32.3

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Lilly se repassa en mémoire le déroulé complet du plan. Il était très simple mais elle était terrifiée à l’idée de rater son tir. Elle tenta de contrôler les tremblements de ses mains en se les frottant vigoureusement entre elle. Ce n’était pas le moment de rater sa visée, à cause de ces spasmes.

Elle sentit une présence s’approcher de la fenêtre à côté d’elle. Son Capitaine venait prendre position à son tour. Elle l’entendit soupirer lourdement, contemplant les ruines du bâtiment en face de lui.

Revenir sur cette place lui donnait mal au cœur. Elle lui rappelait tant ce funeste jour où il avait tout perdu. Des bribes de souvenir lui revenait en mémoire. L’extraction des corps d’Armin et du Capitaine Makela, la recherche de ceux de Treis et de Lyn dans les débris du bâtiment écroulé. Celui de Treis n'avait jamais été retrouvé et Lyn, il ne restait presque plus rien d'elle.

Le retour silencieux jusqu’au camp, escorté par des troupes de la Cavalerie fut le jour le plus dur de toute son existence. Il se demandait encore qu’est-ce qui avait mal tourné, à quel moment, et qu'aurait-il pu faire autrement ?

Voilà qu’ils revenaient ici, après deux années compliquées, se lançant dans une opération suicide qu’Andrew n’avait pas envie de vivre. Il n’avait cessé de se persuader que si Ektra tentait quoi que ce soit, ou si la Cavalerie se retrouvait acculée, ce ne serait pas des fléchettes tranquillisantes qu’il tirerait. Au fond de lui, il espérait en être capable.

- Qui sait tout ceux que nous perdrons aujourd’hui, commença-t-il, et pourquoi ? Pour satisfaire le besoin d’Haziel.

- C’est surtout pour sauver notre héros, Capitaine.

- Elle est morte. Il est temps que tout le monde s’en rende enfin compte.

Lilly ravala sa salive, ayant du mal à croire son supérieur. Il avait si vite abandonné tout espoir que sa jumelle soit toujours en vie. C’était plus simple ainsi, tout bêtement. Espérer était beaucoup plus douloureux.

- Lilly, je peux te poser une question ?

- Capitaine ?

- Est-ce qu'un jour tu vas arrêter de croire que tu es la seule responsable de la mort d'Owen ?

La Cavalière baissa les yeux et arrêta de se frotter les mains, surprise par les propos de son supérieur. Lui aussi faisait preuve d'une perspicacité remarquable. À force d'observer sa subordonnée, il avait compris qu'elle était encore très tourmentée par la perte d'Owen. Vous ne pourriez pas comprendre, Capitaine, ne cessait-elle de penser. Lilly ne savait pas elle-même si, quelque part, elle n'avait pas inconsciemment obéi aux dernières volontés de son père.

Ces images de sa mort dont elle avait été témoin dans sa lunette hantaient encore ses nuits. Elle était terrorisée désormais à chaque fois qu'il était question de prendre une arme entre les mains.

- Il n'y a pas que moi qui suis perspicace dans l'escadron, on dirait Capitaine, répondit-elle, gênée.

- La mort d'Owen n'est pas de ta faute. Il faut absolument que tu le saches et que tu l'acceptes. Les blessures, les décès, les funérailles... C'est ton quotidien désormais en tant que Cavalière.

- Peut-être mais est-ce que je suis obligée de l'accepter ? questionna-t-elle rhétoriquement. En enfouissant mes sentiments de cette façon, comment je progresse, ensuite ? Je deviendrais bombe émotionnelle à retardement.

- La question n'est pas là Lilly. Si tu t'attaches à chaque mort qui traverse ta route, jamais tu ne t'en sortiras. Ils te hanteront jusqu'à ce que tu deviennes folle et que tu fasses une connerie. Et si ça arrive, tu pourras dire adieu à la Cavalerie. Je ne te demande pas de supprimer tes ressentiments, tes peurs, ta tristesse, juste de faire la part des choses, afin de te préserver.

Lilly ravala sa salive. Ces mots étaient durs à entendre, mais tellement vrais. Aucun Cavalier ne pouvait sans arrêt regarder derrière lui, se souvenant de tous les décès dont il avait été témoin, sans prendre le risque de ne jamais être capable de retourner en mission par la suite.

- Ce que j'essaie de te dire, c'est que tu dois avancer. Je suis là pour t'aider à le faire, c'est mon rôle en tant que supérieur. Ce genre d'accident, il faut en parler quand tu en as l'occasion. Là maintenant tout de suite, il faut que tu verrouilles, pour la mission et que tu penses à ton tir.

Il faut que tu verrouilles. Ces mots résonnèrent dans son esprit comme un écho. Elle avait beaucoup trop entendu cette phrase depuis son arrivée dans l'armée de la colonie. À chaque moment où elle avait envie de tout envoyer bouler, qu'elle voulait abandonner ou simplement mettre fin à ses jours, verrouilles cadet, lui ordonnait l'Instructeur Aster, verrouilles et avances. Fermer son esprit à toute agression extérieure et laisser ses sentiments enfouis au plus profond se révélait être sa seule et unique option, d'après Aster, pour terminer ses classes.

Le Capitaine Aleysworth lui proposait une nouvelle option : discuter. L'émotivité, les affections d'ordre psychologique ne faisaient pas parties des traditions militaires, d'après ce qu'on lui avait appris. Un soldat n'est jamais malade, un Cavalier ne se confit pas. Tout va toujours bien dans son esprit. Elle pensait, jusqu'à maintenant, que le Capitaine Aleysworth fonctionnait de la même façon, mais il venait de la pousser à se confier afin d'aller mieux, remarquant dans quel état de questionnement interne elle se trouvait.

Lilly prit une grande inspiration pour réprimer les larmes qui lui montaient aux yeux, se rendant soudainement compte qu'elle aurait énormément à se confier sur ce qui n'allait pas autour d’elle. Dans un murmure étranglé elle remercia son Capitaine et ferma les yeux tentant d'oublier cette image du corps mutilé d'Owen Miller.

La Cavalière sortit de ses pensées alors qu’une alerte retentit soudainement dans son casque. Elle s’approcha de nouveau de la fenêtre et au centre de la place, elle remarqua Haziel s’avancer dans son exo-combinaison. L’opération de la capture d’Ektra commençait enfin.

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Si on lui avait révélé les peines qu’il allait endurer, jamais Owen n’aurait ouvert l’œil. Il faisait frais, en cette fin d’hiver. Le ciel s’était couvert et la pluie nettoyait le sang de la bataille. La guerre avait été perdue par le royaume de Koordie et les envahisseurs devaient déjà arpenter l’intérieur des terres.
Owen avait survécu. Il ne savait pas vraiment comment, mais ses poumons continuaient d’inspirer et d’expirer. En revanche, le reste de son corps hurlait à l’agonie, le suppliant d’en terminer avec ces supplices.
Le chevalier errant remua ses bras et comprit d’où provenait la douleur éminente : son dos. Ces barbares sans honneur l’avaient frappé par derrière, le lacérant de l’omoplate au bassin. Si le coup était venu de l’avant, Owen aurait assisté à l’escapade de ses viscères. Devait-il pour autant se réjouir de la situation ?
Très bien, il allait souffrir. Mais quand bien même, il ne pouvait rester là, avachi dans le sable herbeux et lambiner jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il dressa la nuque, mais des doigts crochus lui arrachèrent une partie du visage. Sans honte, il hurla à faire rougir un porc effrayé.
Les doigts n’étaient en réalité qu’une touffe d’herbe. Une croute épaisse s’était formée par-dessus sa balafre au front et s’était empêtrée dans la végétation éparse. Owen tâta sa blessure. Elle partait de sa tempe droite pour s’achever sur le haut de sa lèvre supérieure. Son œil ? Le chevalier s’alarma en s’apercevant qu’il ne pouvait plus l’ouvrir.
L’effroi prenant le pas sur la peine physique, Owen parvint à se mouvoir et à attraper la dague qui patientait dans sa botte. L’arme renvoya un pâle reflet ; ou peut-être était-ce véritablement le teint de son faciès ? La lésion n’était pas belle à voir. Owen crut un moment observer une grosse limace rouge et caillée.
Il fallait se rendre à l’évidence, son œil était perdu. Que la mort emporte ces chiens de Worgros. Ne se contentant pas de décimer leurs adversaires sur la plage, ces salauds les avaient poursuivis jusqu’au plateau en surplomb. S’ils avaient atteint cette région, alors ils avaient certainement traversé le village d’Owen. Sa femme Marie et sa fille Espérance y logeaient, bien évidemment.
Owen devait les rejoindre.
Il enjamba les corps qui jonchaient la vaste prairie ; des soldats, pour la plupart, et quelques magiciens éparpillés. Une hécatombe comme le royaume n’en avait jamais connue. Owen aurait pu les pleurer, mais il ne connaissait pas un seul d’entre eux. Chevalier errant, il n’était pas du genre à s’attacher ou à créer des liens amicaux. A part avec Marie…
Il devait se mettre en route mais, avant toute chose, se débarbouiller et apprécier la gravité de l’ensemble de ses blessures. Avec précaution, il descendit dans un vallon peu profond. En s’humectant le visage avec l’eau de la rivière, il réalisa à quel point la soif le tiraillait. Après avoir absorbé d’innombrables gorgées, il se nettoya succinctement le corps.
Le froid ne l’effrayait pas et le réconfort apporté par la douceur de l’eau surpassait toute réserve de la part d’Owen. L’entaille dans son dos l’avait terrassé sur le coup, mais elle avait présentement cessé de suinter. Elle ne devait pas être profonde. Owen ne pouvait en revanche pas en dire autant de la longue estafilade qui scindait son visage.
Doucement, il humidifia la croute de sang séché afin de la ramollir, puis la décrocha avec délicatesse. Le sang ne se fit pas attendre, et un pus épais et blanchâtre se joignit au premier écoulement. Ce dernier suppurait principalement de son orbite, le reste de la blessure étant moins grave. Il fallait suturer, et vite.
Sur le plateau, il avait repéré des reliquats flottants de magie. Owen n’était pas magicien, mais il savait que ces flammèches électriques feraient l’affaire. La remontée du vallon fut plus aisée que la descente. Soit la douleur s’était adoucie, soit ses muscles commençaient à s’accoutumer à leur peine.
Owen retourna dans le champ de cadavres, puisque c’était en ce lieu que les résidus magiques voletaient. Les magiciens du royaume avaient le pouvoir d’ouvrir des portails sur un autre monde, depuis lequel ils mandaient des forces éthérées. Chacune d'elle portait le nom de magie, sort ou sortilège. En fait, le nom importait peu.
De toute façon, la magie s’était comme évaporée durant la bataille. Pourquoi ? Owen n’en avait pas la moindre idée. Ce dont il était sûr, en revanche, c’était que ce phénomène leur avait couté la victoire.
Owen s’approcha de l’un des portails encore ouverts pour quelque raison inconnue et inséra son couteau dedans. La magie chauffa sa lame jusqu’à la rougir. Le chevalier admira, non sans anxiété, la dague ardente. Le temps lui était compté, il ne pouvait se permettre de jouer avec les minutes.
Pour Marie. Pour Espérance.
Le métal brûlant se posa sur la chair endolorie.
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