29.1

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Haziel se laissa lourdement tomber au sol en posant ses armes à côtés de lui puis soupira, désemparé. Il aurait pu empêcher la mort d’Owen. Ce n’était pas tant cette perte qui le contrariait le plus. Owen Miller ne faisait pas parti de l’escadron depuis si longtemps que ça et il n’avait jamais créé de lien solide avec lui, ou Ezra. Non. Les propos d’Andrew lui avait fait énormément de mal. Il n’arrivait pas à comprendre comment le frère de Rita pouvait la considérer comme morte, sans se poser la question de savoir si elle était toujours là, quelque part.

Ses propos avaient été très dur, mais quelque part, il n’avait pas eu tort. Son départ n’avait rien apporté de bon. Il n’avait aucune piste, aucun indice, il ne savait pas non plus où trouver Ektra sans que Rita daigne accepter de l’aider. Sans même réellement savoir s’il pouvait lui faire confiance.

Peut-être qu’il s’était trompé sur son compte ? Si c’était réellement le cas, pourquoi elle lui avait donner la position de son escadron, alors qu’elle aurait pu le laisser tuer Ezra, également ? Pourquoi l’aider ? Haziel avait tellement de mal à savoir ce qu’elle cherchait à faire. Il avait juste compris qu’elle voulait l’éloigner le plus possible d’elle, alors qu’il était le seul à pouvoir la sauver. Encore une fois, elle était prête à se sacrifier, pour la survie de son équipier et celle de son frère.

Haziel ferma les yeux quelques instants avant de les rouvrir. De nouveau, le ciel fut plus sombre, pour cette heure de la journée. Rita se trouvait en face de lui, assise, les mains posées sur les genoux, bien droite. Elle lui adressa un sourire compatissant en penchant la tête.

- Je n’ai pas pu arriver à temps, lança Haziel en baissant les yeux.

- Tu as au moins pu sauver Ezra Aguilar.

- J’aurais pu sauver aussi Owen, si j’avais été plus rapide.

- Lilly Jones aurait pu aussi tirer, si elle en avait eu la force.

- Avec des si on pourrait refaire le monde, c’est ce que tu essaies de me dire ?

Elle acquiesça gravement. Haziel soupira, totalement perdu. Il avait cruellement besoin de réponses à ses questions.

- Au fait, qu'est-ce que ça donne à la colonie ? s'interrogea Rita. Enfin je veux dire... Comment ça se passe depuis la fermeture ?

- Eh bien Weinberg est le nouveau Gouverneur, Amalia Amador est aux commandes de la Cavalerie, expliqua Haziel.

- L'ancien Capitaine du quatrième escadron ?

Haziel acquiesça. Rita tentait de lui changer les idées, en lui demandant des nouvelles de la vie sur la station. En deux ans, beaucoup de choses avaient changé.

- Riley a buté Andrieni !

- Pourquoi ça ne m'étonne pas ?

- Jaco, Langstrome, Boni, Varga… Tous ceux qu’on a connu sont en prison, comme tous les Auxiliaires qui lui avaient prêté allégeance. Les procès ont été interminables !

Rita marqua une pause en tentant d'avaler tous ces changements depuis son départ.

- Comment va Aguilar ? questionna-t-elle ensuite.

- Plutôt mal en point. Il ne risque pas de revenir de sitôt.

- Et Andy ?

Haziel se mordilla la lèvre en leva les yeux au ciel. Rita comprit tout de suite que quelque chose n’allait pas entre eux deux.

- Tu connais ton frère. Disons que je m’en suis pris plein la gueule.

Rita laissa s’échapper un rire moqueur. Andrew devait être entrer dans une colère noire. Le stress et la pression le rendait cinglé, ce n’était pas nouveau. Dès l’instant qu’il se rendait compte qu’il n’avait aucun contrôle sur une situation, il paniquait, et se laissait totalement submerger par ses émotions. Étant également très attaché à ses hommes, il prenait chaque incident pour un échec personnel dans sa façon de commander ses hommes. Il prenait tout trop à cœur, ce qui parfois pouvait lui jouer des tours.

- Il est persuadé que tu es morte et qu'Ektra joue avec moi.

- Et si c’était vrai ?

- Je sais que c’est faux. Tu es trop toi-même. Une vraie chieuse.

- Eh !

Rita lâcha une insulte puis au final, admit qu’il n’avait pas tellement tort. Haziel décida de changer de sujet. Il avait plus important à mettre au clair, et rapidement avant qu’il ne soit trop tard.

- Qu’est-ce que veux Ektra ?

- Le monde, c’est évident, soupira-t-elle.

- Et comment il compte s’y prendre ?

- Je n’en sais rien.

- Tu es dans sa tête pourtant, enfin, il est dans la tienne plutôt.

- Son pouvoir grandit de jour en jour. J’ai de moins en moins de contrôle.

Le cœur d’Haziel se serra. Un sentiment d’impuissance le submergea. Il tourna le regard vers Rita qui avait la tête baissée et fronçait les sourcils.

- Il faut que tu me donnes quelque chose, Rita. Je suis le seul à pouvoir t’aider ! Quelque chose pour le neutraliser, une faiblesse, il doit bien en avoir une !

Il se releva et s’approcha d’elle à grand pas. Il s’assit en tailleur en face d’elle et la supplia de lui donner des explications. Elle leva la tête vers le plafond et Haziel remarqua que l’angoisse se dessinait sur son visage.

- Je ne sais rien Haziel. J’ai de plus en plus de mal à garder le contact avec toi. Comme si j’allais complètement disparaitre.

- Je peux te sauver, il faut que tu me dises où tu es et que tu me fasses confiance !

- C’est beaucoup trop dangereux pour toi, je ne peux pas prendre le risque qu’il te contrôle.

- Laisse-moi au moins essayer, donne-moi quelque chose, une piste à explorer, n’importe quoi ! Un détail qui peut te paraitre insignifiant mais qui pour nous aurait une grande valeur !

Elle fit non de la tête. Haziel s’approcha et prit son visage entre ses mains et la supplia une fois de plus. Elle avait la peau toujours si froide. À son tour, elle prit la main d'Haziel dans la sienne. Il sentit alors le contact bien connu du métal froid de sa prothèse sur sa peau.

- J’ai peut-être quelque chose. Mais je ne suis sûre de rien.

Rita se redressa et s’approcha de la carte qu’Haziel avait étalé au sol. Elle pointa une zone sur cette dernière. Cette localisation sauta aux yeux du Cavalier. C’était à cet endroit qu’il avait cru voir quelqu’un dans un bâtiment, alors qu’un groupe d’Exos passait dans la rue.

- Je connais cet endroit, j’y suis passé il y avait des Exos. Ils n’ont pas fait long feu après m’avoir repéré, se vanta-t-il.

- Non mais tu arrêtes de te la péter oui ? On peut rester sérieux ?

Haziel lâcha un rire moqueur et s'approcha de nouveau de la carte.

- Je ne sais pas pourquoi mais je sais qu’Ektra envoie énormément de patrouille sur ce point. Il cherche quelque chose par là.

- Quelque chose d’important ?

- Quelque chose qui pourrait le détruire, je pense. Peu importe ce que tu trouveras là-bas, Ektra en a peur.

Haziel soupira de soulagement, enfin une piste à explorer et pas des moindres. Il avait repéré quelqu’un là-bas. Cette femme qu’il avait aperçue avait forcément un lien avec leur ennemi et connaissance de cet élément dont Ektra avait peur.

Rita eut soudainement un mouvement de recul et se releva brutalement. Elle lâcha des cris de terreur à tout vas tout en regardant le plafond. Haziel se releva et s’approcha d’elle de nouveau. Elle baissa le regard vers lui. Il lui demanda qu’est-ce qui n’allait pas, mais elle était déjà loin, le regard vide, perdue dans ses pensées, luttant contre le retour de Ektra.

- Il a compris, souffla-t-elle avant de disparaitre entre les mains du Cavalier.

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Si on lui avait révélé les peines qu’il allait endurer, jamais Owen n’aurait ouvert l’œil. Il faisait frais, en cette fin d’hiver. Le ciel s’était couvert et la pluie nettoyait le sang de la bataille. La guerre avait été perdue par le royaume de Koordie et les envahisseurs devaient déjà arpenter l’intérieur des terres.
Owen avait survécu. Il ne savait pas vraiment comment, mais ses poumons continuaient d’inspirer et d’expirer. En revanche, le reste de son corps hurlait à l’agonie, le suppliant d’en terminer avec ces supplices.
Le chevalier errant remua ses bras et comprit d’où provenait la douleur éminente : son dos. Ces barbares sans honneur l’avaient frappé par derrière, le lacérant de l’omoplate au bassin. Si le coup était venu de l’avant, Owen aurait assisté à l’escapade de ses viscères. Devait-il pour autant se réjouir de la situation ?
Très bien, il allait souffrir. Mais quand bien même, il ne pouvait rester là, avachi dans le sable herbeux et lambiner jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il dressa la nuque, mais des doigts crochus lui arrachèrent une partie du visage. Sans honte, il hurla à faire rougir un porc effrayé.
Les doigts n’étaient en réalité qu’une touffe d’herbe. Une croute épaisse s’était formée par-dessus sa balafre au front et s’était empêtrée dans la végétation éparse. Owen tâta sa blessure. Elle partait de sa tempe droite pour s’achever sur le haut de sa lèvre supérieure. Son œil ? Le chevalier s’alarma en s’apercevant qu’il ne pouvait plus l’ouvrir.
L’effroi prenant le pas sur la peine physique, Owen parvint à se mouvoir et à attraper la dague qui patientait dans sa botte. L’arme renvoya un pâle reflet ; ou peut-être était-ce véritablement le teint de son faciès ? La lésion n’était pas belle à voir. Owen crut un moment observer une grosse limace rouge et caillée.
Il fallait se rendre à l’évidence, son œil était perdu. Que la mort emporte ces chiens de Worgros. Ne se contentant pas de décimer leurs adversaires sur la plage, ces salauds les avaient poursuivis jusqu’au plateau en surplomb. S’ils avaient atteint cette région, alors ils avaient certainement traversé le village d’Owen. Sa femme Marie et sa fille Espérance y logeaient, bien évidemment.
Owen devait les rejoindre.
Il enjamba les corps qui jonchaient la vaste prairie ; des soldats, pour la plupart, et quelques magiciens éparpillés. Une hécatombe comme le royaume n’en avait jamais connue. Owen aurait pu les pleurer, mais il ne connaissait pas un seul d’entre eux. Chevalier errant, il n’était pas du genre à s’attacher ou à créer des liens amicaux. A part avec Marie…
Il devait se mettre en route mais, avant toute chose, se débarbouiller et apprécier la gravité de l’ensemble de ses blessures. Avec précaution, il descendit dans un vallon peu profond. En s’humectant le visage avec l’eau de la rivière, il réalisa à quel point la soif le tiraillait. Après avoir absorbé d’innombrables gorgées, il se nettoya succinctement le corps.
Le froid ne l’effrayait pas et le réconfort apporté par la douceur de l’eau surpassait toute réserve de la part d’Owen. L’entaille dans son dos l’avait terrassé sur le coup, mais elle avait présentement cessé de suinter. Elle ne devait pas être profonde. Owen ne pouvait en revanche pas en dire autant de la longue estafilade qui scindait son visage.
Doucement, il humidifia la croute de sang séché afin de la ramollir, puis la décrocha avec délicatesse. Le sang ne se fit pas attendre, et un pus épais et blanchâtre se joignit au premier écoulement. Ce dernier suppurait principalement de son orbite, le reste de la blessure étant moins grave. Il fallait suturer, et vite.
Sur le plateau, il avait repéré des reliquats flottants de magie. Owen n’était pas magicien, mais il savait que ces flammèches électriques feraient l’affaire. La remontée du vallon fut plus aisée que la descente. Soit la douleur s’était adoucie, soit ses muscles commençaient à s’accoutumer à leur peine.
Owen retourna dans le champ de cadavres, puisque c’était en ce lieu que les résidus magiques voletaient. Les magiciens du royaume avaient le pouvoir d’ouvrir des portails sur un autre monde, depuis lequel ils mandaient des forces éthérées. Chacune d'elle portait le nom de magie, sort ou sortilège. En fait, le nom importait peu.
De toute façon, la magie s’était comme évaporée durant la bataille. Pourquoi ? Owen n’en avait pas la moindre idée. Ce dont il était sûr, en revanche, c’était que ce phénomène leur avait couté la victoire.
Owen s’approcha de l’un des portails encore ouverts pour quelque raison inconnue et inséra son couteau dedans. La magie chauffa sa lame jusqu’à la rougir. Le chevalier admira, non sans anxiété, la dague ardente. Le temps lui était compté, il ne pouvait se permettre de jouer avec les minutes.
Pour Marie. Pour Espérance.
Le métal brûlant se posa sur la chair endolorie.
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