23.3

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- Alors ? Pourquoi il est comme ça ? questionna Lilly alors que l’ingénieur faisait plusieurs tests depuis de longues minutes.

- Il ne dort pas vraiment. Son cerveau est aussi actif que s’il était éveillé, même plus. Il y a des zones sollicitées qui ne devraient pas être actives, dans cet état.

- En langage plus clair ?

- On dirait qu’il est en train de rêver et en même temps d’halluciner. J’ai du mal à comprendre, en fait.

Alors qu’elle enregistrait les relevés de données pour pouvoir les étudier plus amplement, le patient se réveilla en sursaut et se redressa dans son lit. Riley lâcha un petit cri de terreur et recula de quelques pas. Puis elle leva le regard vers Lilly qui elle aussi, fut surprise.

- Va chercher ton Capitaine ! Maintenant ! ordonna l’ingénieur.

Sans perdre de temps, Lilly quitta la chambre à toute vitesse, laissant Riley seule avec Haziel. L’ingénieur mit quelques secondes à calmer les battements de son cœur, puis elle posa la tablette alors que son patient était en train de batailler pour arracher toutes les électrodes, dispatchées sur son crâne et sur son torse.

- C’est quoi tous ces trucs ? Qu’est-ce que tu fous Riley ?

- Tu dormais ! Et jusqu’à preuve du contraire, chez toi, c’est loin d’être normal !

- Non je ne dormais pas, j’étais avec Rita, répondit-il en secouant ses cheveux avec les mains, espérant y retirer les derniers monceaux de colles.

- Tu faisais quoi ? s’étonna Riley, pantoise, en laissant tomber ses bras le long du corps.

- C’est une longue histoire.

- Crois-moi, celle-là j’aimerai bien l’entendre !

- Je n’ai pas le temps, je dois partir.

Il retira sa perfusion qui, de toute évidence lui était parfaitement inutile et récupéra sa combinaison seconde peau, posée sur la chaise au fond de la pièce.

- Tu vas m’expliquer oui ? J’ai des données qui prouve que tu es vachement actif pendant ton sommeil et ensuite à ton réveil tu me dis que tu étais avec Rita, tu veux qu’on t’enferme à l’asile ? Ou pire finir sur une table de dissection !

Riley était en train de perdre totalement son sang-froid. Haziel lui devait quelques explications, après tout. Il décida finalement de les lui accorder. N'étant pas militaire, elle ne risquait pas de rendre comptes de ces derniers évènements à qui que ce soit. Une fois qu’il eut enfiler sa combinaison il retourna s’assoir sur son lit.

- Ça à commencer il y a quelques nuits. J’ai vu Rita dans ma chambre.

- Tu veux dire que tu as halluciné, plutôt.

- Non c’était vraiment elle !

- C’est impossible Haziel. Rita est morte.

Comprenant qu’elle aurait énormément de mal à ne pas le croire fou, Haziel décida de tenter une autre approche.

- Tu te souviens que je t’avais dit que j’arrivais à percevoir la présence des sans-visages ?

Elle acquiesça en se remémorant cette longue discussion sur cette fameuse chambre noire.

- Eh bien, les sans-visages communiquent par ces espaces, les chambres noires.

- Par l’esprit ? s’étonna l’ingénieur.

- Exactement.

- Donc ce que tu es en train de me dire c’est que Rita, étant possédé par un sans-visage, peut communiquer avec tous les sans-visages. Et que toi, ayant été possédé il y a plus de deux ans, tu es également réceptif à ça.

- Elle ne peut pas communiquer avec les autres sans-visages, mais elle essaie. Il n’y a pas que ça.

- C’est déjà beaucoup ! Tu as d’autres nouvelles comme ça dans ton placard ?

- Elle m’a expliqué qu’en réalité, Ektra avait trouvé un moyen de contrôler ses semblables. Il n'est donc pas réellement leur leader. Enfin ils lui obéissent mais pas de leur plein gré. Avec moi, il est possible qu’il arrive à faire de même si je m’approche trop de lui. Et de ce que j’ai compris, c’est son but pour atteindre la colonie.

Riley secoua la tête complètement dépassée. Trop d’informations à digérer en si peu de temps.

- C’est pour ça que je dois partir, enchaina Haziel.

- Partir où ?

- Loin de la colonie.

- Attends Haziel, faut que je te rattrape là. Comment tu peux être sûr que ce n’est pas une ruse d’Ektra pour t’écarter de la colonie et mieux te cueillir ?

Haziel soupira. Il n’avait pas pensé à cette alternative. La joie d’apprendre que Rita était toujours en vie lui avait coupé tout bon sens. Cependant, sa confiance en elle ne serait jamais ébranlée.

- C’est Rita, je ne peux pas la laisser.

- Est-ce que tu es vraiment sûr de toi ?

- Ektra me cherche et, un jour où l’autre, il me trouvera. Autant éviter les dégâts parmi nous tu ne crois pas ? Je suis probablement le seul à pouvoir le mettre hors d’état de nuire.

- Mais Haziel on parle de survivre là dehors, seul, sans aucun appui ! Tu crois vraiment en être capable ?

Il esquissa un sourire narquois. Riley leva les yeux au ciel, agacée par ses propres propos clairement stupides.

- Oui bon, vu sous cet angle.

Elle posa les mains sur ses hanches et secoua la tête, préoccupée par cette détermination d’Haziel à poursuivre sur cette route.

- Tu vas foutre un sacré bordel en te barrant.

- C’est juste le temps de récupérer Rita.

- Essaie de ne pas te faire tuer alors.

- Et toi essaie de ne rien dire à Andy. Je ne veux pas qu’il soit au courant. Il ferait tout pour m’en empêcher.

- Je suis nulle pour garder des secrets, je te préviens. Mais tu serais déjà loin quand l’envie soudaine de te crever les yeux le prendra.

- J’ai besoin que tu préviennes le Général et le Gouverneur, quand tu rentreras.

- Je ne manquerai pour rien au monde de voir la tête de cette Amador quand je lui annoncerai que son meilleur Cavalier s'est fait la belle !

Au moment où Haziel s’apprêtait à lui répondre, il remarqua que le reste de son escadron venait d’entrer dans le couloir, d’un pas décidé. Quelques secondes plus tard, ils étaient dans sa chambre. Tous heureux qu’il soit enfin remis sur pied, Haziel de son côté réfléchissait à la façon dont il pourrait bien quitter la colonie en toute discrétion.

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Si on lui avait révélé les peines qu’il allait endurer, jamais Owen n’aurait ouvert l’œil. Il faisait frais, en cette fin d’hiver. Le ciel s’était couvert et la pluie nettoyait le sang de la bataille. La guerre avait été perdue par le royaume de Koordie et les envahisseurs devaient déjà arpenter l’intérieur des terres.
Owen avait survécu. Il ne savait pas vraiment comment, mais ses poumons continuaient d’inspirer et d’expirer. En revanche, le reste de son corps hurlait à l’agonie, le suppliant d’en terminer avec ces supplices.
Le chevalier errant remua ses bras et comprit d’où provenait la douleur éminente : son dos. Ces barbares sans honneur l’avaient frappé par derrière, le lacérant de l’omoplate au bassin. Si le coup était venu de l’avant, Owen aurait assisté à l’escapade de ses viscères. Devait-il pour autant se réjouir de la situation ?
Très bien, il allait souffrir. Mais quand bien même, il ne pouvait rester là, avachi dans le sable herbeux et lambiner jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il dressa la nuque, mais des doigts crochus lui arrachèrent une partie du visage. Sans honte, il hurla à faire rougir un porc effrayé.
Les doigts n’étaient en réalité qu’une touffe d’herbe. Une croute épaisse s’était formée par-dessus sa balafre au front et s’était empêtrée dans la végétation éparse. Owen tâta sa blessure. Elle partait de sa tempe droite pour s’achever sur le haut de sa lèvre supérieure. Son œil ? Le chevalier s’alarma en s’apercevant qu’il ne pouvait plus l’ouvrir.
L’effroi prenant le pas sur la peine physique, Owen parvint à se mouvoir et à attraper la dague qui patientait dans sa botte. L’arme renvoya un pâle reflet ; ou peut-être était-ce véritablement le teint de son faciès ? La lésion n’était pas belle à voir. Owen crut un moment observer une grosse limace rouge et caillée.
Il fallait se rendre à l’évidence, son œil était perdu. Que la mort emporte ces chiens de Worgros. Ne se contentant pas de décimer leurs adversaires sur la plage, ces salauds les avaient poursuivis jusqu’au plateau en surplomb. S’ils avaient atteint cette région, alors ils avaient certainement traversé le village d’Owen. Sa femme Marie et sa fille Espérance y logeaient, bien évidemment.
Owen devait les rejoindre.
Il enjamba les corps qui jonchaient la vaste prairie ; des soldats, pour la plupart, et quelques magiciens éparpillés. Une hécatombe comme le royaume n’en avait jamais connue. Owen aurait pu les pleurer, mais il ne connaissait pas un seul d’entre eux. Chevalier errant, il n’était pas du genre à s’attacher ou à créer des liens amicaux. A part avec Marie…
Il devait se mettre en route mais, avant toute chose, se débarbouiller et apprécier la gravité de l’ensemble de ses blessures. Avec précaution, il descendit dans un vallon peu profond. En s’humectant le visage avec l’eau de la rivière, il réalisa à quel point la soif le tiraillait. Après avoir absorbé d’innombrables gorgées, il se nettoya succinctement le corps.
Le froid ne l’effrayait pas et le réconfort apporté par la douceur de l’eau surpassait toute réserve de la part d’Owen. L’entaille dans son dos l’avait terrassé sur le coup, mais elle avait présentement cessé de suinter. Elle ne devait pas être profonde. Owen ne pouvait en revanche pas en dire autant de la longue estafilade qui scindait son visage.
Doucement, il humidifia la croute de sang séché afin de la ramollir, puis la décrocha avec délicatesse. Le sang ne se fit pas attendre, et un pus épais et blanchâtre se joignit au premier écoulement. Ce dernier suppurait principalement de son orbite, le reste de la blessure étant moins grave. Il fallait suturer, et vite.
Sur le plateau, il avait repéré des reliquats flottants de magie. Owen n’était pas magicien, mais il savait que ces flammèches électriques feraient l’affaire. La remontée du vallon fut plus aisée que la descente. Soit la douleur s’était adoucie, soit ses muscles commençaient à s’accoutumer à leur peine.
Owen retourna dans le champ de cadavres, puisque c’était en ce lieu que les résidus magiques voletaient. Les magiciens du royaume avaient le pouvoir d’ouvrir des portails sur un autre monde, depuis lequel ils mandaient des forces éthérées. Chacune d'elle portait le nom de magie, sort ou sortilège. En fait, le nom importait peu.
De toute façon, la magie s’était comme évaporée durant la bataille. Pourquoi ? Owen n’en avait pas la moindre idée. Ce dont il était sûr, en revanche, c’était que ce phénomène leur avait couté la victoire.
Owen s’approcha de l’un des portails encore ouverts pour quelque raison inconnue et inséra son couteau dedans. La magie chauffa sa lame jusqu’à la rougir. Le chevalier admira, non sans anxiété, la dague ardente. Le temps lui était compté, il ne pouvait se permettre de jouer avec les minutes.
Pour Marie. Pour Espérance.
Le métal brûlant se posa sur la chair endolorie.
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