34.4

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Seule depuis quelques secondes à peine, la porte de sa chambre de Lilly s'ouvrit de nouveau. Ezra, en fauteuil roulant, jambe amputée au niveau du milieu de la cuisse, entra à son tour. La Cavalière ravala sa salive. Elle avait fini par oublier l'état, encore plus déplorable, dans lequel se trouvait son ancien collègue. Désormais plongé à vie dans un fauteuil roulant, il ne pourrait plus jamais enfiler d'exo-combinaison. Si le Docteur Scarola acceptait de lui fournir une prothèse comme celle de la Main de Dieu, il avait encore une chance de remarcher. À condition qu'Ezra Aguilar ait les moyens de se l'offrir, ce dont elle doutait fortement.

La Cavalière se frotta le visage, sentant les différents bandages qui ornaient son front, ne se souvenant plus de comment elle avait terminé dans ce lit, en aussi mauvais état.

- Dur le réveil ? questionna Ezra.

- Mais comment je suis arrivée là ?

Ezra roula jusqu’à Lilly et posa les coudes sur le bord du lit.

- Tu ne te souviens pas de l’opération ?

- Quelle opération ?

- Sérieusement ? Tu ne te souviens pas du tout de la mission de sauvetage ?

- Sauvetage de qui, Ezra ? s'impatienta la Cavalière.

- La vache, ton coup à la tête t’as bien amochée ! Lilly, la Cavalerie entière est partie capturer Ektra. Le Capitaine, le Général et toi vous avez mis des jours à monter un plan ! Et ça fait des jours que tu pionces, accessoirement.

La Cavalière secoua lentement la tête. Rien à faire, toute une partie de sa mémoire avait foutu le camp.

- Et qu’est-ce que ça a donné cette opération ? s’interrogea-t-elle.

- Eh bien, hésita Ezra. La moitié de la Cavalerie a été décimée, mais Ektra a été capturé. Sale journée pour la morgue !

Lilly se laissa tomber contre son matelas, troublée par cette histoire. D'après Ezra, son coma avait duré des jours. Depuis quand le Capitaine la veillait-elle ? Depuis quand était-il au courant pour cette lettre ? Qu’en était-il des tensions entre lui et Haziel ?

- Comment va le Capitaine ? questionna Lilly.

- Dur à dire, répondit-il en haussant les épaules. Il n'a pas quitté ton chevet depuis votre retour. Je l'ai rarement vu aussi inquiet. Tu as eu un hématome sous quelque chose, je ne sais plus très bien, je n'ai pas vraiment écouté en fait. Bref, tout ça pour dire que ton pronostic vital n'était vraiment pas bon ! On a vraiment cru qu'on devrait te débrancher, parce que ton truc ne se résorbait pas correctement. Personne ne savait si tu allais te réveiller.

- Me débrancher ?

- Ouais. Au début tu ne pouvais pas respirer toute seule. Tu es restée sous assistance respiratoire pendant quatre jours. N'ayant plus de famille proche, c'était donc au Général de décider si on te débranchait ou pas. Le Capitaine a refusé, malgré tout ce que disaient les médecins. Il n'a pas été le seul. Bartoli, Flynn, Bellamy... Bon, Haziel ne s‘est pas prononcé, mais il n’aurait pas laissé faire, j’en suis sûr ! Et puis miracle, tu as de nouveau respiré par toi-même.

La Cavalière soupira de nouveau et fixa le plafond, se sentant stupide d'avoir oublié toute une partie des derniers jours. Elle fut troublée par cette sensation d'avoir été si proche de la mort. Elle qui, plusieurs mois en arrière, avait pensé à mettre fin à ses jours, tout comme son père, était désormais terrorisée par l'idée de mourir. Son Capitaine l'avait veillé pour ensuite apprendre qu'elle l'avait trahi. Lilly se sentait horriblement mal vis-à-vis de lui.

Elle tourna de nouveau les yeux vers Ezra, remarquant à ce moment-là qu’il n’avait pas encore pu bénéficier d'une prothèse pour sa jambe.

- Ta jambe ça donne quoi ? questionna-t-elle pour changer de sujet.

Il hausa les épaules en croisant les bras.

- Disons que si tu n’es pas la fille adoptive du Gouverneur, tu n’as droit qu’à un morceau de plastique inutile, avec lequel tu ne peux même pas tenir debout. Et encore, c'est simplement pour l'esthétique. Mais bon, en voyant un gars en fauteuil, il est facile de se douter que quelque chose cloche !

- Tu n’auras donc pas de prothèse ?

- Eh non ! Dur pour nous, simples civils.

- C'est vraiment nul.

- T'inquiète, je suis sur un coup ! Scarola est tellement barge qu'elle m'a quand même dessiné les plans d'une potentielle prothèse. Cette fille couperait les membres de n'importe qui pour avoir l'occasion de créer d'autres prothèses, comme la Main de Dieu.

- Ça ne m’étonnerait pas du tout.

- Je voulais l'appeler « le Pied de Dieu », mais je me suis fait frapper par Riley. Elle a trouvé ça débile.

- Elle a raison, c'est complètement pourri ce nom, merdique même ! Déjà que la Main de Dieu c'était limite, mais là... Une honte à la technologie de Riley, rétorqua Lilly, moqueuse.

- Eh bien Lilly, va te faire foutre, hein ! lança amicalement Ezra. Elle va me faire une exo-combinaison et je pourrai de nouveau reprendre les missions. J'adore cette meuf ! Riley Scarola est ma nouvelle femme.

- Elle est courant au moins ?

- Pas encore, mais sérieusement, qui résisterait à ça ? s'interrogea-t-il en pointant son sourire ravageur.

La Cavalière éclata de rire. Même dans cette situation Erza gardait une forme d'optimisme. Depuis son accident, il avait beaucoup changé. Avoir côtoyer la mort d'aussi proche l'avait rendu plus vivant. Lilly se sentit coupable d'être quelque part la cause de son accident.

- Je suis tellement désolée Ezra, soupira-t-elle, sincère.

- Pas besoin de t’excuser, ce n’est pas de ta faute tout ça, ni celle du capitaine, ou même Haziel. C’est uniquement Ektra le responsable.

Lilly détourna le regard, bouleversée par les récents évènements dont elle ne se souvenait toujours pas.

- Le Capitaine continue de faire la gueule à Haziel ? demanda-t-elle ensuite.

- C’est même de pire en pire, je crois. Surtout lorsque Rosebury lui a expliqué que tu ne pourrais peut-être plus jamais te réveiller. Je ne sais pas pourquoi mais le Capitaine a tout mis sur la gueule d'Haziel. Comme pour Owen, alors qu’il n’y est pour rien quoi. Il faut qu’ils arrêtent leurs enfantillages. La Cavalerie a besoin d’eux plus que jamais et soudés.

- Je ne sais pas du tout comment faire pour les réconcilier.

- Soit plus conne qu’eux.

Intriguée par de tels propos, la Cavalière se redressa de nouveau.

- Arrête de te cacher, continua Ezra, met le Capitaine en rogne. Il se calmera seulement s’il reçoit un coup plus fort que celui qu’il donne.

- Je ne risque pas de saper son autorité ?

- Crois-moi, plaisanta-t-il, tu as le privilège de pouvoir lui dire n'importe quoi, même les paroles les plus blessantes, tu ne saperas jamais son autorité ! Il y a toujours des voies pour contourner la hiérarchie. Il suffit juste de choisir le bon moment.

En se rallongeant dans son lit, Lilly soupira. Cette situation entre Haziel et son supérieur était insupportable et en devenait ridicule. Ils étaient brouillés et ne savaient même plus pour quelle raison. Ezra disait vrai : la Cavalerie avait besoin du Capitaine Aleysworth et d’Haziel Eldred plus que jamais, surtout si Ektra se trouvait sur la station.

- Il ne m’écoutera pas, avoua Lilly sans quitter des yeux la lettre qui gisait toujours sur ses genoux.

- Pourquoi ça ?

- Il doit croire que je l’ai trahi, avoua-t-elle en lui tendant la lettre de son père.

Sans comprendre, Ezra l’attrapa, la déplia et lu rapidement son contenu. Son regard se figea et il fronça les sourcils.

- Je ne comprends pas Lilly, c’est quoi ces conneries ? Tu es entrée dans la Cavalerie pour venger ta famille ?

- Non ! Non, assura-t-elle. Je n’ai lu le contenu de cette lettre qu’après la cérémonie du choix. Au début oui, je voulais faire ce que mon père me demandait, mais après j’ai appris à vous connaitre et…

- Est-ce qu’Owen est mort par ta faute ? coupa-t-il, un sanglot dans la voix.

- Ezra, non. Tu dois me croire. Je n’ai jamais voulu vous faire du mal. Ce que mon père m'a demandé de faire est horrible. Aucun de vous n'est responsable de la mort de ma sœur ou de lui. Il a décidé tout seul de se passer la corde au cou.

Il baissa les yeux et acquiesça, en prenant une grande inspiration, pour ravaler ses larmes. Il renifla et se frotta les yeux quelques secondes.

- Qu'est-ce qui t'a fait changer d'avis ? Après tout, ce sont les dernières volontés de ton père, c’est pas rien.

Lilly s'éclaira la voix et fronça les sourcils. Elle ferma les yeux quelques instants pour faire disparaitre les images de cet horrible songe qui lui collaient encore à la peau.

- J'ai fait un cauchemar après la mission dans la forêt. Mon père, Mila, ... Ils voulaient me forcer la main.

- Mais ce n'était qu'un rêve.

La Cavalière soupira longuement.

- Je sais bien. Il semblait tellement réel ! Ce que je vais te dire va te paraitre étrange, mais j'avais comme l'impression de me retrouver en face de possédés.

Ezra laissa s'échapper un rire discret, se demandant si Lilly n'était pas devenue folle. Il rassura la patiente, ce n'était qu'un simple rêve. Puis il la remercia pour son honnêteté et quitta la chambre.

Avant qu'il ne quitte la pièce, elle voulut qu’Ezra lui récupère les vidéos de l’opération, afin de tenter de se souvenir de l’assaut. Ce trou de mémoire la frustrait au plus haut point. Elle demanda ensuite à l’une de ses infirmières si elle pouvait se reposer dans sa chambre dans les locaux sur la station. Maintenant qu’elle était de nouveau éveillée, il ne s’agissait plus de chômer ; Ektra était enfermé dans l'une des cellules de la colonie.

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Si on lui avait révélé les peines qu’il allait endurer, jamais Owen n’aurait ouvert l’œil. Il faisait frais, en cette fin d’hiver. Le ciel s’était couvert et la pluie nettoyait le sang de la bataille. La guerre avait été perdue par le royaume de Koordie et les envahisseurs devaient déjà arpenter l’intérieur des terres.
Owen avait survécu. Il ne savait pas vraiment comment, mais ses poumons continuaient d’inspirer et d’expirer. En revanche, le reste de son corps hurlait à l’agonie, le suppliant d’en terminer avec ces supplices.
Le chevalier errant remua ses bras et comprit d’où provenait la douleur éminente : son dos. Ces barbares sans honneur l’avaient frappé par derrière, le lacérant de l’omoplate au bassin. Si le coup était venu de l’avant, Owen aurait assisté à l’escapade de ses viscères. Devait-il pour autant se réjouir de la situation ?
Très bien, il allait souffrir. Mais quand bien même, il ne pouvait rester là, avachi dans le sable herbeux et lambiner jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il dressa la nuque, mais des doigts crochus lui arrachèrent une partie du visage. Sans honte, il hurla à faire rougir un porc effrayé.
Les doigts n’étaient en réalité qu’une touffe d’herbe. Une croute épaisse s’était formée par-dessus sa balafre au front et s’était empêtrée dans la végétation éparse. Owen tâta sa blessure. Elle partait de sa tempe droite pour s’achever sur le haut de sa lèvre supérieure. Son œil ? Le chevalier s’alarma en s’apercevant qu’il ne pouvait plus l’ouvrir.
L’effroi prenant le pas sur la peine physique, Owen parvint à se mouvoir et à attraper la dague qui patientait dans sa botte. L’arme renvoya un pâle reflet ; ou peut-être était-ce véritablement le teint de son faciès ? La lésion n’était pas belle à voir. Owen crut un moment observer une grosse limace rouge et caillée.
Il fallait se rendre à l’évidence, son œil était perdu. Que la mort emporte ces chiens de Worgros. Ne se contentant pas de décimer leurs adversaires sur la plage, ces salauds les avaient poursuivis jusqu’au plateau en surplomb. S’ils avaient atteint cette région, alors ils avaient certainement traversé le village d’Owen. Sa femme Marie et sa fille Espérance y logeaient, bien évidemment.
Owen devait les rejoindre.
Il enjamba les corps qui jonchaient la vaste prairie ; des soldats, pour la plupart, et quelques magiciens éparpillés. Une hécatombe comme le royaume n’en avait jamais connue. Owen aurait pu les pleurer, mais il ne connaissait pas un seul d’entre eux. Chevalier errant, il n’était pas du genre à s’attacher ou à créer des liens amicaux. A part avec Marie…
Il devait se mettre en route mais, avant toute chose, se débarbouiller et apprécier la gravité de l’ensemble de ses blessures. Avec précaution, il descendit dans un vallon peu profond. En s’humectant le visage avec l’eau de la rivière, il réalisa à quel point la soif le tiraillait. Après avoir absorbé d’innombrables gorgées, il se nettoya succinctement le corps.
Le froid ne l’effrayait pas et le réconfort apporté par la douceur de l’eau surpassait toute réserve de la part d’Owen. L’entaille dans son dos l’avait terrassé sur le coup, mais elle avait présentement cessé de suinter. Elle ne devait pas être profonde. Owen ne pouvait en revanche pas en dire autant de la longue estafilade qui scindait son visage.
Doucement, il humidifia la croute de sang séché afin de la ramollir, puis la décrocha avec délicatesse. Le sang ne se fit pas attendre, et un pus épais et blanchâtre se joignit au premier écoulement. Ce dernier suppurait principalement de son orbite, le reste de la blessure étant moins grave. Il fallait suturer, et vite.
Sur le plateau, il avait repéré des reliquats flottants de magie. Owen n’était pas magicien, mais il savait que ces flammèches électriques feraient l’affaire. La remontée du vallon fut plus aisée que la descente. Soit la douleur s’était adoucie, soit ses muscles commençaient à s’accoutumer à leur peine.
Owen retourna dans le champ de cadavres, puisque c’était en ce lieu que les résidus magiques voletaient. Les magiciens du royaume avaient le pouvoir d’ouvrir des portails sur un autre monde, depuis lequel ils mandaient des forces éthérées. Chacune d'elle portait le nom de magie, sort ou sortilège. En fait, le nom importait peu.
De toute façon, la magie s’était comme évaporée durant la bataille. Pourquoi ? Owen n’en avait pas la moindre idée. Ce dont il était sûr, en revanche, c’était que ce phénomène leur avait couté la victoire.
Owen s’approcha de l’un des portails encore ouverts pour quelque raison inconnue et inséra son couteau dedans. La magie chauffa sa lame jusqu’à la rougir. Le chevalier admira, non sans anxiété, la dague ardente. Le temps lui était compté, il ne pouvait se permettre de jouer avec les minutes.
Pour Marie. Pour Espérance.
Le métal brûlant se posa sur la chair endolorie.
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