35.3

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Riley faisait les cent pas dans le bureau du Général Amador. Elle avait du mal à concevoir que leur plus grand ennemi se trouvait enfermé dans une cellule, à quelques centaines de mètres d’eux. Tout le monde semblait agir sans se soucier du grand danger qui planait au-dessus de leur tête. Ektra était simplement sous sédatif, menaçant de se réveiller à n'importe quel moment si les doses n'étaient pas assez puissantes.

En face d’elle, le Général Amador avait les mains croisées sous le menton, l’air pensif. Andrew, lui, se remettait de ses blessures, lentement, tout en attendant les ordres concernant leur prisonnier. Riley commença à perdre patience face à l’inaction de ces deux soldats. Cela faisait des jours que le gouvernement tergiversait sur le sort d'Ektra, sans jamais prendre de décision.

Pour l'instant, aucune mesure n'avait été prise le concernant. En réalité, personne ne savait quoi faire de lui, réellement. Connaissant trop peu la constitution d'un sans-visage et leur façon de procéder pour posséder un humain, il était impossible pour les scientifiques de la colonie d'établir une procédure pour extraire Ektra du corps de Rita Aleysworth, tout en le gardant en sommeil.

- Non mais vous comptez la garder endormie indéfiniment la petite ou vous aller enfin me laisser faire mon boulot ? s’écria Riley, brisant ce silence religieux.

- Nous cherchons un moyen de sécuriser le prisonnier, Docteur, avant d'agir.

- Vous l’avez collé sous sédatifs tellement puissants que vous pourriez endormir toute la colonie, Général ! Il y a un moment je pense qu’il faut arrêter d’être des mauviettes. En plus de ça, à long terme, les sédatifs ne sont pas la meilleure option. Vous voulez qu'elle se réveille un jour ou non ?

- Et que préconiseriez-vous alors ? questionna Amador, espérant pouvoir faire taire le Docteur Scarola, en la mettant dos au mur, sachant parfaitement qu’elle n’avait aucune solution, elle aussi.

- L’étudier ! Afin de déterminer, comme il était prévu au début, si Rita est toujours à l’intérieur, ou non.

- Docteur, nous avons l’occasion de mettre un terme au règne tyrannique d’Ektra en lui logeant tout bonnement une balle dans le crâne, tout ceci mérite réflexion. Ce type est plein de surprise, qui sait ce qui arrivera quand il se réveillera ?

- Si vous ne le réveillez pas, je ne pourrais jamais déterminer quoi que ce soit.

Un dilemme se posait. D’un côté, Riley avait besoin qu’Ektra soit éveillé pour que son plan fonctionne et de l’autre, Amador ne comptait certainement pas laisser cet ennemi en vie et éveillé dans la station, ne sachant pas ce qu'il avait derrière la tête.

Quant à Haziel, il avait rendu compte d'un détail important après l'opération. Les mises en gardes de Rita concernant la capture d'Ektra ne pouvait pas être laissées de côté. La Main de Dieu leur avait fortement conseillé de ne pas emmener leur ennemi sur la station. Ne sachant pas si les apparitions d'Haziel étaient une simple ruse d'Ektra, le Général Amador avait tout de même décidé de prendre le risque de l'enfermer à l'isolement. Ektra aurait très bien pu faire croire à Haziel ces mensonges, afin que la Cavalerie décide d'enfermer leur ennemi au camp sur Terre, permettant ainsi à son armée de venir le libérer plus facilement, en attaquant la Cavalerie de front. Sans navette, personne ne pouvait venir le récupérer sur la station.

Silencieux depuis quelque temps, Andrew interpela les deux femmes.

- Vous ne ressentez pas comme un air de déjà vu ? lança-t-il sans décoller les yeux du sol.

Le Général et le Docteur restèrent sans voix et se contentèrent d'échanger un regard, ne comprenant pas ce qu'insinuait le Capitaine.

- Lorsqu’Haziel a été possédé, reprit-il, nous avons fait face au même problème, je vous rappelle. Andrieni voulait le buter, Storvika le disséquer et notre ancien Général, le récupérer.

- Où veux-tu en venir Andy ? s'interrogea Riley.

- Ce que je veux dire, c’est qu’il n’est pas question de recommencer un procès, Riley. Il est question de neutraliser Ektra, une bonne fois pour toute.

- Tu es d’accord avec le Général ? s'insurgea l'ingénieur.

Andrew se releva et alla attraper Riley par les épaules.

- Ektra représente le plus grand danger depuis la première ouverture de la brèche. De mon point de vue, nous avons réussi à le capturer, en perdant énormément de monde. Il est endormi dans une cellule, alors profitons-en pour lui couper la tête afin d’être de nouveau tranquille. S'il s'échappe, des dizaines de Cavaliers seront mort pour rien. Jouons la carte de la sécurité, sans nous poser de question, pour une fois.

Il donna une tape amicale dans l’épaule de l’ingénieur et quitta le bureau du Général, arborant un grand sourire satisfait. Une fois la porte fermée, Riley s’approcha d’Amador.

- Vous comptez le laisser faire ça ? Général, vous m’avez demandé de trouver un moyen de savoir si Rita était toujours à l’intérieur ! Vous cherchiez quoi ?

- Calmez-vous, Docteur. Il n’a jamais été question d’exécuter Ektra. J’étais sincère, je souhaite vraiment savoir si Rita Aleysworth est toujours à l’intérieur et si nous pouvons la sauver. Malheureusement, vous devez trouver un moyen de procéder sans le réveiller.

- Vous avez vraiment des exigences tordues ! Vous vous rendez compte du danger que représente cet ennemi ? Et vous voulez le réveiller !

- Est-il possible de retirer la prothèse de Rita Aleysworth avant de le faire ?

- C'est hors de question !

- Pardon ?

- Je ne m'approche pas de ce truc ! Avec la chance que j'ai, je vais perdre ma tête !

- Eh bien demandez à un de vos ingénieurs de le faire, alors.

- Impossible. Je suis la seule à pouvoir m'occuper de cette prothèse.

- Alors faites-le. Je ne peux pas la lui laisser.

- Hors de question ! De toute façon, je reste persuadée qu'elle n'est plus en très bon état. Deux ans sans entretient, ça n'aide pas !

- Je n'ai pas besoin de vos certitudes mais d'une sécurité.

- Vous alors !

- Faites ce que je vous dis, point final. Si ce n'est pas moi qui vous l'ordonne, ce sera le Gouverneur.

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Si on lui avait révélé les peines qu’il allait endurer, jamais Owen n’aurait ouvert l’œil. Il faisait frais, en cette fin d’hiver. Le ciel s’était couvert et la pluie nettoyait le sang de la bataille. La guerre avait été perdue par le royaume de Koordie et les envahisseurs devaient déjà arpenter l’intérieur des terres.
Owen avait survécu. Il ne savait pas vraiment comment, mais ses poumons continuaient d’inspirer et d’expirer. En revanche, le reste de son corps hurlait à l’agonie, le suppliant d’en terminer avec ces supplices.
Le chevalier errant remua ses bras et comprit d’où provenait la douleur éminente : son dos. Ces barbares sans honneur l’avaient frappé par derrière, le lacérant de l’omoplate au bassin. Si le coup était venu de l’avant, Owen aurait assisté à l’escapade de ses viscères. Devait-il pour autant se réjouir de la situation ?
Très bien, il allait souffrir. Mais quand bien même, il ne pouvait rester là, avachi dans le sable herbeux et lambiner jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il dressa la nuque, mais des doigts crochus lui arrachèrent une partie du visage. Sans honte, il hurla à faire rougir un porc effrayé.
Les doigts n’étaient en réalité qu’une touffe d’herbe. Une croute épaisse s’était formée par-dessus sa balafre au front et s’était empêtrée dans la végétation éparse. Owen tâta sa blessure. Elle partait de sa tempe droite pour s’achever sur le haut de sa lèvre supérieure. Son œil ? Le chevalier s’alarma en s’apercevant qu’il ne pouvait plus l’ouvrir.
L’effroi prenant le pas sur la peine physique, Owen parvint à se mouvoir et à attraper la dague qui patientait dans sa botte. L’arme renvoya un pâle reflet ; ou peut-être était-ce véritablement le teint de son faciès ? La lésion n’était pas belle à voir. Owen crut un moment observer une grosse limace rouge et caillée.
Il fallait se rendre à l’évidence, son œil était perdu. Que la mort emporte ces chiens de Worgros. Ne se contentant pas de décimer leurs adversaires sur la plage, ces salauds les avaient poursuivis jusqu’au plateau en surplomb. S’ils avaient atteint cette région, alors ils avaient certainement traversé le village d’Owen. Sa femme Marie et sa fille Espérance y logeaient, bien évidemment.
Owen devait les rejoindre.
Il enjamba les corps qui jonchaient la vaste prairie ; des soldats, pour la plupart, et quelques magiciens éparpillés. Une hécatombe comme le royaume n’en avait jamais connue. Owen aurait pu les pleurer, mais il ne connaissait pas un seul d’entre eux. Chevalier errant, il n’était pas du genre à s’attacher ou à créer des liens amicaux. A part avec Marie…
Il devait se mettre en route mais, avant toute chose, se débarbouiller et apprécier la gravité de l’ensemble de ses blessures. Avec précaution, il descendit dans un vallon peu profond. En s’humectant le visage avec l’eau de la rivière, il réalisa à quel point la soif le tiraillait. Après avoir absorbé d’innombrables gorgées, il se nettoya succinctement le corps.
Le froid ne l’effrayait pas et le réconfort apporté par la douceur de l’eau surpassait toute réserve de la part d’Owen. L’entaille dans son dos l’avait terrassé sur le coup, mais elle avait présentement cessé de suinter. Elle ne devait pas être profonde. Owen ne pouvait en revanche pas en dire autant de la longue estafilade qui scindait son visage.
Doucement, il humidifia la croute de sang séché afin de la ramollir, puis la décrocha avec délicatesse. Le sang ne se fit pas attendre, et un pus épais et blanchâtre se joignit au premier écoulement. Ce dernier suppurait principalement de son orbite, le reste de la blessure étant moins grave. Il fallait suturer, et vite.
Sur le plateau, il avait repéré des reliquats flottants de magie. Owen n’était pas magicien, mais il savait que ces flammèches électriques feraient l’affaire. La remontée du vallon fut plus aisée que la descente. Soit la douleur s’était adoucie, soit ses muscles commençaient à s’accoutumer à leur peine.
Owen retourna dans le champ de cadavres, puisque c’était en ce lieu que les résidus magiques voletaient. Les magiciens du royaume avaient le pouvoir d’ouvrir des portails sur un autre monde, depuis lequel ils mandaient des forces éthérées. Chacune d'elle portait le nom de magie, sort ou sortilège. En fait, le nom importait peu.
De toute façon, la magie s’était comme évaporée durant la bataille. Pourquoi ? Owen n’en avait pas la moindre idée. Ce dont il était sûr, en revanche, c’était que ce phénomène leur avait couté la victoire.
Owen s’approcha de l’un des portails encore ouverts pour quelque raison inconnue et inséra son couteau dedans. La magie chauffa sa lame jusqu’à la rougir. Le chevalier admira, non sans anxiété, la dague ardente. Le temps lui était compté, il ne pouvait se permettre de jouer avec les minutes.
Pour Marie. Pour Espérance.
Le métal brûlant se posa sur la chair endolorie.
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