35.2

6 minutes de lecture

Andrew frappa à l'entrée du bureau du Général Amador. Elle lui somma d’entrer et il referma soigneusement la porte, après son passage. Elle lui adressa un geste d’incompréhension de la main, en regardant sa montre, et fronça les sourcils. Leur entrevue n’avait lieu que dans quelques minutes seulement et le Capitaine était largement en avance. Elle fit signe à son subalterne de prendre place en face d'elle. Il avança de quelques pas puis se ravisa, perturbé par quelque chose.

- Capitaine, vous êtes en avance, s’étonna le Général. Pour une fois…

- J’avais à vous parler, en privé.

- Le Docteur Scarola ne devrait pas tarder, faites vite. Quoi qu’elle se trouve être rarement ponctuelle, également.

Andrew prit finalement place en face de sa supérieure et se frotta le visage, toujours troublé par ce qu’il allait annoncer.

- Le Docteur qui s'occupe de Jones vient de m'annoncer qu'elle était réveillée ? C'est un vrai miracle, n'est-ce pas ?

Quelle erreur vous auriez fait de la débrancher, pensa Andrew. Heureusement qu'il n'avait pas été le seul à se rebeller contre la décision du Général Amador et que Lilly se trouvait être apprécié par beaucoup de Cavaliers. Jamais elle n'admettrait qu'elle comptait prendre la mauvaise décision. Ce n'était tout simplement par digne du commandant de la Cavalerie.

- Je viens justement à propos de Lilly Jones, Général. C’est important, affirma-t-il.

- Je vous écoute. Capitaine.

Elle s’avança en croisant les mains, restant attentive à ce que son officier avait à lui dire.

- J’ai une requête, reprit-il.

- Vous ne pensez pas que j’ai accéder à assez de requête de votre part, Capitaine ? s’insurgea le Général, soudain irritée par ce que ce chef d’escadron allait lui demander.

- Je vous promets que ce sera la dernière.

Amador fronça les sourcils, se décidant finalement à écouter ce qu’Aleysworth avait à dire.

- Pourriez-vous transférer Lilly Jones ? Dans un autre escadron, je veux dire.

- Quoi ? Je croyais que ça se passait bien avec elle.

- C’est bien le problème. Ça se passe trop bien.

- Vous êtes en train de me dire que vous préférez avoir des subordonnées qui se tapent constamment dessus ? se demanda Amador avec étonnement.

En face d’elle, le Capitaine baissa les yeux et croisa les mains en laissant s’échapper un rire moqueur. Il secoua la tête, comme s’il ne savait pas comment annoncer ce qu’il avait à dire. Il mourrait d’envie de rendre compte de sa trahison, qu’il y avait de forte chance qu’elle soit responsable de la mort d’Owen, mais d’un autre côté, elle avait eu tellement d’autres occasions de leur faire du mal. Il ne voulait pas croire qu’elle aurait réellement été capable d’aller jusqu’au bout. Elle semblait lui être complètement dévouée et voulait se racheter. Elle n'aurait jamais fait de mal à l'escadron Suicide, Lilly Jones était quelqu'un de bien.

- Un Capitaine doit tenir à ses hommes, afin de les garder en vie à tout prix, commença-t-il. Je tiens à Lilly, mais plus qu’un supérieur n’est supposé le faire, se risqua-t-il ensuite à annoncer.

- Capitaine… bredouilla Amador, confuse en se reposant sur le dossier de son fauteuil.

- Les règles de la Cavalerie sont strictes sur ce point, coupa Andrew. Entre subordonné s’est autorisé, mais pas de supérieur à subordonné.

- Il n'y a aucune règle écrite sur ce sujet.

- Je sais, mais dans l'esprit de tous Cavaliers, comme dans le mien, c'est d'une logique implacable, une sorte de tradition. Une règle interne à ne pas enfreindre. Vous le savez, pourtant !

Andrew marqua une pause. Le Général Amador ne savait plus quoi dire. Il est vrai que le règlement officieux de la Cavalerie était strict sur les relations entre un Capitaine et un membre de son escadron. C’était simple, les Cavaliers s'interdisaient ce genre de relations. Amador voulait juste s’assurer que le Capitaine Aleysworth savait parfaitement ce qu’il encourait.

- Capitaine, je vais vous parler en tant que femme, annonça-t-elle en commençant à jouer nerveusement avec son stylet.

- Je sens venir la conversation gênante, avoua Andrew.

- Ce sera la première et la dernière fois, je peux vous l’assurer ! Vous êtes sûr de ce que vous avancez ? Elle est le dernier membre de votre escadron, elle a failli y passer pendant cette opération. Si ce que vous me dites est vraiment vrai, avez-vous une idée de ce que vous allez ressentir lorsqu’elle partira en mission et que vous n’aurez aucun contrôle sur sa survie ? Souvenez-vous de la mission de capture d'Ektra.

De toute façon si elle chercher à me tuer, plus elle sera loin, mieux ce sera, se laissa penser Andrew.

Andrew serra les dents, se remémorant cette scène où de loin il vit un Exo frapper violemment Lilly à l'arrière de la tête. Il n'avait jamais ressenti une telle rage. Ce sentiment de peur pour la survie de quelqu'un lui était totalement inconnu. Il s'était mis en danger, simplement pour la récupérer et la mettre à l'abri, jusqu'à la fin de l'opération. Même pour sa propre sœur, il n'aurait jamais pensé à foncer tête baissée de cette façon en plein danger.

- Dans mon escadron, je la mets constamment en renfort pour la protéger, reprit Andrew. Je ne suis pas supposé faire du favoritisme pendant les opérations.

- Jones va énormément vous en vouloir Capitaine. Elle ne comprendra pas votre geste. Depuis la disparition de sa sœur elle a vécu un enfer et dans l’escadron Suicide elle s’épanoui enfin, vous allez la rendre malheureuse, la détruire, est-ce vraiment ce que vous cherchez à faire ?

- Vous avez raison Général, vous ne devriez pas parler en tant que femme, c'est vraiment très perturbant d'avoir cette conversation ! Est-ce qu’on peut arrêter de tergiverser là-dessus et passer au moment où vous autorisez son transfert ? J’y ai mûrement réfléchis.

- Je présume que je peux faire quelque chose. Mais je vais devoir remanier les troupes, sinon votre escadron sera vide.

- Mettez qui vous voulez. Je sais qu’une nouvelle promotion à bientôt terminée ses classes. En revanche, encore une petite faveur.

Amador leva les bras au ciel en soupirant, ne sachant plus à quoi s’attendre avec lui. Elle était mal à l'aise face à cette demande. Ce genre d'attachement pouvait devenir un véritable danger en mission.

Lorsqu'elle eut pris ses fonctions, Amador avait pensé à interdire les relations entre collègues du même grade au même titre qu'entre un supérieur et un subordonné, de façon officielle. Pour elle, ces rapports mettaient en danger le bon déroulé des missions. Il suffisait de regarder les comptes rendus de décès ou de blessure depuis la création de la Cavalerie. La plupart du temps, les incidents mettaient en scène des Cavaliers tenant l'un à l'autre plus qu'il ne fallait.

Cependant, elle saluait le courage du Capitaine Aleysworth de venir lui rendre compte d'une telle nouvelle. À sa place, peu l'aurait fait, préférant garder près d'eux ces personnes. Le Capitaine préférait donc souffrir dans son coin, plutôt que de mettre en péril la survie de son escadron. C'était parfaitement honorable de sa part.

- Pourriez-vous affecter Lilly dans un escadron ancien qui a de l’expérience ? Comme celui de Yukimura ou Bartoli.

- Vous pensez pouvoir faire ce genre de demande Capitaine ? répondit-elle d’un ton condescendant.

- S’il vous plaît, Général. Je ne voudrais pas qu’il lui arrive quelque chose dans un escadron de débutant.

Le Général Amador soupira et se frotta le visage. Elle se voyait mal refuser au Capitaine une telle demande mais elle se sentit soudain submergé par la montagne de travail qui l’attendait, si elle devait procéder à un remaniement drastique des escadrons.

- Je vais voir ce que je peux faire.

- Merci Général.

- Elle va vous demander des explications vous savez, et à moi aussi !

- Et vous ne pourrez pas imposer votre autorité comme vous l’avez fait avec moi ? C’est vous aux commandes de la Cavalerie, après tout !

Amador commença à grogner dans son coin en réfléchissant d’ores et déjà aux remaniements qu’elle devrait engendrer dans la Cavalerie. Elle était loin de se douter que le Capitaine Aleysworth s’habituerait autant à la présence du Cavalier Jones.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Recommandations

Brad Priwin
Ce récit fait suite au tome 1 publié sur ce lien. Lisez-le d'abord ! Si l'histoire vous intéresse bien sûr. https://www.scribay.com/text/167540483/les-chaines-de-la-tyrannie-tome-1

Les chaînes résistent. Les tyrannies ne s'éteignent pas si facilement.

Horis Saiden croyait avoir trouvé sa voie. Jamais il n'a pourtant été aussi perdu.

Nafda a éliminé bon nombre d'ennemis de l'Empire Myrrhéen. Sa quête d'assassin ne fait pourtant que débuter.

Docini Mohild n'endosse plus fièrement son nom. Elle ignore même pour quelle cause se battre.

Jizo imaginait avoir reconquis sa liberté. Aujourd'hui il s'aperçoit qu'il a encore tant de raisons pour lesquels lutter.

À l'ouest, Oranne Abdi, marchande et diplomate de renom, entreprendra la mission la plus risquée de sa vie.

Au nord, Fliberth Ristag assume les conséquences de ses décisions risquées.
21
49
42
352
Cornedor
Avant, Blanche et Cornélia n’avaient guère de soucis à gérer, mis à part leur chat galeux mangeur de patates.
Mais lorsqu’un bel inconnu leur confie une petite créature noiraude aux yeux pourpres, c’est la fin de leur tranquillité.
Petit à petit, d'autres êtres étranges se mettent à graviter autour d'elles, se glissent dans leur monde et dans leur quotidien ; comme ce lièvre mangeur de chair, aux ailes de perdrix et aux bois de daim.
Ou ce dragon au plumage de coq, mutilé avec cruauté.
Ou encore cet homme aux écailles translucides et à la beauté impérieuse...

L'exode est proche. Un convoi se prépare.

En feront-elles partie elles aussi ?


[Fantastique / mythologie / humour / drame] - Ceci est la 2e version de Masques & Monstres.
381
834
708
272
Florian Guerin


Si on lui avait révélé les peines qu’il allait endurer, jamais Owen n’aurait ouvert l’œil. Il faisait frais, en cette fin d’hiver. Le ciel s’était couvert et la pluie nettoyait le sang de la bataille. La guerre avait été perdue par le royaume de Koordie et les envahisseurs devaient déjà arpenter l’intérieur des terres.
Owen avait survécu. Il ne savait pas vraiment comment, mais ses poumons continuaient d’inspirer et d’expirer. En revanche, le reste de son corps hurlait à l’agonie, le suppliant d’en terminer avec ces supplices.
Le chevalier errant remua ses bras et comprit d’où provenait la douleur éminente : son dos. Ces barbares sans honneur l’avaient frappé par derrière, le lacérant de l’omoplate au bassin. Si le coup était venu de l’avant, Owen aurait assisté à l’escapade de ses viscères. Devait-il pour autant se réjouir de la situation ?
Très bien, il allait souffrir. Mais quand bien même, il ne pouvait rester là, avachi dans le sable herbeux et lambiner jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il dressa la nuque, mais des doigts crochus lui arrachèrent une partie du visage. Sans honte, il hurla à faire rougir un porc effrayé.
Les doigts n’étaient en réalité qu’une touffe d’herbe. Une croute épaisse s’était formée par-dessus sa balafre au front et s’était empêtrée dans la végétation éparse. Owen tâta sa blessure. Elle partait de sa tempe droite pour s’achever sur le haut de sa lèvre supérieure. Son œil ? Le chevalier s’alarma en s’apercevant qu’il ne pouvait plus l’ouvrir.
L’effroi prenant le pas sur la peine physique, Owen parvint à se mouvoir et à attraper la dague qui patientait dans sa botte. L’arme renvoya un pâle reflet ; ou peut-être était-ce véritablement le teint de son faciès ? La lésion n’était pas belle à voir. Owen crut un moment observer une grosse limace rouge et caillée.
Il fallait se rendre à l’évidence, son œil était perdu. Que la mort emporte ces chiens de Worgros. Ne se contentant pas de décimer leurs adversaires sur la plage, ces salauds les avaient poursuivis jusqu’au plateau en surplomb. S’ils avaient atteint cette région, alors ils avaient certainement traversé le village d’Owen. Sa femme Marie et sa fille Espérance y logeaient, bien évidemment.
Owen devait les rejoindre.
Il enjamba les corps qui jonchaient la vaste prairie ; des soldats, pour la plupart, et quelques magiciens éparpillés. Une hécatombe comme le royaume n’en avait jamais connue. Owen aurait pu les pleurer, mais il ne connaissait pas un seul d’entre eux. Chevalier errant, il n’était pas du genre à s’attacher ou à créer des liens amicaux. A part avec Marie…
Il devait se mettre en route mais, avant toute chose, se débarbouiller et apprécier la gravité de l’ensemble de ses blessures. Avec précaution, il descendit dans un vallon peu profond. En s’humectant le visage avec l’eau de la rivière, il réalisa à quel point la soif le tiraillait. Après avoir absorbé d’innombrables gorgées, il se nettoya succinctement le corps.
Le froid ne l’effrayait pas et le réconfort apporté par la douceur de l’eau surpassait toute réserve de la part d’Owen. L’entaille dans son dos l’avait terrassé sur le coup, mais elle avait présentement cessé de suinter. Elle ne devait pas être profonde. Owen ne pouvait en revanche pas en dire autant de la longue estafilade qui scindait son visage.
Doucement, il humidifia la croute de sang séché afin de la ramollir, puis la décrocha avec délicatesse. Le sang ne se fit pas attendre, et un pus épais et blanchâtre se joignit au premier écoulement. Ce dernier suppurait principalement de son orbite, le reste de la blessure étant moins grave. Il fallait suturer, et vite.
Sur le plateau, il avait repéré des reliquats flottants de magie. Owen n’était pas magicien, mais il savait que ces flammèches électriques feraient l’affaire. La remontée du vallon fut plus aisée que la descente. Soit la douleur s’était adoucie, soit ses muscles commençaient à s’accoutumer à leur peine.
Owen retourna dans le champ de cadavres, puisque c’était en ce lieu que les résidus magiques voletaient. Les magiciens du royaume avaient le pouvoir d’ouvrir des portails sur un autre monde, depuis lequel ils mandaient des forces éthérées. Chacune d'elle portait le nom de magie, sort ou sortilège. En fait, le nom importait peu.
De toute façon, la magie s’était comme évaporée durant la bataille. Pourquoi ? Owen n’en avait pas la moindre idée. Ce dont il était sûr, en revanche, c’était que ce phénomène leur avait couté la victoire.
Owen s’approcha de l’un des portails encore ouverts pour quelque raison inconnue et inséra son couteau dedans. La magie chauffa sa lame jusqu’à la rougir. Le chevalier admira, non sans anxiété, la dague ardente. Le temps lui était compté, il ne pouvait se permettre de jouer avec les minutes.
Pour Marie. Pour Espérance.
Le métal brûlant se posa sur la chair endolorie.
558
439
521
301

Vous aimez lire Teresa Rey ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0