27.4

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Lilly était pétrifiée, sa vue commençait à se brouiller à cause des larmes qui inondèrent ses joues. Un autre membre de son escadron allait bientôt y passer si elle ne faisait rien, mais d'un autre côté, elle ne pouvait pas abattre Ektra aussi facilement. Pas sans risquer de tuer la Main de Dieu également. Elle se frotta le visage et tenta tant bien que mal de prendre une décision. Peut-être que si elle tirait dans sa jambe ou son bras, elle pourrait faire en sorte que les deux survivent ? C’était un pari risqué, mais un tir parfaitement faisable.

Alors qu’elle laissa s’échapper un cri d’incertitude, elle sursauta. À sa droite, elle vit quelqu’un poser le pied sur le rebord du toit, puis un coup de feu retentit dans la seconde suivante. Sur l'autre toit, la balle traversa l’épaule de la Main de Dieu et elle recula. Son visage se tourna vers la provenance du coup de feu, alors qu'elle s'agrippa l'épaule. Son bras se mis à pendre comme s'il était soudain devenu inactif.

Pendant un instant, Lilly eut l’impression qu’Ektra la regardait personnellement. Tout son corps se crispa devant l’attitude du personnage, comme s’il pouvait la tuer d’un simple regard. Puis contre toute attente, Ektra se retourna et quitta sa position en sautant du toit.

La Cavalière souffla bruyamment en se redressant, en ayant l’impression qu’elle avait arrêté de respirer pendant de longues minutes. Elle tourna la tête vers la personne qui s’était installée à côté d’elle. Elle s’attentait à voir son Capitaine, mais à la place elle tomba nez-à-nez avec Haziel, le regard perdu vers le lointain, la mâchoire crispée. Elle se redressa d’un coup et tenta d’articuler quelques mots, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Comment pouvait-il être ici ? Comment avait-il su où les trouver ?

- Elle m’a prévenu, lança Haziel. Elle m’a dit qu’Owen et Ezra étaient en danger.

Il soupira en rangeant son arme, troublé par ce qui venait de se passer, contemplant toujours l’horizon en face de lui.

- Si seulement j’étais arrivé plus tôt, souffla-t-il ensuite.

De nouveau, Lilly ne put articuler. Sans poser le regard sur elle, Haziel fit demi-tour et les mains dans les poches, il se laissa tomber du toit de l’autre côté. Le temps que Lilly arrive à son tour, il avait déjà disparu dans les rues. Elle se frotta le visage, pensant qu’elle avait rêvé, puis elle se souvint d’Ezra, toujours en vie, de l’autre côté.

En une impulsion elle arriva aux côtés de son collègue. Une large blessure lui entaillait la jambe de haut en bas et quelques coupures saignaient abondamment au niveau de ses bras et de son visage. Lilly réprima un haut le cœur en voyant la chaire déchiquetée et les os saillants. Il était complètement crispé et retenait ses larmes. Lilly récupéra sa trousse de premier soin à sa ceinture et s’accroupi à ses côtés.

- Je vais bien ! Va voir Owen ! hurla-t-il en la repoussant.

La Cavalière soupira et se retourna vers le corps qui n’avait pas bougé, à quelques mètres d’eux, alors qu'une flaque de sang s'était dessinée autour de lui.

- On ne peut plus rien faire pour lui Ezra. Je suis désolée.

- Ferme-là, sanglota le Cavalier.

Il se laissa tomber lourdement sur le dos en se frottant le visage. Lilly en profita pour commencer les premiers soins. Garrot au niveau de sa jambe, puis une injection d’anti-douleur, le temps que le Capitaine revienne les chercher. En espérant qu’il n’allait pas trop tarder, sinon, Ezra serait le prochain sur la liste.

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Florian Guerin


Si on lui avait révélé les peines qu’il allait endurer, jamais Owen n’aurait ouvert l’œil. Il faisait frais, en cette fin d’hiver. Le ciel s’était couvert et la pluie nettoyait le sang de la bataille. La guerre avait été perdue par le royaume de Koordie et les envahisseurs devaient déjà arpenter l’intérieur des terres.
Owen avait survécu. Il ne savait pas vraiment comment, mais ses poumons continuaient d’inspirer et d’expirer. En revanche, le reste de son corps hurlait à l’agonie, le suppliant d’en terminer avec ces supplices.
Le chevalier errant remua ses bras et comprit d’où provenait la douleur éminente : son dos. Ces barbares sans honneur l’avaient frappé par derrière, le lacérant de l’omoplate au bassin. Si le coup était venu de l’avant, Owen aurait assisté à l’escapade de ses viscères. Devait-il pour autant se réjouir de la situation ?
Très bien, il allait souffrir. Mais quand bien même, il ne pouvait rester là, avachi dans le sable herbeux et lambiner jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il dressa la nuque, mais des doigts crochus lui arrachèrent une partie du visage. Sans honte, il hurla à faire rougir un porc effrayé.
Les doigts n’étaient en réalité qu’une touffe d’herbe. Une croute épaisse s’était formée par-dessus sa balafre au front et s’était empêtrée dans la végétation éparse. Owen tâta sa blessure. Elle partait de sa tempe droite pour s’achever sur le haut de sa lèvre supérieure. Son œil ? Le chevalier s’alarma en s’apercevant qu’il ne pouvait plus l’ouvrir.
L’effroi prenant le pas sur la peine physique, Owen parvint à se mouvoir et à attraper la dague qui patientait dans sa botte. L’arme renvoya un pâle reflet ; ou peut-être était-ce véritablement le teint de son faciès ? La lésion n’était pas belle à voir. Owen crut un moment observer une grosse limace rouge et caillée.
Il fallait se rendre à l’évidence, son œil était perdu. Que la mort emporte ces chiens de Worgros. Ne se contentant pas de décimer leurs adversaires sur la plage, ces salauds les avaient poursuivis jusqu’au plateau en surplomb. S’ils avaient atteint cette région, alors ils avaient certainement traversé le village d’Owen. Sa femme Marie et sa fille Espérance y logeaient, bien évidemment.
Owen devait les rejoindre.
Il enjamba les corps qui jonchaient la vaste prairie ; des soldats, pour la plupart, et quelques magiciens éparpillés. Une hécatombe comme le royaume n’en avait jamais connue. Owen aurait pu les pleurer, mais il ne connaissait pas un seul d’entre eux. Chevalier errant, il n’était pas du genre à s’attacher ou à créer des liens amicaux. A part avec Marie…
Il devait se mettre en route mais, avant toute chose, se débarbouiller et apprécier la gravité de l’ensemble de ses blessures. Avec précaution, il descendit dans un vallon peu profond. En s’humectant le visage avec l’eau de la rivière, il réalisa à quel point la soif le tiraillait. Après avoir absorbé d’innombrables gorgées, il se nettoya succinctement le corps.
Le froid ne l’effrayait pas et le réconfort apporté par la douceur de l’eau surpassait toute réserve de la part d’Owen. L’entaille dans son dos l’avait terrassé sur le coup, mais elle avait présentement cessé de suinter. Elle ne devait pas être profonde. Owen ne pouvait en revanche pas en dire autant de la longue estafilade qui scindait son visage.
Doucement, il humidifia la croute de sang séché afin de la ramollir, puis la décrocha avec délicatesse. Le sang ne se fit pas attendre, et un pus épais et blanchâtre se joignit au premier écoulement. Ce dernier suppurait principalement de son orbite, le reste de la blessure étant moins grave. Il fallait suturer, et vite.
Sur le plateau, il avait repéré des reliquats flottants de magie. Owen n’était pas magicien, mais il savait que ces flammèches électriques feraient l’affaire. La remontée du vallon fut plus aisée que la descente. Soit la douleur s’était adoucie, soit ses muscles commençaient à s’accoutumer à leur peine.
Owen retourna dans le champ de cadavres, puisque c’était en ce lieu que les résidus magiques voletaient. Les magiciens du royaume avaient le pouvoir d’ouvrir des portails sur un autre monde, depuis lequel ils mandaient des forces éthérées. Chacune d'elle portait le nom de magie, sort ou sortilège. En fait, le nom importait peu.
De toute façon, la magie s’était comme évaporée durant la bataille. Pourquoi ? Owen n’en avait pas la moindre idée. Ce dont il était sûr, en revanche, c’était que ce phénomène leur avait couté la victoire.
Owen s’approcha de l’un des portails encore ouverts pour quelque raison inconnue et inséra son couteau dedans. La magie chauffa sa lame jusqu’à la rougir. Le chevalier admira, non sans anxiété, la dague ardente. Le temps lui était compté, il ne pouvait se permettre de jouer avec les minutes.
Pour Marie. Pour Espérance.
Le métal brûlant se posa sur la chair endolorie.
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