36.1

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L'amputation de la Main de Dieu venait d'être faite. Le coeur de Riley battait encore à une vitesse folle. S'approcher autant de Rita l'avait réellement chamboulée. Elle ne s'attendait pas à ce qu'elle semble être autant elle-même.

La prothèse sous le bras, elle arpentait les couloirs d'un pas rapide, pressée de retourner à son laboratoire pour répercuter les ordres du Général Amador et de ranger ce bras. Riley fit tout de même un crochet par les locaux de la Cavalerie. Elle traversa la salle commune et entra dans celle du septième escadron, espérant sincèrement qu’Haziel s’y trouvait, mais pas Andrew. Elle soupira de soulagement en découvrant le Cavalier Solitaire, assis dans le canapé, l’air pensif. Elle s’installa en face de lui sur la table basse et posa les coudes sur ses genoux.

- Mais qu'est-ce que tu fiches avec le bras de Rita ? s'étonna le Cavalier.

- Ordre d'Amador, soupira-t-elle en posant la prothèse sur la table basse.

- La réunion avec elle est terminée ?

- Euh, ouais, plus ou moins. Tu sais où est Andy ?

- Aucune idée. Enfin, je crois qu’il voulait passer vérifier le système de sécurité, mis en place autour de la cellule d’Ektra.

- Je ne l'ai pas vu.

- Il ne devrait pas tarder alors, si c’est lui que tu venais voir.

- En fait, c’est toi que je venais voir.

- Pourquoi ça ?

- Pour parler.

- Pour parler de quoi ?

La jeune femme haussa les épaules et leva les yeux au plafond, ne sachant pas par où commencer.

- J’en sais rien. De tout, de rien, à toi de me le dire.

- Riley, tu as bu, ou quelque chose comme ça ?

- Quoi ? Mais non, pourquoi ?

- Eh bien, d’habitude, quand tu viens ici, c’est pour nous taper dessus parce que tu vas encore passer une nuit blanche à réparer notre matos.

- Il y a longtemps que j’ai trouvé un nouveau moyen de libérer ma colère ! Je tape sur mes ingénieurs maintenant.

- Tu ne le faisais pas déjà avant ?

- Disons que maintenant, je le fais beaucoup plus.

Haziel laissa s’échapper un rire moqueur et se frotta le visage. Il prit ensuite une profonde inspiration et croisa les bras.

- Sérieusement, pourquoi tu es là ?

- J’ai cru comprendre que ça n’allait pas fort entre toi, Andy et Lilly.

- C’est peu dire, maugréa-t-il en baissant les yeux. Je crois que j’ai fais une connerie en donnant la lettre à Andy.

- Alors c’était bien toi !

- Comment tu es au courant, au fait ?

- Ezra. Enfin bref. Tu devrais t’excuser auprès de lui.

- Pourquoi ce serait à moi de m’excuser ?

Colérique, Haziel se redressa et commença à faire les cents pas dans la pièce.

- Eh bien, par où commencer ? interrogea Riley en se tournant vers lui. Tout d’abord pour avoir carrément manqué d’indulgence envers lui !

- D’indulgence ? Manqué d’indulgence ? Mais quand ça ?

- Rita a débarqué de nulle part alors qu’elle était censée être morte depuis deux ans !

- Oh merci de me le rappeler ! coupa-t-il.

- Ferme-là, trois minutes.

Riley se leva à son tour et obligea Haziel à arrêter de bouger. Il le prit par les épaules et lui attrapa le menton pour l’obliger à la regarder.

- Tu aimes Rita plus que tout au monde, je le sais, tout le monde le sais ! Mais c’est aussi la sœur d’Andy. Tu es fils unique, tu ne peux pas comprendre ce que ça fait. Mais crois-moi, si j’apprenais qu’Arthur était revenu d’entre les morts, je deviendrai folle, moi aussi.

- Il pense qu’elle est morte, il s’en fiche complètement !

Riley grogna et lui flanqua une claque à l’arrière du crâne.

- Tu ne comprends vraiment rien ! Tu t’attendais à quoi ? À ce qu’il se mette à chialer dans tes bras ? À ce qu’il laisse tout tomber ici pour courir à son secours ? Il est Capitaine d’un escadron, bordel ! Il a des responsabilités et tu sais qu’il est beaucoup trop intègre pour ne penser qu’à sa gueule !

Haziel leva les yeux au plafond, exaspéré. Il soupira et fit reculer Riley, ne souhaitant pas avouer qu’elle avait raison sur certains points.

- Et toi ? Au lieu d’en discuter sagement avec lui, tu fais tout dans son dos, pensant qu’il n’en a rien à faire d’elle ! De sa propre sœur ! Et en plus de ça, tu tentes de discréditer le dernier membre de son escadron en lui faisant croire que Lilly veut sa mort. Mais t’as quoi dans le crâne à part du vent ? Tu es vraiment sorti major de ta promotion ?

- Ça va, t’as fini de m’en foutre plein la gueule ?

- Je ne fais que commencer !

- J’ai merdé, je sais ! Mais j’étais complètement dépassé par les évènements !

- Eh bien excuse-toi auprès de lui ! Et auprès de Lilly ! Merde Haziel, vous êtes comme des frères, vous avez tellement perdu et il ne reste plus que vous deux, vous devriez vous soutenir, au lieu de vous en foutre plein la gueule ! Je n’ai pas que ça à foutre moi, j’ai des combis à réparer et le cas d’Ektra à gérer !

- Je verrais ce que je peux faire mais je ne te promets rien ! Il est vraiment allé loin dans ses propos !

- Haziel, j’ai déjà perdu un frère, rétorqua-t-elle, plus calme, un sanglot dans la voix. Je ne veux pas vous perdre tout les deux pour des conneries.

Sans rien ajouter, Riley récupéra la prothèse et quitta la pièce en claquant violemment la porte d’entrée, laissant Haziel réfléchir à tout ce qu’elle venait de dire. Elle soupira et réprima ses quelques larmes lorsqu’elle quitta les locaux de la Cavalerie. Elle détestait vraiment les voir se chamailler de cette façon, alors qu’elle les considérait comme des membres de sa famille. Elle espérait sincèrement que l’un d’eux ferait le premier pas vers l’autre.

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Florian Guerin


Si on lui avait révélé les peines qu’il allait endurer, jamais Owen n’aurait ouvert l’œil. Il faisait frais, en cette fin d’hiver. Le ciel s’était couvert et la pluie nettoyait le sang de la bataille. La guerre avait été perdue par le royaume de Koordie et les envahisseurs devaient déjà arpenter l’intérieur des terres.
Owen avait survécu. Il ne savait pas vraiment comment, mais ses poumons continuaient d’inspirer et d’expirer. En revanche, le reste de son corps hurlait à l’agonie, le suppliant d’en terminer avec ces supplices.
Le chevalier errant remua ses bras et comprit d’où provenait la douleur éminente : son dos. Ces barbares sans honneur l’avaient frappé par derrière, le lacérant de l’omoplate au bassin. Si le coup était venu de l’avant, Owen aurait assisté à l’escapade de ses viscères. Devait-il pour autant se réjouir de la situation ?
Très bien, il allait souffrir. Mais quand bien même, il ne pouvait rester là, avachi dans le sable herbeux et lambiner jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il dressa la nuque, mais des doigts crochus lui arrachèrent une partie du visage. Sans honte, il hurla à faire rougir un porc effrayé.
Les doigts n’étaient en réalité qu’une touffe d’herbe. Une croute épaisse s’était formée par-dessus sa balafre au front et s’était empêtrée dans la végétation éparse. Owen tâta sa blessure. Elle partait de sa tempe droite pour s’achever sur le haut de sa lèvre supérieure. Son œil ? Le chevalier s’alarma en s’apercevant qu’il ne pouvait plus l’ouvrir.
L’effroi prenant le pas sur la peine physique, Owen parvint à se mouvoir et à attraper la dague qui patientait dans sa botte. L’arme renvoya un pâle reflet ; ou peut-être était-ce véritablement le teint de son faciès ? La lésion n’était pas belle à voir. Owen crut un moment observer une grosse limace rouge et caillée.
Il fallait se rendre à l’évidence, son œil était perdu. Que la mort emporte ces chiens de Worgros. Ne se contentant pas de décimer leurs adversaires sur la plage, ces salauds les avaient poursuivis jusqu’au plateau en surplomb. S’ils avaient atteint cette région, alors ils avaient certainement traversé le village d’Owen. Sa femme Marie et sa fille Espérance y logeaient, bien évidemment.
Owen devait les rejoindre.
Il enjamba les corps qui jonchaient la vaste prairie ; des soldats, pour la plupart, et quelques magiciens éparpillés. Une hécatombe comme le royaume n’en avait jamais connue. Owen aurait pu les pleurer, mais il ne connaissait pas un seul d’entre eux. Chevalier errant, il n’était pas du genre à s’attacher ou à créer des liens amicaux. A part avec Marie…
Il devait se mettre en route mais, avant toute chose, se débarbouiller et apprécier la gravité de l’ensemble de ses blessures. Avec précaution, il descendit dans un vallon peu profond. En s’humectant le visage avec l’eau de la rivière, il réalisa à quel point la soif le tiraillait. Après avoir absorbé d’innombrables gorgées, il se nettoya succinctement le corps.
Le froid ne l’effrayait pas et le réconfort apporté par la douceur de l’eau surpassait toute réserve de la part d’Owen. L’entaille dans son dos l’avait terrassé sur le coup, mais elle avait présentement cessé de suinter. Elle ne devait pas être profonde. Owen ne pouvait en revanche pas en dire autant de la longue estafilade qui scindait son visage.
Doucement, il humidifia la croute de sang séché afin de la ramollir, puis la décrocha avec délicatesse. Le sang ne se fit pas attendre, et un pus épais et blanchâtre se joignit au premier écoulement. Ce dernier suppurait principalement de son orbite, le reste de la blessure étant moins grave. Il fallait suturer, et vite.
Sur le plateau, il avait repéré des reliquats flottants de magie. Owen n’était pas magicien, mais il savait que ces flammèches électriques feraient l’affaire. La remontée du vallon fut plus aisée que la descente. Soit la douleur s’était adoucie, soit ses muscles commençaient à s’accoutumer à leur peine.
Owen retourna dans le champ de cadavres, puisque c’était en ce lieu que les résidus magiques voletaient. Les magiciens du royaume avaient le pouvoir d’ouvrir des portails sur un autre monde, depuis lequel ils mandaient des forces éthérées. Chacune d'elle portait le nom de magie, sort ou sortilège. En fait, le nom importait peu.
De toute façon, la magie s’était comme évaporée durant la bataille. Pourquoi ? Owen n’en avait pas la moindre idée. Ce dont il était sûr, en revanche, c’était que ce phénomène leur avait couté la victoire.
Owen s’approcha de l’un des portails encore ouverts pour quelque raison inconnue et inséra son couteau dedans. La magie chauffa sa lame jusqu’à la rougir. Le chevalier admira, non sans anxiété, la dague ardente. Le temps lui était compté, il ne pouvait se permettre de jouer avec les minutes.
Pour Marie. Pour Espérance.
Le métal brûlant se posa sur la chair endolorie.
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