34.3

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Une douleur lancinante à l'arrière du crâne sortit Lilly de son sommeil. Cette impression de suffocation l’obligea prendre une grande inspiration, comme si sa respiration s'était arrêtée depuis de longues minutes. Sa vue était trouble, puis petit à petit le décor se dessina autour d'elle, devenant de moins en moins flou. Elle remarqua immédiatement qu’elle se trouvait à la clinique de la station.

À sa droite, affalé dans le large fauteuil des invités, le Capitaine Aleysworth se tenait au bord, tête baissée, le visage froncé par la réflexion. Il avait un œil au beurre noir et un large pansement sur la tempe gauche. Depuis quand avait-il ces blessures au visage ? Et une main enroulée dans un bandage bien serré ?

La Cavalière se racla la gorge pour signaler son réveil à son supérieur. Elle se redressa en se maintenant la tête, persuadée que celle-ci allait se décrocher de son corps, tellement elle la sentait lourde.

Remarquant qu'elle venait de reprendre connaissance, le Capitaine Aleysworth se releva et s’avança vers son lit. Il plongea la main dans sa poche et en sortit un morceau de papier jauni et plié. Le cœur de Lilly se serra, lorsqu’elle reconnut l’objet qu’il avait entre les mains ; la lettre de son père. Il la laissa glisser de sa main et elle tomba sur les jambes de la patiente. La Cavalière eut l'impression que sa respiration se coupait de nouveau. La panique s'empara d'elle en imaginant comment le Capitaine avait pu réagir en lisant cette stupide lettre.

Toujours l’air pensif, il se dirigea vers la sortie de la chambre. Sans lui adresser un regard, il ouvrit la porte et, au dernier moment, se retourna en fixant le sol. Il n'était pas du tout décidé à affronter le regard de sa subordonnée après cette trahison.

- Owen Miller, le tir qu’Haziel a été obligé de prendre à ta place, c’est parce que tu n’étais pas capable de tirer, à cause de la peur, ou parce que tu ne voulais pas tirer ?

- Capitaine, je peux vous expliquer, je…

- Réponds à ma question, Lilly, coupa-t-il, en colère.

Elle ne sut quoi répondre, les mots lui manquaient. Elle n'avait pas d'explications plausibles à cette lettre, ni de preuve qu’elle n’avait pas souhaité la mort d’Owen. Le Capitaine pouvait décider de ne pas croire ce qu'elle dirait. Devant son silence qui, pour lui, en disait long, Andrew laissa s'échapper un rire dérisoire et se retourna. Il referma la porte et elle le vit arpenter le couloir vers la sortie de la clinique, à travers les vitres d'observation de sa chambre.

Lilly eut une impression étrange, comme de la peine qu'elle ressentait à l'égard de son supérieur. Il devait se sentir trahi et il ne lui avait pas laissé l’occasion de s’expliquer. Cette lettre, elle aurait dû la brûler ce jour où elle avait décidé de ne pas écouter son père.

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Florian Guerin


Si on lui avait révélé les peines qu’il allait endurer, jamais Owen n’aurait ouvert l’œil. Il faisait frais, en cette fin d’hiver. Le ciel s’était couvert et la pluie nettoyait le sang de la bataille. La guerre avait été perdue par le royaume de Koordie et les envahisseurs devaient déjà arpenter l’intérieur des terres.
Owen avait survécu. Il ne savait pas vraiment comment, mais ses poumons continuaient d’inspirer et d’expirer. En revanche, le reste de son corps hurlait à l’agonie, le suppliant d’en terminer avec ces supplices.
Le chevalier errant remua ses bras et comprit d’où provenait la douleur éminente : son dos. Ces barbares sans honneur l’avaient frappé par derrière, le lacérant de l’omoplate au bassin. Si le coup était venu de l’avant, Owen aurait assisté à l’escapade de ses viscères. Devait-il pour autant se réjouir de la situation ?
Très bien, il allait souffrir. Mais quand bien même, il ne pouvait rester là, avachi dans le sable herbeux et lambiner jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il dressa la nuque, mais des doigts crochus lui arrachèrent une partie du visage. Sans honte, il hurla à faire rougir un porc effrayé.
Les doigts n’étaient en réalité qu’une touffe d’herbe. Une croute épaisse s’était formée par-dessus sa balafre au front et s’était empêtrée dans la végétation éparse. Owen tâta sa blessure. Elle partait de sa tempe droite pour s’achever sur le haut de sa lèvre supérieure. Son œil ? Le chevalier s’alarma en s’apercevant qu’il ne pouvait plus l’ouvrir.
L’effroi prenant le pas sur la peine physique, Owen parvint à se mouvoir et à attraper la dague qui patientait dans sa botte. L’arme renvoya un pâle reflet ; ou peut-être était-ce véritablement le teint de son faciès ? La lésion n’était pas belle à voir. Owen crut un moment observer une grosse limace rouge et caillée.
Il fallait se rendre à l’évidence, son œil était perdu. Que la mort emporte ces chiens de Worgros. Ne se contentant pas de décimer leurs adversaires sur la plage, ces salauds les avaient poursuivis jusqu’au plateau en surplomb. S’ils avaient atteint cette région, alors ils avaient certainement traversé le village d’Owen. Sa femme Marie et sa fille Espérance y logeaient, bien évidemment.
Owen devait les rejoindre.
Il enjamba les corps qui jonchaient la vaste prairie ; des soldats, pour la plupart, et quelques magiciens éparpillés. Une hécatombe comme le royaume n’en avait jamais connue. Owen aurait pu les pleurer, mais il ne connaissait pas un seul d’entre eux. Chevalier errant, il n’était pas du genre à s’attacher ou à créer des liens amicaux. A part avec Marie…
Il devait se mettre en route mais, avant toute chose, se débarbouiller et apprécier la gravité de l’ensemble de ses blessures. Avec précaution, il descendit dans un vallon peu profond. En s’humectant le visage avec l’eau de la rivière, il réalisa à quel point la soif le tiraillait. Après avoir absorbé d’innombrables gorgées, il se nettoya succinctement le corps.
Le froid ne l’effrayait pas et le réconfort apporté par la douceur de l’eau surpassait toute réserve de la part d’Owen. L’entaille dans son dos l’avait terrassé sur le coup, mais elle avait présentement cessé de suinter. Elle ne devait pas être profonde. Owen ne pouvait en revanche pas en dire autant de la longue estafilade qui scindait son visage.
Doucement, il humidifia la croute de sang séché afin de la ramollir, puis la décrocha avec délicatesse. Le sang ne se fit pas attendre, et un pus épais et blanchâtre se joignit au premier écoulement. Ce dernier suppurait principalement de son orbite, le reste de la blessure étant moins grave. Il fallait suturer, et vite.
Sur le plateau, il avait repéré des reliquats flottants de magie. Owen n’était pas magicien, mais il savait que ces flammèches électriques feraient l’affaire. La remontée du vallon fut plus aisée que la descente. Soit la douleur s’était adoucie, soit ses muscles commençaient à s’accoutumer à leur peine.
Owen retourna dans le champ de cadavres, puisque c’était en ce lieu que les résidus magiques voletaient. Les magiciens du royaume avaient le pouvoir d’ouvrir des portails sur un autre monde, depuis lequel ils mandaient des forces éthérées. Chacune d'elle portait le nom de magie, sort ou sortilège. En fait, le nom importait peu.
De toute façon, la magie s’était comme évaporée durant la bataille. Pourquoi ? Owen n’en avait pas la moindre idée. Ce dont il était sûr, en revanche, c’était que ce phénomène leur avait couté la victoire.
Owen s’approcha de l’un des portails encore ouverts pour quelque raison inconnue et inséra son couteau dedans. La magie chauffa sa lame jusqu’à la rougir. Le chevalier admira, non sans anxiété, la dague ardente. Le temps lui était compté, il ne pouvait se permettre de jouer avec les minutes.
Pour Marie. Pour Espérance.
Le métal brûlant se posa sur la chair endolorie.
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