28.3

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Après s’être assuré que la Cavalière tiendrait le coup, le Docteur Rosebury s’en alla à d’autres activités importantes, laissant Lilly devant le corps mutilé de son collègue, toujours endormi sous calmants. Ils n’étaient désormais plus que deux, dans l’escadron Suicide. Ezra allait remonter sur la Lune pour se remettre de ses blessures. Les funérailles d’Owen auraient lieu dans quelques jours, ils y seraient conviés bien entendu et Haziel, lui, poursuivait sa mission d’infiltration.

Lilly décida de retourner dans les locaux de son escadron. En ouvrant la porte, elle remarqua immédiatement l’absence de son supérieur. Cette pièce lui parut si vide, maintenant que ni Owen, ni Ezra s’y trouvait. Elle se sentit soudainement très seule et perdue. Jusqu’à présent, elle avait toujours su quoi faire. Elle savait constamment ce qui était prévu et à ce moment-là, son équipier était un électron libre et son supérieur avait disparu dans un coup de vent. Elle n’avait plus aucun ordre.

Elle resta là, debout au milieu de la pièce à écouter le silence pendant de longues minutes lorsqu’elle sursauta en entendant la sonnerie d’un appel vidéo. Elle secoua la tête et alla s’assoir devant l’écran avant de répondre. Haziel apparut pour son premier compte rendu.

- Comment va Ezra ? demanda-t-il d’entrée de jeu.

- Il va s’en remettre. Mais il risque de ne pas renfiler d’exo-combinaison avant un bon bout de temps. Peut-être même jamais.

- Ektra ne l’a pas loupé.

- Tout comme Owen.

Haziel soupira et hocha gravement la tête. Il se sentait incroyablement responsable de ne pas avoir été présent pour toute l’opération.

- Si j’avais pu arriver plus tôt…

- Tu as au moins sauvé Ezra, coupa Lilly. Arrête de te flageller. J’étais incapable de tirer ce coup de feu. Tu n’as vraiment eu aucun scrupule à la blesser !

- Je savais parfaitement où tirer pour l’immobiliser, contrairement à toi. Comment va Andy ?

- À ton avis ! hurla une voix dans le dos de Lilly.

Elle sursauta en entendant le ton grave de son Capitaine qui venait tout juste d’entrer dans la pièce. Il s’avança vers l’écran et Lilly jugea bon de lui laisser la place libre.

- Tout ça Haziel, c’est de ta faute ! Juste parce que tu as voulu la jouer cavalier seul et courir après une morte !

- Elle n’est pas morte ! Tu pourrais être un peu plus reconnaissant pour ce que j’ai fait.

- Reconnaissant pour quoi ?

- Pour avoir pris le tir que Lilly était incapable d’exécuter et pour avoir au moins sauvé Ezra ! Et également courir après ta sœur !

- Oh et tu veux une médaille pour ça ? Si tu avais été là, Owen serait toujours en vie et Ezra ne serait pas à deux doigts de perdre sa jambe !

Haziel ne répondit pas aux attaques de son supérieur. Il se contenta de reprendre son calme, comprenant parfaitement la colère d'Andrew. Il ne pensait pas réellement ce qu’il disait. Il comptait donc le laisser évacuer cette rancœur.

- Ma sœur est morte il y a deux ans, pourquoi tu ne l’acceptes pas ? Pourquoi tu es le seul de toute cette foutue colonie à continuer d’espérer ?

Encore une fois, il aurait eu beaucoup à argumenter sur le sujet, mais il décida de se taire.

- Pourquoi tu ne la laisse pas où elle est Haziel ? Ta mission est de découvrir le plan d’Ektra, pas de courir après de faux espoirs.

- Découvrir le plan d’Ektra veut dire suivre Rita, je te rappelle qu’ils sont indissociables.

- Rita n’est plus là ! hurla-t-il en frappant de sur le bureau. Arrête de la jouer solo, arrête de pourchasser un fantôme ! Tu fais du mal autour de toi et tu ne t’en rends même pas compte ! Tu perverties une de mes subordonnées pour qu’elle t’aide et résultat, je viens de perdre un mec !

Sur ces mots, le Capitaine fit volteface et quitta les locaux de la Cavalerie. Furieux, il fit claquer la porte d’entrée. Lilly sursauta et se retrouva de nouveau seule dans cette grande pièce.

Lilly se laissa tomber contre le dossier de la chaise et se frotta vigoureusement le visage. Quelle journée ! Elle sentit les larmes lui monter aux yeux. C’était la première fois qu’elle perdait un collègue et en plus de ça qu’elle était témoin de sa mort en direct. Si seulement elle avait eu le courage de tirer, le capitaine Aleysworth ne serait pas dans cet état, Haziel serait de retour dans la Cavalerie et enfin Ektra serait neutralisé.

- Il est inquiet pour Ezra, rassura-t-elle.

- Je sais. Il est également persuadé que Rita est morte. Enfin, il essaie de se persuader. C’est tellement plus simple.

- Et toi ?

Haziel haussa les épaules et secoua la tête, ne sachant pas comment répondre à cette question. Il était convaincu de ce qu'il avançait, il ne pouvait simplement pas l'expliquer.

- Je ne veux pas croire que la personne que je vois n’est qu’une illusion, ou Ektra qui essaie de me manipuler.

- Alors essaie de la faire parler. Elle doit bien savoir ce qu’il compte faire. Elle doit forcément avoir des pistes !

- J'essaie.

- Et bien essaie plus ! Elle est dans sa tête et si elle veut qu'on neutralise Ektra elle va bien devoir y mettre un peu du sien. Tu la connais mieux que personne Haziel, tu dois la faire parler. Même si elle ne veut pas.

Sur ces mots, Haziel acquiesça et coupa la communication.

Lilly n’avait absolument aucune idée de ce qui allait se passer ensuite. Tout aurait pu prendre fin aujourd’hui, mais il avait fallu qu’elle hésite. La mort d’Owen resterait à jamais un fardeau qui lui incomberait de porter. Elle n'avait pas réellement souhaité sa mort mais c'était tout comme si elle avait obéi aux dernières volontés de son père.

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Si on lui avait révélé les peines qu’il allait endurer, jamais Owen n’aurait ouvert l’œil. Il faisait frais, en cette fin d’hiver. Le ciel s’était couvert et la pluie nettoyait le sang de la bataille. La guerre avait été perdue par le royaume de Koordie et les envahisseurs devaient déjà arpenter l’intérieur des terres.
Owen avait survécu. Il ne savait pas vraiment comment, mais ses poumons continuaient d’inspirer et d’expirer. En revanche, le reste de son corps hurlait à l’agonie, le suppliant d’en terminer avec ces supplices.
Le chevalier errant remua ses bras et comprit d’où provenait la douleur éminente : son dos. Ces barbares sans honneur l’avaient frappé par derrière, le lacérant de l’omoplate au bassin. Si le coup était venu de l’avant, Owen aurait assisté à l’escapade de ses viscères. Devait-il pour autant se réjouir de la situation ?
Très bien, il allait souffrir. Mais quand bien même, il ne pouvait rester là, avachi dans le sable herbeux et lambiner jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il dressa la nuque, mais des doigts crochus lui arrachèrent une partie du visage. Sans honte, il hurla à faire rougir un porc effrayé.
Les doigts n’étaient en réalité qu’une touffe d’herbe. Une croute épaisse s’était formée par-dessus sa balafre au front et s’était empêtrée dans la végétation éparse. Owen tâta sa blessure. Elle partait de sa tempe droite pour s’achever sur le haut de sa lèvre supérieure. Son œil ? Le chevalier s’alarma en s’apercevant qu’il ne pouvait plus l’ouvrir.
L’effroi prenant le pas sur la peine physique, Owen parvint à se mouvoir et à attraper la dague qui patientait dans sa botte. L’arme renvoya un pâle reflet ; ou peut-être était-ce véritablement le teint de son faciès ? La lésion n’était pas belle à voir. Owen crut un moment observer une grosse limace rouge et caillée.
Il fallait se rendre à l’évidence, son œil était perdu. Que la mort emporte ces chiens de Worgros. Ne se contentant pas de décimer leurs adversaires sur la plage, ces salauds les avaient poursuivis jusqu’au plateau en surplomb. S’ils avaient atteint cette région, alors ils avaient certainement traversé le village d’Owen. Sa femme Marie et sa fille Espérance y logeaient, bien évidemment.
Owen devait les rejoindre.
Il enjamba les corps qui jonchaient la vaste prairie ; des soldats, pour la plupart, et quelques magiciens éparpillés. Une hécatombe comme le royaume n’en avait jamais connue. Owen aurait pu les pleurer, mais il ne connaissait pas un seul d’entre eux. Chevalier errant, il n’était pas du genre à s’attacher ou à créer des liens amicaux. A part avec Marie…
Il devait se mettre en route mais, avant toute chose, se débarbouiller et apprécier la gravité de l’ensemble de ses blessures. Avec précaution, il descendit dans un vallon peu profond. En s’humectant le visage avec l’eau de la rivière, il réalisa à quel point la soif le tiraillait. Après avoir absorbé d’innombrables gorgées, il se nettoya succinctement le corps.
Le froid ne l’effrayait pas et le réconfort apporté par la douceur de l’eau surpassait toute réserve de la part d’Owen. L’entaille dans son dos l’avait terrassé sur le coup, mais elle avait présentement cessé de suinter. Elle ne devait pas être profonde. Owen ne pouvait en revanche pas en dire autant de la longue estafilade qui scindait son visage.
Doucement, il humidifia la croute de sang séché afin de la ramollir, puis la décrocha avec délicatesse. Le sang ne se fit pas attendre, et un pus épais et blanchâtre se joignit au premier écoulement. Ce dernier suppurait principalement de son orbite, le reste de la blessure étant moins grave. Il fallait suturer, et vite.
Sur le plateau, il avait repéré des reliquats flottants de magie. Owen n’était pas magicien, mais il savait que ces flammèches électriques feraient l’affaire. La remontée du vallon fut plus aisée que la descente. Soit la douleur s’était adoucie, soit ses muscles commençaient à s’accoutumer à leur peine.
Owen retourna dans le champ de cadavres, puisque c’était en ce lieu que les résidus magiques voletaient. Les magiciens du royaume avaient le pouvoir d’ouvrir des portails sur un autre monde, depuis lequel ils mandaient des forces éthérées. Chacune d'elle portait le nom de magie, sort ou sortilège. En fait, le nom importait peu.
De toute façon, la magie s’était comme évaporée durant la bataille. Pourquoi ? Owen n’en avait pas la moindre idée. Ce dont il était sûr, en revanche, c’était que ce phénomène leur avait couté la victoire.
Owen s’approcha de l’un des portails encore ouverts pour quelque raison inconnue et inséra son couteau dedans. La magie chauffa sa lame jusqu’à la rougir. Le chevalier admira, non sans anxiété, la dague ardente. Le temps lui était compté, il ne pouvait se permettre de jouer avec les minutes.
Pour Marie. Pour Espérance.
Le métal brûlant se posa sur la chair endolorie.
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