? se risqua à demander Merisean.

- De Rita. Et si je m’étais trompé ? avoua-t-il.

Ne sachant pas du tout comment répondre au Capitaine Aleysworth, Merisean haussa les épaules et ce fut Yukimura qui tenta de prendre la parole.

- Tu as fait ce que tu estimais le plus logique pour protéger ton escadron et la colonie.

- Peut-être que j’aurai dû écouter plus Haziel.

- Haziel est un illuminé ! s'exclama Merisean. Incapable de s’exprimer correctement. Quand on a appris cette histoire de chambre noire là et d’échanges qu’il avait avec la Main de Dieu, tout le monde a douté. Sans preuves physique, c’est dur de le croire.

Andrew souffla un bon coup, rassuré de constater qu’il n’était pas le seul complètement perdu dans cette histoire. Il remercia les deux Capitaines et retourna dans la salle commune de son escadron.

*

En ouvrant la porte, il remarqua tout d’abord la présence de Lilly. Il fut rassuré qu'elle soit enfin sortie de cette chambre d'hôpital, mais également toujours tourmenté par cette lettre. Il ne savait plus comment se comporter avec elle. Puis, à ses côtés se tenait Haziel. La colère s’empara immédiatement de son corps et il claqua la porte. Ce soldat n’avait rien à faire dans cette pièce.

- Alors ? questionna Lilly comme si de rien était. Qu’à décider le Général ?

- Tu l’accuses d’avoir volontairement laisser mourir Owen et maintenant tu te tiens à côté d’elle ? lança Andrew à Haziel, sans prendre en considération la question de la Cavalière.

Lilly se tourna vers Haziel en fronçant les sourcils, comprenant soudainement comment la lettre de suicide de son père avait finis dans les mains de son supérieur.

- Tu as fouillé dans mes affaires Haziel ? s’étonna-t-elle.

- Les mots parlent d’eux-mêmes Andy, répondit l’intéressé encore une fois sans se soucier de Lilly.

La Cavalière fit des signes de la main pour calmer la tension qui montait entre les deux Cavaliers. L’heure n’était pas à l’interprétation du contenu de cette lettre. Elle se plaça entre le Capitaine et Haziel et réitéra sa question, concernant le Général Amador.

- Je n’en sais rien. Elle réfléchit encore, répondit l’officier sans quitter des yeux le Cavalier Solitaire, derrière Lilly.

Andrew se dirigea vers sa chambre et il fut suivit par ses deux subordonnées, décidés à avoir des réponses.

- Mais vous ne deviez pas en discuter avec elle et Riley ? demanda ensuite la Cavalière.

- Lilly, le Général c’est elle. Donc par définition, elle est la seule à décider du sort d’Ektra. Elle devra en référer au Gouverneur qui validera. Je n’ai pas mon mot à dire dans quoi ce soit.

- Je sens que toute cette merde va mal finir.

- De toute façon, toute cette merde, comme tu dis, n’est que le résultat des conneries d’Haziel, répondit-il sèchement en ouvrant la porte de la chambre.

- Pardon ? De quoi tu parles ? s'étonna l'intéressé.

- Ta première connerie a été de partir et depuis, tu les as enchainés en entrainant toute la Cavalerie dans ton opération kamikaze, expliqua Andrew en se retournant. Owen est mort par ta faute et Ezra ne marchera plus jamais !

- Je n’ai pas fait d’erreur Andy !

- Tu n’aurais jamais dû partir ! s’écria le Capitaine haussant le ton, la voix tremblante. Tu nous as abandonné au moment où on avait le plus besoin de toi !

Haziel resta silencieux, sa mâchoire se crispa. Il serra les poings et décida de ne pas laisser passer cet affront cette fois-ci. Il ne supportait plus de se faire engueuler par Andrew, même s'il était son supérieur il n'avait pas le droit de lui parler de cette façon, lui mettant sur le dos la mort d'Owen et la blessure définitive d'Ezra. Il occulta complètement sa conversation avec Riley. La fatigue et le stress dictait ses choix, à cet instant.

- C’est à toi que tu devrais en vouloir, reprit-il plus en colère. Tu es le seul à avoir pris la décision d’envoyer Lilly, un bleu, secourir deux Cavaliers expérimentés qui étaient acculés ! C’est toi qui aurais dû y aller, pas elle.

- Tu remets en question mon commandement ?

- Tout ce que je dis, c’est que si Amador m’a proposé le commandement de l’escadron Suicide, avant toi, ce n’est pas pour rien. Tu es Capitaine simplement parce que j’ai refusé de l’être.

- Tu vas trop loin Haziel. Sors d’ici, je ne veux plus te voir.

- Je n’ai plus d’ordres à recevoir de toi.

- C’est exact, tu ne fais plus partie de l’escadron Suicide. Quitte les locaux de la Cavalerie immédiatement.

Sans rétorquer, Haziel jeta un regard noir à son capitaine et quitta les locaux du septième escadron en claquant violemment la porte. De l'autre côté, Andrew se laissa tomber sur le canapé et s'enferma le visage entre ses mains en soupirant. Il semblait épuisé à cause de toute cette pression qu'il subissait depuis ces derniers jours.

Au milieu des deux hommes, Lilly ne savait plus où se mettre. Devait-elle se lancer à la poursuite de son équipier ? Ou parlementer avec son Capitaine et suivre les conseils d’Ezra profitant de cette occasion pour s’expliquer avec lui concernant cette lettre de son père ?

Elle décida de rester.

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Si on lui avait révélé les peines qu’il allait endurer, jamais Owen n’aurait ouvert l’œil. Il faisait frais, en cette fin d’hiver. Le ciel s’était couvert et la pluie nettoyait le sang de la bataille. La guerre avait été perdue par le royaume de Koordie et les envahisseurs devaient déjà arpenter l’intérieur des terres.
Owen avait survécu. Il ne savait pas vraiment comment, mais ses poumons continuaient d’inspirer et d’expirer. En revanche, le reste de son corps hurlait à l’agonie, le suppliant d’en terminer avec ces supplices.
Le chevalier errant remua ses bras et comprit d’où provenait la douleur éminente : son dos. Ces barbares sans honneur l’avaient frappé par derrière, le lacérant de l’omoplate au bassin. Si le coup était venu de l’avant, Owen aurait assisté à l’escapade de ses viscères. Devait-il pour autant se réjouir de la situation ?
Très bien, il allait souffrir. Mais quand bien même, il ne pouvait rester là, avachi dans le sable herbeux et lambiner jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il dressa la nuque, mais des doigts crochus lui arrachèrent une partie du visage. Sans honte, il hurla à faire rougir un porc effrayé.
Les doigts n’étaient en réalité qu’une touffe d’herbe. Une croute épaisse s’était formée par-dessus sa balafre au front et s’était empêtrée dans la végétation éparse. Owen tâta sa blessure. Elle partait de sa tempe droite pour s’achever sur le haut de sa lèvre supérieure. Son œil ? Le chevalier s’alarma en s’apercevant qu’il ne pouvait plus l’ouvrir.
L’effroi prenant le pas sur la peine physique, Owen parvint à se mouvoir et à attraper la dague qui patientait dans sa botte. L’arme renvoya un pâle reflet ; ou peut-être était-ce véritablement le teint de son faciès ? La lésion n’était pas belle à voir. Owen crut un moment observer une grosse limace rouge et caillée.
Il fallait se rendre à l’évidence, son œil était perdu. Que la mort emporte ces chiens de Worgros. Ne se contentant pas de décimer leurs adversaires sur la plage, ces salauds les avaient poursuivis jusqu’au plateau en surplomb. S’ils avaient atteint cette région, alors ils avaient certainement traversé le village d’Owen. Sa femme Marie et sa fille Espérance y logeaient, bien évidemment.
Owen devait les rejoindre.
Il enjamba les corps qui jonchaient la vaste prairie ; des soldats, pour la plupart, et quelques magiciens éparpillés. Une hécatombe comme le royaume n’en avait jamais connue. Owen aurait pu les pleurer, mais il ne connaissait pas un seul d’entre eux. Chevalier errant, il n’était pas du genre à s’attacher ou à créer des liens amicaux. A part avec Marie…
Il devait se mettre en route mais, avant toute chose, se débarbouiller et apprécier la gravité de l’ensemble de ses blessures. Avec précaution, il descendit dans un vallon peu profond. En s’humectant le visage avec l’eau de la rivière, il réalisa à quel point la soif le tiraillait. Après avoir absorbé d’innombrables gorgées, il se nettoya succinctement le corps.
Le froid ne l’effrayait pas et le réconfort apporté par la douceur de l’eau surpassait toute réserve de la part d’Owen. L’entaille dans son dos l’avait terrassé sur le coup, mais elle avait présentement cessé de suinter. Elle ne devait pas être profonde. Owen ne pouvait en revanche pas en dire autant de la longue estafilade qui scindait son visage.
Doucement, il humidifia la croute de sang séché afin de la ramollir, puis la décrocha avec délicatesse. Le sang ne se fit pas attendre, et un pus épais et blanchâtre se joignit au premier écoulement. Ce dernier suppurait principalement de son orbite, le reste de la blessure étant moins grave. Il fallait suturer, et vite.
Sur le plateau, il avait repéré des reliquats flottants de magie. Owen n’était pas magicien, mais il savait que ces flammèches électriques feraient l’affaire. La remontée du vallon fut plus aisée que la descente. Soit la douleur s’était adoucie, soit ses muscles commençaient à s’accoutumer à leur peine.
Owen retourna dans le champ de cadavres, puisque c’était en ce lieu que les résidus magiques voletaient. Les magiciens du royaume avaient le pouvoir d’ouvrir des portails sur un autre monde, depuis lequel ils mandaient des forces éthérées. Chacune d'elle portait le nom de magie, sort ou sortilège. En fait, le nom importait peu.
De toute façon, la magie s’était comme évaporée durant la bataille. Pourquoi ? Owen n’en avait pas la moindre idée. Ce dont il était sûr, en revanche, c’était que ce phénomène leur avait couté la victoire.
Owen s’approcha de l’un des portails encore ouverts pour quelque raison inconnue et inséra son couteau dedans. La magie chauffa sa lame jusqu’à la rougir. Le chevalier admira, non sans anxiété, la dague ardente. Le temps lui était compté, il ne pouvait se permettre de jouer avec les minutes.
Pour Marie. Pour Espérance.
Le métal brûlant se posa sur la chair endolorie.
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