34.2

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Dans les locaux du septième escadron, Andrew végétait, l’air pensif, affalé dans le canapé de la salle commune. Il semblait exténué, comme s’il n’avait pas dormi ces derniers jours. Les cernes sous ses yeux se confondaient avec le haut de ses joues. Sa peau avait pâli et son regard était terne.

- Tu as récupéré les affaires de Lilly ? questionna Andrew sans lui adresser un regard.

- Oui, tout est là, répondit le Cavalier en déposant le sac. Toujours pas d’amélioration la concernant ?

- Non. Quedal.

Haziel acquiesça, espérant que cette traîtresse ne se réveille jamais. Il prit une profonde inspiration en sortant la lettre de sa poche, se demandant s’il ne risquait pas de faire plus de mal que de bien. Il la tendit à son supérieur qui la déplia sans comprendre le geste de son subordonné.

Lorsqu’il lut son contenu, son visage s’assombrit. Il se plaqua la main sur la bouche et sembla horrifié par cette nouvelle. Il se frotta le visage et lâcha le morceau de papier sur le bord du canapé, comme si celle-ci était recouverte d'épines, ou lui avait brûlées les mains.

- C’est quoi ces conneries Haziel ? Qu’est-ce que tu cherches à faire là ? Lilly est dans le coma, elle ne se réveillera peut-être jamais ! s’écria Andrew. C’est quoi ton problème ?

- Tu le vois bien Andy, elle n’est pas celle qu’elle prétend être. Elle est venue dans la Cavalerie juste pour foutre la merde.

- Tu crois vraiment ce que tu dis ? s’étonna l’officier. Elle t’a sauvé la vie !

- Owen est mort parce qu’elle n’a pas pu tirer, je te rappelle ! Si je n’avais pas été là, Ezra aussi y serait passé. Tu crois vraiment que c’est une coïncidence ?

Andrew se releva et commença à faire les cent pas dans la salle commune. Il se sentait trahis au plus profond de son être. D’un côté il voulait croire Lilly, mais d’un autre, il connaissait Haziel depuis beaucoup plus longtemps et il avait du mal à se dire que son subordonné cherchait simplement à la discréditer avec cette lettre.

- Elle est l’une des nôtres, Haziel !

- Tu as lu cette lettre, ton nom est écrit noir sur blanc, sa famille veut que tu souffres ! Lilly veut que tu crèves !

Le Capitaine secoua la tête. Il ne voulait pas croire que Lilly Jones l’avait trahi à ce point. Elle lui était beaucoup trop dévouée. En plus de ça, désormais dans le coma, il ne pourrait peut-être jamais avoir d’explications à cette lettre.

- Tu n'as jamais pu lui faire confiance, tu cherches juste à la jeter de l'escadron Suicide.

- Tu n'as pas les idées claires, Andy. T’es épuisé.

- Je ne peux pas croire une seule seconde que Lilly ait pu nous trahir comme ça. Elle est douée, intelligente et perspicace. Si elle avait réellement voulu me tuer, elle l'aurait déjà fait. Elle a eu tellement d’occasion !

- Pourquoi tu crois qu’elle a gardé ce papier, hein ? reprit Haziel en pointant l’enveloppe du doigt. C’est pour se rappeler pourquoi elle est là et pourquoi elle a choisi la Cavalerie.

Andrew fit taire Haziel une fois pour toute en lui hurlant dessus un bon coup. Le Cavalier ne parut pas surpris par sa réaction. Il ne trompait personne, tout le monde avait remarqué son attachement pour Lilly. Cette nouvelle sonnait comme un coup de poignard dans son dos.

L’officier récupéra la lettre et sortit de la salle commune en furie. Haziel se laissa tomber à son tour dans le canapé. Lui qui pensait pouvoir détendre l’atmosphère entre eux, il avait plus l’impression d’avoir finalement aggravé la situation.

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Si on lui avait révélé les peines qu’il allait endurer, jamais Owen n’aurait ouvert l’œil. Il faisait frais, en cette fin d’hiver. Le ciel s’était couvert et la pluie nettoyait le sang de la bataille. La guerre avait été perdue par le royaume de Koordie et les envahisseurs devaient déjà arpenter l’intérieur des terres.
Owen avait survécu. Il ne savait pas vraiment comment, mais ses poumons continuaient d’inspirer et d’expirer. En revanche, le reste de son corps hurlait à l’agonie, le suppliant d’en terminer avec ces supplices.
Le chevalier errant remua ses bras et comprit d’où provenait la douleur éminente : son dos. Ces barbares sans honneur l’avaient frappé par derrière, le lacérant de l’omoplate au bassin. Si le coup était venu de l’avant, Owen aurait assisté à l’escapade de ses viscères. Devait-il pour autant se réjouir de la situation ?
Très bien, il allait souffrir. Mais quand bien même, il ne pouvait rester là, avachi dans le sable herbeux et lambiner jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il dressa la nuque, mais des doigts crochus lui arrachèrent une partie du visage. Sans honte, il hurla à faire rougir un porc effrayé.
Les doigts n’étaient en réalité qu’une touffe d’herbe. Une croute épaisse s’était formée par-dessus sa balafre au front et s’était empêtrée dans la végétation éparse. Owen tâta sa blessure. Elle partait de sa tempe droite pour s’achever sur le haut de sa lèvre supérieure. Son œil ? Le chevalier s’alarma en s’apercevant qu’il ne pouvait plus l’ouvrir.
L’effroi prenant le pas sur la peine physique, Owen parvint à se mouvoir et à attraper la dague qui patientait dans sa botte. L’arme renvoya un pâle reflet ; ou peut-être était-ce véritablement le teint de son faciès ? La lésion n’était pas belle à voir. Owen crut un moment observer une grosse limace rouge et caillée.
Il fallait se rendre à l’évidence, son œil était perdu. Que la mort emporte ces chiens de Worgros. Ne se contentant pas de décimer leurs adversaires sur la plage, ces salauds les avaient poursuivis jusqu’au plateau en surplomb. S’ils avaient atteint cette région, alors ils avaient certainement traversé le village d’Owen. Sa femme Marie et sa fille Espérance y logeaient, bien évidemment.
Owen devait les rejoindre.
Il enjamba les corps qui jonchaient la vaste prairie ; des soldats, pour la plupart, et quelques magiciens éparpillés. Une hécatombe comme le royaume n’en avait jamais connue. Owen aurait pu les pleurer, mais il ne connaissait pas un seul d’entre eux. Chevalier errant, il n’était pas du genre à s’attacher ou à créer des liens amicaux. A part avec Marie…
Il devait se mettre en route mais, avant toute chose, se débarbouiller et apprécier la gravité de l’ensemble de ses blessures. Avec précaution, il descendit dans un vallon peu profond. En s’humectant le visage avec l’eau de la rivière, il réalisa à quel point la soif le tiraillait. Après avoir absorbé d’innombrables gorgées, il se nettoya succinctement le corps.
Le froid ne l’effrayait pas et le réconfort apporté par la douceur de l’eau surpassait toute réserve de la part d’Owen. L’entaille dans son dos l’avait terrassé sur le coup, mais elle avait présentement cessé de suinter. Elle ne devait pas être profonde. Owen ne pouvait en revanche pas en dire autant de la longue estafilade qui scindait son visage.
Doucement, il humidifia la croute de sang séché afin de la ramollir, puis la décrocha avec délicatesse. Le sang ne se fit pas attendre, et un pus épais et blanchâtre se joignit au premier écoulement. Ce dernier suppurait principalement de son orbite, le reste de la blessure étant moins grave. Il fallait suturer, et vite.
Sur le plateau, il avait repéré des reliquats flottants de magie. Owen n’était pas magicien, mais il savait que ces flammèches électriques feraient l’affaire. La remontée du vallon fut plus aisée que la descente. Soit la douleur s’était adoucie, soit ses muscles commençaient à s’accoutumer à leur peine.
Owen retourna dans le champ de cadavres, puisque c’était en ce lieu que les résidus magiques voletaient. Les magiciens du royaume avaient le pouvoir d’ouvrir des portails sur un autre monde, depuis lequel ils mandaient des forces éthérées. Chacune d'elle portait le nom de magie, sort ou sortilège. En fait, le nom importait peu.
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Owen s’approcha de l’un des portails encore ouverts pour quelque raison inconnue et inséra son couteau dedans. La magie chauffa sa lame jusqu’à la rougir. Le chevalier admira, non sans anxiété, la dague ardente. Le temps lui était compté, il ne pouvait se permettre de jouer avec les minutes.
Pour Marie. Pour Espérance.
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