31.3

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Dans le mess, Lilly vint prendre place en face de son supérieur avec son plateau, timidement. Elle n’osait pas le déranger, alors qu’il semblait être plongé dans une profonde réflexion. D’un autre côté, elle n’avait pas non plus envie de déjeuner seule. Ezra était remonté sur la Lune, Haziel dans la nature et Owen mort. Dans son entourage, il ne lui restait plus que son supérieur qui, habituellement, prenait son repas avec ses collègues officiers.

La jeune femme commença à manger, par petites bouchées, se forçant à avaler. Son estomac était noué depuis des jours, depuis cette dernière mission. Elle put avaler un grand verre d’eau, espérant que la réhydratation de son cerveau ferait passer ces maux de têtes insistants. Depuis des heures, elle avait les yeux rivés sur des dizaines de cartes, afin de monter un plan pour capturer Ektra. Elle avait l’impression que sa tête allait exploser.

- Ça va mieux, toi ?

La voix du Capitaine obligea Lilly à relever la tête vers lui. Son regard plongé dans le sien, la Cavalière ravala sa salive, se remémorant cette crise de larmes, quelques jours plus tôt. Elle haussa les épaules en soupirant, honteuse d'avoir si facilment céder à la tristesse, devant son chef d'escadron.

- J’essaie de ne pas penser à Owen, c’est plus simple.

- Tu as raison. Faut qu’on reste concentré sur cette capture, pour le moment. C’est super important. Et tes cauchemars, ça donne quoi ?

- J'en ai plus trop, en ce moment. En même temps, on ne peut pas dire que je dorme beaucoup, avoua-t-elle d’une voix presque inaudible, en triturant sa purée.

- Je sais. Je t’entends t’agiter toute la nuit. Quand ça ne va pas, viens me voir. N’hésite pas, c’est mon boulot aussi, en tant que supérieur.

La Cavalière hocha la tête et baissa de nouveau les yeux, comprenant que le Capitaine aussi, avait du mal à trouver le sommeil.

- Et vous ? se risqua-t-elle à questionner, se demandant s’il n’allait pas mal le prendre.

- Moi ? Je suis officier, ça va forcément bien ! répondit-il, surpris par l’intérêt de sa subordonnée.

Lilly fronça les sourcils devant cette fausse réponse et picora dans sa purée. Andrew resta là, à l’observer un instant. Il avait décidemment énormément de mal à cerner cette jeune femme. Après un moment de silence entre les deux soldats, le Capitaine Bartoli débarqua à leur table et s’installa sur une chaise, à droite de son collègue, de façon un peu brutale.

- Bon Andy, c’est quoi l’embrouille là ? questionna-t-il de sa voix portante et agressive.

- Quelle embrouille ?

- Alors, je vais tenter de rien oublier. Tout d’abord, il est où Haziel, ensuite, il s’est passé quoi avec Owen, et enfin, mais qu’est-ce que vous trafiquez avec Ama dans son bureau !

- Un plan à trois, répondit Andrew, moqueur.

- Ouais t’as raison, Ama, elle est bonne.

- Mais t’es sérieux Fred ? s’indigna le Capitaine de l’escadron Suicide.

- Bah quoi, tu me cherches, tu me trouves. Bref, tu vas parler oui ou non ? Vous préparez quoi ?

- Ne t’inquiète pas, tu seras au courant bien assez tôt de la suite des réjouissances. Tout ce que je peux te dire, c’est : dors bien cette nuit.

Le Capitaine Aleysworth se releva et Lilly l’imita alors qu'il lui fit un signe de la main. Il était temps pour eux de retourner en salle de réunion, afin de la poursuivre. L’opération serait lancée dès qu’elle serait montée sur pieds.

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Florian Guerin


Si on lui avait révélé les peines qu’il allait endurer, jamais Owen n’aurait ouvert l’œil. Il faisait frais, en cette fin d’hiver. Le ciel s’était couvert et la pluie nettoyait le sang de la bataille. La guerre avait été perdue par le royaume de Koordie et les envahisseurs devaient déjà arpenter l’intérieur des terres.
Owen avait survécu. Il ne savait pas vraiment comment, mais ses poumons continuaient d’inspirer et d’expirer. En revanche, le reste de son corps hurlait à l’agonie, le suppliant d’en terminer avec ces supplices.
Le chevalier errant remua ses bras et comprit d’où provenait la douleur éminente : son dos. Ces barbares sans honneur l’avaient frappé par derrière, le lacérant de l’omoplate au bassin. Si le coup était venu de l’avant, Owen aurait assisté à l’escapade de ses viscères. Devait-il pour autant se réjouir de la situation ?
Très bien, il allait souffrir. Mais quand bien même, il ne pouvait rester là, avachi dans le sable herbeux et lambiner jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il dressa la nuque, mais des doigts crochus lui arrachèrent une partie du visage. Sans honte, il hurla à faire rougir un porc effrayé.
Les doigts n’étaient en réalité qu’une touffe d’herbe. Une croute épaisse s’était formée par-dessus sa balafre au front et s’était empêtrée dans la végétation éparse. Owen tâta sa blessure. Elle partait de sa tempe droite pour s’achever sur le haut de sa lèvre supérieure. Son œil ? Le chevalier s’alarma en s’apercevant qu’il ne pouvait plus l’ouvrir.
L’effroi prenant le pas sur la peine physique, Owen parvint à se mouvoir et à attraper la dague qui patientait dans sa botte. L’arme renvoya un pâle reflet ; ou peut-être était-ce véritablement le teint de son faciès ? La lésion n’était pas belle à voir. Owen crut un moment observer une grosse limace rouge et caillée.
Il fallait se rendre à l’évidence, son œil était perdu. Que la mort emporte ces chiens de Worgros. Ne se contentant pas de décimer leurs adversaires sur la plage, ces salauds les avaient poursuivis jusqu’au plateau en surplomb. S’ils avaient atteint cette région, alors ils avaient certainement traversé le village d’Owen. Sa femme Marie et sa fille Espérance y logeaient, bien évidemment.
Owen devait les rejoindre.
Il enjamba les corps qui jonchaient la vaste prairie ; des soldats, pour la plupart, et quelques magiciens éparpillés. Une hécatombe comme le royaume n’en avait jamais connue. Owen aurait pu les pleurer, mais il ne connaissait pas un seul d’entre eux. Chevalier errant, il n’était pas du genre à s’attacher ou à créer des liens amicaux. A part avec Marie…
Il devait se mettre en route mais, avant toute chose, se débarbouiller et apprécier la gravité de l’ensemble de ses blessures. Avec précaution, il descendit dans un vallon peu profond. En s’humectant le visage avec l’eau de la rivière, il réalisa à quel point la soif le tiraillait. Après avoir absorbé d’innombrables gorgées, il se nettoya succinctement le corps.
Le froid ne l’effrayait pas et le réconfort apporté par la douceur de l’eau surpassait toute réserve de la part d’Owen. L’entaille dans son dos l’avait terrassé sur le coup, mais elle avait présentement cessé de suinter. Elle ne devait pas être profonde. Owen ne pouvait en revanche pas en dire autant de la longue estafilade qui scindait son visage.
Doucement, il humidifia la croute de sang séché afin de la ramollir, puis la décrocha avec délicatesse. Le sang ne se fit pas attendre, et un pus épais et blanchâtre se joignit au premier écoulement. Ce dernier suppurait principalement de son orbite, le reste de la blessure étant moins grave. Il fallait suturer, et vite.
Sur le plateau, il avait repéré des reliquats flottants de magie. Owen n’était pas magicien, mais il savait que ces flammèches électriques feraient l’affaire. La remontée du vallon fut plus aisée que la descente. Soit la douleur s’était adoucie, soit ses muscles commençaient à s’accoutumer à leur peine.
Owen retourna dans le champ de cadavres, puisque c’était en ce lieu que les résidus magiques voletaient. Les magiciens du royaume avaient le pouvoir d’ouvrir des portails sur un autre monde, depuis lequel ils mandaient des forces éthérées. Chacune d'elle portait le nom de magie, sort ou sortilège. En fait, le nom importait peu.
De toute façon, la magie s’était comme évaporée durant la bataille. Pourquoi ? Owen n’en avait pas la moindre idée. Ce dont il était sûr, en revanche, c’était que ce phénomène leur avait couté la victoire.
Owen s’approcha de l’un des portails encore ouverts pour quelque raison inconnue et inséra son couteau dedans. La magie chauffa sa lame jusqu’à la rougir. Le chevalier admira, non sans anxiété, la dague ardente. Le temps lui était compté, il ne pouvait se permettre de jouer avec les minutes.
Pour Marie. Pour Espérance.
Le métal brûlant se posa sur la chair endolorie.
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