20.2

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Terre – camp de la Cavalerie - Février 2360

L’escadron Suicide arriva sur le point désigné pour leur nouvelle mission, seulement le lendemain de la raclée qu'ils avaient prise avec les Exécuteurs. Cette fois-ci ils, devaient reconnaitre un bâtiment, afin de déterminer à quel genre de fabrique ils avaient affaire et tout réduire en poussière, si nécessaire. L'escadron Espion était submergé par les missions d'infiltration et manquait de temps pour reconnaitre certains points. Le Général Amador avait donc accordé à quelques escadrons de venir en aide au Capitaine Yukimura.

Avant d’avancer sur l’entrepôt, Andrew répercuta ses ordres. Ezra et Owen seraient en sûreté immédiate autour du bâtiment, Haziel entrerait à l’intérieur pour récolter les informations. Le chef d’escadron attendrait les comptes rendus avec Lilly, comme renfort. En réalité, il espérait également pouvoir la maintenir à l’écart de Rita, afin qu’il n’y ait aucun dérapage si elle se présentait, ne sachant toujours pas comment cette dernière pourrait réagir en face de la jeune Cavalière.

Les trois soldats quittèrent leur supérieur pour se rendre sur les différents points. En retrait sur le toit d’un immeuble, Lilly croisa les bras, se sentant humiliée par un tel ordre, surtout après cette mission dans la forêt, ou elle avait brillé. D'un autre côté, elle était plus rassurée de ne pas devoir intervenir maintenant. Ce cauchemar la hantait encore. À son réveil, elle fut sûre d'une chose, elle ne comptait pas suivre les dernières volontés de son père. Elle voulait s'intégrer du mieux possible dans son nouvel escadron en servant son supérieur qui semblait vouloir lui laisser une seconde chance.

Au bout de quelques minutes, Andrew eut la confirmation qu’Haziel entrait dans le bâtiment. Il ordonna à Ezra et Owen de redoubler de prudence autour du point avec les Exos qui trainaient, puis coupa la communication avec ce binôme.

En se retrouvant seule sur ce toit avec le capitaine, Lilly redoutait l’idée qu’il puisse remettre sur le tapis ce mauvais rêve dont elle avait été la proie. Elle serait obligée de trouver une excuse. Elle se savait très mauvaise menteuse : il ne la croirait pas.

- Tu nous as fait quoi cette nuit-là ? lança Andrew après un long silence pesant sur ce toit.

Pile ce dont je ne voulais pas parler ! pensa la Cavalière.

- Eh bien… bredouilla-t-elle. Je fais pas mal de cauchemars, ces derniers temps.

- À cause de ta sœur ?

- Entre autres choses, répondit-elle en haussant les épaules, préférant rester évasive sur le sujet afin de garder secret le contenu de cette lettre de suicide.

Sans lui adresser un regard le Capitaine acquiesça. Il comprit, au ton emprunté par sa subordonnée, qu’elle ne souhaitait pas se confier sur cette expérience. Il ne pouvait malheureusement pas la forcer. Ce silence le gêna, pourtant, et il se sentit obligé de meubler la conversation.

- Nous avons mal réagi, Haziel et moi, marmonna-t-il sans se retourner, le coude appuyé sur son genou au bord de l’immeuble.

- Capitaine ?

- Je te parle de la mission de reconnaissance. Ta toute première. On n’aurait pas dû s’emporter comme ça. On était à cran et tu n’y es pour rien, dans cette histoire.

- C’est normal, je ne vous en veux pas. J'étais déjà passé à autre chose.

- Haziel aura du mal à t’accepter et il n’y arrivera peut-être jamais, tu sais.

- C’est ce que j’ai cru comprendre, mais je n’approuve pas.

Il soupira et se redressa avant de se retourner vers sa subordonnée. Il s'attrapa la mâchoire, encore sensible à cause des manipulations qu'il avait subi la veille.

- En réalité, on s’est senti trahis, reprit-il, avec un peu de mal à articuler. Ta sœur, le Docteur Jones, nous a aidé à passer le cap après la possession d’Haziel. C’est aussi grâce à elle que le verdict de son procès est tombé en sa faveur, quelque part. Quand elle a décidé de trahir la colonie, nous avons vraiment eu du mal à comprendre. Ce soir-là, devant la brèche, jusqu’au bout nous avons essayé de lui faire entendre raison, de la ramener, mais elle ne nous a pas écouté.

Lilly ravala sa salive et baissa les yeux. Personne n’avait jamais évoqué sa sœur de cette façon, comme étant réellement une victime des sans-visages, ni réellement aborder les circonstances de sa mort. Elle ne s’attendait certainement pas à entendre de pareils propos de la part d’Andrew Aleysworth, présent le jour de sa mort et détesté par son père. Plus elle passait du temps en sa compagnie et plus elle avait tendance à oublier qu’il fut présent lors des derniers instants de son aînée.

- C’est difficile de te voir tous les jours, reprit-il en tournant le regard vers l’horizon. Tu lui ressembles tellement et ça nous rappelle que nous n’avons pas pu sauver tout le monde, ce jour-là. Je sais que tu es compétente et ça n’a vraiment pas dû être facile tous les jours pour toi.

- Avec mon arrivée vous vous êtes rendu compte que vous n’avez toujours pas fais votre deuil.

Andrew acquiesça en silence.

- Il nous faudra du temps, mais grâce à toi, on pourra peut-être de nouveau passer le cap.

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Si on lui avait révélé les peines qu’il allait endurer, jamais Owen n’aurait ouvert l’œil. Il faisait frais, en cette fin d’hiver. Le ciel s’était couvert et la pluie nettoyait le sang de la bataille. La guerre avait été perdue par le royaume de Koordie et les envahisseurs devaient déjà arpenter l’intérieur des terres.
Owen avait survécu. Il ne savait pas vraiment comment, mais ses poumons continuaient d’inspirer et d’expirer. En revanche, le reste de son corps hurlait à l’agonie, le suppliant d’en terminer avec ces supplices.
Le chevalier errant remua ses bras et comprit d’où provenait la douleur éminente : son dos. Ces barbares sans honneur l’avaient frappé par derrière, le lacérant de l’omoplate au bassin. Si le coup était venu de l’avant, Owen aurait assisté à l’escapade de ses viscères. Devait-il pour autant se réjouir de la situation ?
Très bien, il allait souffrir. Mais quand bien même, il ne pouvait rester là, avachi dans le sable herbeux et lambiner jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il dressa la nuque, mais des doigts crochus lui arrachèrent une partie du visage. Sans honte, il hurla à faire rougir un porc effrayé.
Les doigts n’étaient en réalité qu’une touffe d’herbe. Une croute épaisse s’était formée par-dessus sa balafre au front et s’était empêtrée dans la végétation éparse. Owen tâta sa blessure. Elle partait de sa tempe droite pour s’achever sur le haut de sa lèvre supérieure. Son œil ? Le chevalier s’alarma en s’apercevant qu’il ne pouvait plus l’ouvrir.
L’effroi prenant le pas sur la peine physique, Owen parvint à se mouvoir et à attraper la dague qui patientait dans sa botte. L’arme renvoya un pâle reflet ; ou peut-être était-ce véritablement le teint de son faciès ? La lésion n’était pas belle à voir. Owen crut un moment observer une grosse limace rouge et caillée.
Il fallait se rendre à l’évidence, son œil était perdu. Que la mort emporte ces chiens de Worgros. Ne se contentant pas de décimer leurs adversaires sur la plage, ces salauds les avaient poursuivis jusqu’au plateau en surplomb. S’ils avaient atteint cette région, alors ils avaient certainement traversé le village d’Owen. Sa femme Marie et sa fille Espérance y logeaient, bien évidemment.
Owen devait les rejoindre.
Il enjamba les corps qui jonchaient la vaste prairie ; des soldats, pour la plupart, et quelques magiciens éparpillés. Une hécatombe comme le royaume n’en avait jamais connue. Owen aurait pu les pleurer, mais il ne connaissait pas un seul d’entre eux. Chevalier errant, il n’était pas du genre à s’attacher ou à créer des liens amicaux. A part avec Marie…
Il devait se mettre en route mais, avant toute chose, se débarbouiller et apprécier la gravité de l’ensemble de ses blessures. Avec précaution, il descendit dans un vallon peu profond. En s’humectant le visage avec l’eau de la rivière, il réalisa à quel point la soif le tiraillait. Après avoir absorbé d’innombrables gorgées, il se nettoya succinctement le corps.
Le froid ne l’effrayait pas et le réconfort apporté par la douceur de l’eau surpassait toute réserve de la part d’Owen. L’entaille dans son dos l’avait terrassé sur le coup, mais elle avait présentement cessé de suinter. Elle ne devait pas être profonde. Owen ne pouvait en revanche pas en dire autant de la longue estafilade qui scindait son visage.
Doucement, il humidifia la croute de sang séché afin de la ramollir, puis la décrocha avec délicatesse. Le sang ne se fit pas attendre, et un pus épais et blanchâtre se joignit au premier écoulement. Ce dernier suppurait principalement de son orbite, le reste de la blessure étant moins grave. Il fallait suturer, et vite.
Sur le plateau, il avait repéré des reliquats flottants de magie. Owen n’était pas magicien, mais il savait que ces flammèches électriques feraient l’affaire. La remontée du vallon fut plus aisée que la descente. Soit la douleur s’était adoucie, soit ses muscles commençaient à s’accoutumer à leur peine.
Owen retourna dans le champ de cadavres, puisque c’était en ce lieu que les résidus magiques voletaient. Les magiciens du royaume avaient le pouvoir d’ouvrir des portails sur un autre monde, depuis lequel ils mandaient des forces éthérées. Chacune d'elle portait le nom de magie, sort ou sortilège. En fait, le nom importait peu.
De toute façon, la magie s’était comme évaporée durant la bataille. Pourquoi ? Owen n’en avait pas la moindre idée. Ce dont il était sûr, en revanche, c’était que ce phénomène leur avait couté la victoire.
Owen s’approcha de l’un des portails encore ouverts pour quelque raison inconnue et inséra son couteau dedans. La magie chauffa sa lame jusqu’à la rougir. Le chevalier admira, non sans anxiété, la dague ardente. Le temps lui était compté, il ne pouvait se permettre de jouer avec les minutes.
Pour Marie. Pour Espérance.
Le métal brûlant se posa sur la chair endolorie.
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