35.1

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Ezra roula jusqu’aux portes du laboratoire de Riley Scarola. Devant l’entrée, un ingénieur lui ouvrit la porte. L’ancien Cavalier demanda où il pouvait trouver le chef d’atelier et le spécialiste lui indiqua son bureau. Elle réparait une exo-combinaison. Ces derniers jours, ces ingénieurs croulaient sous le travail. L’opération de capture d’Ektra avait rendu le matériel des soldats complètement inutilisable.

Il frappa à la porte du bureau de Riley et, sans se redresser, cette dernière fit un signe de la main. Lunettes loupes sur le nez, fer à souder dans la main et cricuits imprimés entre les lèvres, elle était penchée sur une combinaison qu’elle réparait avec beaucoup de minuties. L’ancien Cavalier n’eut aucun mal à reconnaître celle d’Haziel, dans un état encore plus déplorable que les autres. Cette dernière méritait donc un traitement de faveur.

- Qu’est-ce que tu fiches ici, Ezra ? questionna l’ingénieur, de dos, sans lui adresser un regard.

- Comment vous savez que c’est moi ?

- T’en connais beaucoup des gars qui se pointent ici en fauteuil ?

- Ouais nan, c’est vrai. Mais grâce à vous, je vais remarcher, un jour !

Riley soupira et pencha la tête en arrière. Elle remonta son masque sur son front et se retourna, en croisant les bras.

- Ne te fait pas trop d’idées, Ezra, je te l’ai déjà dit. J’ai dessiné les plans d’une potentielle prothèse, mais je ne pourrais jamais la mettre sur pied, si tu n’as pas de quoi te l’offrir. Je m’en fiche complètement du pognon, mais ce n’est pas moi qui fixe les règles.

- Je sais. Mais je compte bien trouver de quoi me la payer.

L’ingénieur leva les yeux au plafond et retourna à son matériel. Le Cavalier ne sembla pas vouloir en finir là. Il roula jusqu’à elle et la fixa avec insistance. Riley lâcha ses outils et se redressa de nouveau. Elle se noyait dans toutes ces tâches et ce soldat venait l’emmerder avec sa jambe en moins ! Elle n’avait pas le temps de gérer ses états d’âmes.

- J’ai du boulot. T’as pas quelqu’un d’autre à emmerder ? Ton Capitaine, par exemple ?

- Pas vraiment. Il est plutôt remonté, je crois. Je préfère pas être dans les parages.

- Pourquoi il est remonté ? Qu’est-ce que t’as fait ? questionna-t-elle sans vraiment en avoir quelque chose à faire, retournant à ses réparations.

- Il a découvert la lettre de suicide du père de Lilly, dans laquelle il demande à sa fille de buter le buter.

Riley lâcha de nouveau sa pince et fit pivoter son tabouret vers le Cavalier, soudain très intéressée par ses propos. Elle fronça les sourcils.

- Quelle lettre ? C’est quoi ces conneries ? Cette espèce de garce veut buter Andy ?

- Nan, vous n’avez rien compris Doc.

- C’est pourtant ce que tu viens de dire ! J’arrive pas à croire que je l’aies trouvée sympa ! Pétasse...

- Vous pourriez me laisser en placer une ?

Riley se tut et toisa le Cavalier un instant. Elle lui fit un signe de la main et soupira.

- Elle n’a jamais voulu faire de mal au pit’, mais lui ? Eh bien, je pense qu’il croit le contraire.

- Mais comment il a eu cette lettre ?

- J’en sais rien. Par Haziel, je suppose. Il est allé récupérer les affaires de Lilly sur Terre et ce papier devait être là-bas

- Il n’arrête pas de foutre la merde celui-là, je ne sais pas à quoi il joue. Il n'a rien d'autre à faire ? Surveiller Ektra, par exemple ? Mais du coup, je ne comprends pas, pourquoi tu es venu me voir ?

- Comme je l’ai dit à Lilly, la situation est plutôt tendue entre les deux et il faut que ça change. Ektra est sur la station et toute la Cavalerie a besoin d’avoir les idées claires.

- Depuis quand t’en as quelque chose à foutre, pouffa Riley, se souvenant du portrait qu’Andy lui faisait de ce subordonné.

- Mais c’est quoi cette espèce de légende ? Elle me préoccupe cette histoire, arrêtez de tous croire le contraire ! Enfin bref. Vous les connaissez mieux que personne. Est-ce qu’il n’y a pas moyen que vous les rabibochiez ?

- Eh, je suis pas leur mère, ils sont grands et peuvent gérer leurs problèmes bizarres tout seuls !

- Non. Ils ne peuvent pas. Vous le savez comme moi Doc, ils ont chacun un égo surdimensionné et aucun ne fera le premier pas vers l’autre.

Riley se frotta le visage et soupira. Ce Cavalier semblait persuadé qu’elle pouvait arranger la situation entre Andrew et Haziel, alors qu’elle ne connaissait pas le fond du problème. Elle se doutait que leurs disputes avaient constamment un rapport avec le retour de Rita et sa possession, mais elle ne se sentait pas légitime à interférer.

L’ingénieur remarqua l’heure qui tournait et se souvint du rendez-vous avec Amador, concernant Ektra. Elle rangea rapidement ses outils dans son établi et retira sa blouse blanche.

- Vous allez leur parler ?

- Non, je dois voir Amador, d’abord.

- Mais vous allez les voir ensuite, affirma Ezra, sûr de lui.

- J’en sais rien. Je verrais bien !

- Vous devez leur parler !

- Depuis quand tu te crois capable de me donner des ordres toi ?

- Vous êtes la seule qui puisse faire quelque chose, Doc.

- C’est ça, ouais. Roule hors de mon atelier, j’ai d’autres problèmes à gérer.

- Et moi j’ai rien d’autre à foutre de mes journées, que vous coller au cul.

Riley laissa s’échapper un rire moqueur. Elle empoigna le fauteuil du Cavalier et l’obligea à rouler jusqu’à l’entrée de son atelier. Ce dernier s’insurgea et, dans le couloir, elle le lâcha.

- Si tu me fiches la paix, je construis ton espèce de Pied de Dieu, annonça-t-elle en plongeant son regard dans le sien.

- C’est du chantage.

- Parfaitement ! Alors, tu marches ?

Ezra poussa un juron et détourna le regard. Il mourrait d’envie de remarcher à nouveau. Il était donc prêt à céder à toutes les exigences de l’ingénieur. Moqueuse, elle lui flanqua une claque amicale sur la joue et quitta le couloir, laissant l’ancien Cavalier bougonner dans son coin.

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Le chevalier errant remua ses bras et comprit d’où provenait la douleur éminente : son dos. Ces barbares sans honneur l’avaient frappé par derrière, le lacérant de l’omoplate au bassin. Si le coup était venu de l’avant, Owen aurait assisté à l’escapade de ses viscères. Devait-il pour autant se réjouir de la situation ?
Très bien, il allait souffrir. Mais quand bien même, il ne pouvait rester là, avachi dans le sable herbeux et lambiner jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il dressa la nuque, mais des doigts crochus lui arrachèrent une partie du visage. Sans honte, il hurla à faire rougir un porc effrayé.
Les doigts n’étaient en réalité qu’une touffe d’herbe. Une croute épaisse s’était formée par-dessus sa balafre au front et s’était empêtrée dans la végétation éparse. Owen tâta sa blessure. Elle partait de sa tempe droite pour s’achever sur le haut de sa lèvre supérieure. Son œil ? Le chevalier s’alarma en s’apercevant qu’il ne pouvait plus l’ouvrir.
L’effroi prenant le pas sur la peine physique, Owen parvint à se mouvoir et à attraper la dague qui patientait dans sa botte. L’arme renvoya un pâle reflet ; ou peut-être était-ce véritablement le teint de son faciès ? La lésion n’était pas belle à voir. Owen crut un moment observer une grosse limace rouge et caillée.
Il fallait se rendre à l’évidence, son œil était perdu. Que la mort emporte ces chiens de Worgros. Ne se contentant pas de décimer leurs adversaires sur la plage, ces salauds les avaient poursuivis jusqu’au plateau en surplomb. S’ils avaient atteint cette région, alors ils avaient certainement traversé le village d’Owen. Sa femme Marie et sa fille Espérance y logeaient, bien évidemment.
Owen devait les rejoindre.
Il enjamba les corps qui jonchaient la vaste prairie ; des soldats, pour la plupart, et quelques magiciens éparpillés. Une hécatombe comme le royaume n’en avait jamais connue. Owen aurait pu les pleurer, mais il ne connaissait pas un seul d’entre eux. Chevalier errant, il n’était pas du genre à s’attacher ou à créer des liens amicaux. A part avec Marie…
Il devait se mettre en route mais, avant toute chose, se débarbouiller et apprécier la gravité de l’ensemble de ses blessures. Avec précaution, il descendit dans un vallon peu profond. En s’humectant le visage avec l’eau de la rivière, il réalisa à quel point la soif le tiraillait. Après avoir absorbé d’innombrables gorgées, il se nettoya succinctement le corps.
Le froid ne l’effrayait pas et le réconfort apporté par la douceur de l’eau surpassait toute réserve de la part d’Owen. L’entaille dans son dos l’avait terrassé sur le coup, mais elle avait présentement cessé de suinter. Elle ne devait pas être profonde. Owen ne pouvait en revanche pas en dire autant de la longue estafilade qui scindait son visage.
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Sur le plateau, il avait repéré des reliquats flottants de magie. Owen n’était pas magicien, mais il savait que ces flammèches électriques feraient l’affaire. La remontée du vallon fut plus aisée que la descente. Soit la douleur s’était adoucie, soit ses muscles commençaient à s’accoutumer à leur peine.
Owen retourna dans le champ de cadavres, puisque c’était en ce lieu que les résidus magiques voletaient. Les magiciens du royaume avaient le pouvoir d’ouvrir des portails sur un autre monde, depuis lequel ils mandaient des forces éthérées. Chacune d'elle portait le nom de magie, sort ou sortilège. En fait, le nom importait peu.
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Owen s’approcha de l’un des portails encore ouverts pour quelque raison inconnue et inséra son couteau dedans. La magie chauffa sa lame jusqu’à la rougir. Le chevalier admira, non sans anxiété, la dague ardente. Le temps lui était compté, il ne pouvait se permettre de jouer avec les minutes.
Pour Marie. Pour Espérance.
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