29.2

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Le Capitaine Aleysworth ne pouvait plus supporter qu’Haziel ne respecte pas les règles imposées par la Cavalerie. De son point de vue, il était le seul responsable de la mort d’Owen. Il n’en voulait absolument pas à Lilly de ne pas avoir pu prendre ce tir contre Ektra, elle était encore trop jeune en service et ne connaissait pas les faiblesses de la prothèse de la Main de Dieu. Aucun d’entre eux, lors de leur première mission n’avait été capable de tirer sur Haziel, qui avait été possédé. Lilly n'était en rien responsable de la mort d'Owen, bien qu'elle fût persuadée du contraire. À son retour, il devrait s'assurer qu'elle tenait le coup. Il risquait de perdre le dernier membre de son escadron dans un tourbillon de folie.

Andrew était cependant très en colère contre Haziel, car étant plus expérimenté, il aurait été capable de tirer, au moins pour faire reculer leur ennemi avant qu’elle ne lance l’attaque qui fut fatidique à Owen. Tout ça s’il avait été présent, bien sûr. Son absence avait fait perdre un homme à l'escadron Suicide, juste parce qu’il poursuivait un fantôme.

Ce jour-là, il avait reçu l’autorisation de se rendre dans le bureau du Gouverneur Weinberg pour une entrevue, au sujet d’Haziel. Il fallait impérativement qu’ils trouvent une solution le concernant. Il ne pouvait pas partir sans dire un mot et se pointer sur leurs opérations comme une fleur, sans connaitre tous les détails de la mission.

En entrant dans le bureau de Weinberg, Andrew fut étonné par le visage épuisé du Gouverneur de la colonie. Il se souvenait que son père adoptif, Erwin Strauss, avait souvent l’air très fatigué, dormant très peu ou très mal. Marcus Weinberg se transformait peu à peu en véritable superviseur de la colonie, avec tous les problèmes qui incombaient à cette position importante.

Le Gouverneur fit signe au Cavalier de prendre place dans l’un des fauteuils à sa droite, autour d’une petite table basse. Cet entretien n’aurait donc rien d’officiel, ils ne parleraient pas de Gouverneur à capitaine, mais de Cavalier à ancien du métier.

- J’ai appris que le Cavalier Aguilar allait perdre sa jambe, commença le Gouverneur en servant deux verres d’alcool fort avant d’en donner un à son subordonné.

- C’est ce que j’ai cru comprendre. Les médecins préfèrent l'amputation. Sa jambe n'est plus du tout fonctionnelle. La Cavalerie, c’est terminé pour lui.

- L’escadron Suicide a survécu à tellement de batailles, j’ai du mal à croire que vous ne soyez plus que trois.

- Deux, monsieur le Gouverneur, corrigea Andrew.

- Tu ne considères plus Haziel Eldred comme un membre de l’escadron ?

- C’est ce dont je voulais parler justement, ce pourquoi j’ai demandé une audience. L’absence d’Haziel a provoqué la mort d’Owen.

- C’est moi qui ai pris la décision d’envoyer Eldred en mission d’infiltration.

Andrew leva les yeux au ciel. Il était au courant de toute la supercherie, pourquoi le Gouverneur tentait encore de préserver l’illusion ?

- Monsieur, je suis au courant de tout le plan de Riley et Lilly. Si Haziel est partit, c’est uniquement pour tenter de sauver Rita.

Weinberg baissa les yeux en avalant une longue gorgée de son breuvage. Le Capitaine Aleysworth faisait preuve d’une grande perspicacité. Lui cacher un tel secret aurait été impossible, à long terme. Étant informé de tout, il comprenait désormais sa colère. Pour lui, Haziel Eldred avait agi de façon purement égoïste.

Alors qu’un silence s’installa dans le bureau, le Docteur Scarola déboula en ouvrant la porte, manquant de s’étaler sur le sol, trébuchant sur ses propres pieds. Elle arborait un immense sourire et reprit ses esprits quelques instants, avant de s’assoir à son tour dans l’un des fauteuils, sans qu’on l’y invite. Elle arracha le verre de la main d'Andrew et le vida cul sec. Elle fit ensuite une grimace et se racla la gorge en comprenant qu'elle venait d'avaler un verre d'alcool pure.

- Sérieux les gars ? Il est dix heures du matin ! s'étonna-t-elle.

- Il est seize heures de l'après-midi Riley, informa Andrew.

- Merde alors, je n'ai pas vu le temps passer.

Elle secoua la tête pour revenir à elle, complètement essoufflée et reposa le verre vide sur la table.

- J’ai la tête qui tourne, il faut vraiment que j’arrête le sport ! lança-t-elle en se frappant le front.

- On peut savoir ce que vous faites là, Docteur ? questionna le Gouverneur.

- Ah c'est bon je vois clair de nouveau ! s'exclama-t-elle sans prendre la peine de répondre à Weinberg.

- Docteur ? rappela-t-il.

- Oui pardon ! Revenons à nos moutons. J’ai trouvé un moyen de déterminer si Rita est toujours dans le corps d’Ektra, enfin de Rita. Vous avez compris quoi !

Le Gouverneur et Andrew échangèrent un regard interrogé. Le Docteur Scarola reprit ses explications.

- Amador me l’avait demandé ne jouez pas les surpris ! Traître ou héros, ça ne vous dit rien ?

Devant les regards interloqués qui se posèrent sur elle, elle fit un signe de la main.

- Vive la communication entre les services ! Bref, je peux donc déterminer si Rita est toujours là quelque part, et par conséquent savoir si Haziel est fou, ou juste… euh… Fou amoureux ?

- Riley tu pourrais être plus clair ? supplia Andrew.

- Ouais pardon. Avant de parler de trucs que vous ne serez absolument pas capables de comprendre, niveau technique, il y a quand même un problème. Pour déterminer si elle est toujours là, j’ai besoin qu’Ektra soit capturé.

Andrew se laissa tomber dans le dossier de son fauteuil en soupirant, imaginant d’ores et déjà la suite des réjouissances.

- Ce n’est pas tout. Rita, ou Ektra, ou peu importe, doit être vivant et bien éveillé.

- Vous savez ménager vos effets de surprise Docteur, concéda Weinberg.

- Je n’ai jamais dit que ça allait être facile !

- Il n’y a pas moyen de faire ça à… distance ? inventa le Gouverneur, pensant déjà aux difficultés de conception d’un plan pour capturer Ektra.

- Je ne peux pas non plus vous garantir que ça fonctionnera.

Weinberg secoua la tête de désespoir. Scarola venait de leur faire miroiter une excellente nouvelle, qui se transformait peu à peu en épine dans le pied.

- Nous devons capturer Ektra donc, comprit Andrew.

- Ça ne va pas être la partie la plus simple, concéda le Gouverneur.

- On peut utiliser Haziel comme appât.

- Waouh, souffla Riley, abasourdie par cette suggestion. Tu ne fais pas dans la dentelle.

Le Gouverneur écarquilla les yeux en entendant l’absurde proposition de l’officier.

- Eldred est en danger s’il s’approche trop d’Ektra, Capitaine.

- Après ce qu’il a fait, je pense qu’il nous doit bien ça, Monsieur le Gouverneur, affirma Andrew.

Riley tourna le regard vers le Gouverneur afin d’obtenir de lui une réaction. L’ingénieur avait du mal à concevoir qu’Andrew était prêt à offrir Haziel aux sans-visages, sachant pertinemment ce qu’il risquait.

N’ayant personne pour le contredire, Andrew prit le silence de son supérieur comme un accord. Il se leva et quitta le bureau afin de mettre au point un plan d’attaque avec le Général Amador et également prévenir Haziel de ce qu’il allait devoir faire. Il n’aurait pas d’autre choix que d’accepter, au risque de s’attirer une nouvelle fois les foudres de son supérieur.

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Si on lui avait révélé les peines qu’il allait endurer, jamais Owen n’aurait ouvert l’œil. Il faisait frais, en cette fin d’hiver. Le ciel s’était couvert et la pluie nettoyait le sang de la bataille. La guerre avait été perdue par le royaume de Koordie et les envahisseurs devaient déjà arpenter l’intérieur des terres.
Owen avait survécu. Il ne savait pas vraiment comment, mais ses poumons continuaient d’inspirer et d’expirer. En revanche, le reste de son corps hurlait à l’agonie, le suppliant d’en terminer avec ces supplices.
Le chevalier errant remua ses bras et comprit d’où provenait la douleur éminente : son dos. Ces barbares sans honneur l’avaient frappé par derrière, le lacérant de l’omoplate au bassin. Si le coup était venu de l’avant, Owen aurait assisté à l’escapade de ses viscères. Devait-il pour autant se réjouir de la situation ?
Très bien, il allait souffrir. Mais quand bien même, il ne pouvait rester là, avachi dans le sable herbeux et lambiner jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il dressa la nuque, mais des doigts crochus lui arrachèrent une partie du visage. Sans honte, il hurla à faire rougir un porc effrayé.
Les doigts n’étaient en réalité qu’une touffe d’herbe. Une croute épaisse s’était formée par-dessus sa balafre au front et s’était empêtrée dans la végétation éparse. Owen tâta sa blessure. Elle partait de sa tempe droite pour s’achever sur le haut de sa lèvre supérieure. Son œil ? Le chevalier s’alarma en s’apercevant qu’il ne pouvait plus l’ouvrir.
L’effroi prenant le pas sur la peine physique, Owen parvint à se mouvoir et à attraper la dague qui patientait dans sa botte. L’arme renvoya un pâle reflet ; ou peut-être était-ce véritablement le teint de son faciès ? La lésion n’était pas belle à voir. Owen crut un moment observer une grosse limace rouge et caillée.
Il fallait se rendre à l’évidence, son œil était perdu. Que la mort emporte ces chiens de Worgros. Ne se contentant pas de décimer leurs adversaires sur la plage, ces salauds les avaient poursuivis jusqu’au plateau en surplomb. S’ils avaient atteint cette région, alors ils avaient certainement traversé le village d’Owen. Sa femme Marie et sa fille Espérance y logeaient, bien évidemment.
Owen devait les rejoindre.
Il enjamba les corps qui jonchaient la vaste prairie ; des soldats, pour la plupart, et quelques magiciens éparpillés. Une hécatombe comme le royaume n’en avait jamais connue. Owen aurait pu les pleurer, mais il ne connaissait pas un seul d’entre eux. Chevalier errant, il n’était pas du genre à s’attacher ou à créer des liens amicaux. A part avec Marie…
Il devait se mettre en route mais, avant toute chose, se débarbouiller et apprécier la gravité de l’ensemble de ses blessures. Avec précaution, il descendit dans un vallon peu profond. En s’humectant le visage avec l’eau de la rivière, il réalisa à quel point la soif le tiraillait. Après avoir absorbé d’innombrables gorgées, il se nettoya succinctement le corps.
Le froid ne l’effrayait pas et le réconfort apporté par la douceur de l’eau surpassait toute réserve de la part d’Owen. L’entaille dans son dos l’avait terrassé sur le coup, mais elle avait présentement cessé de suinter. Elle ne devait pas être profonde. Owen ne pouvait en revanche pas en dire autant de la longue estafilade qui scindait son visage.
Doucement, il humidifia la croute de sang séché afin de la ramollir, puis la décrocha avec délicatesse. Le sang ne se fit pas attendre, et un pus épais et blanchâtre se joignit au premier écoulement. Ce dernier suppurait principalement de son orbite, le reste de la blessure étant moins grave. Il fallait suturer, et vite.
Sur le plateau, il avait repéré des reliquats flottants de magie. Owen n’était pas magicien, mais il savait que ces flammèches électriques feraient l’affaire. La remontée du vallon fut plus aisée que la descente. Soit la douleur s’était adoucie, soit ses muscles commençaient à s’accoutumer à leur peine.
Owen retourna dans le champ de cadavres, puisque c’était en ce lieu que les résidus magiques voletaient. Les magiciens du royaume avaient le pouvoir d’ouvrir des portails sur un autre monde, depuis lequel ils mandaient des forces éthérées. Chacune d'elle portait le nom de magie, sort ou sortilège. En fait, le nom importait peu.
De toute façon, la magie s’était comme évaporée durant la bataille. Pourquoi ? Owen n’en avait pas la moindre idée. Ce dont il était sûr, en revanche, c’était que ce phénomène leur avait couté la victoire.
Owen s’approcha de l’un des portails encore ouverts pour quelque raison inconnue et inséra son couteau dedans. La magie chauffa sa lame jusqu’à la rougir. Le chevalier admira, non sans anxiété, la dague ardente. Le temps lui était compté, il ne pouvait se permettre de jouer avec les minutes.
Pour Marie. Pour Espérance.
Le métal brûlant se posa sur la chair endolorie.
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