19.1

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Après s’être endormi comme une masse dans son lit, Lilly s’était retrouvée dans son appartement, cette nuit-là, plongée dans un rêve. C’était une journée commençait comme toutes les autres. Machinalement, elle s’était levée, habillée et dirigée vers la petite cuisine qui faisait aussi office de salon, afin de préparer son petit déjeuner.

Comme tous les matins, son père ne semblait pas avoir bougé de son fauteuil, depuis des jours. Son verre à la main, désormais vide mais habituellement plein, n’avait pas non plus été lâché, comme s'il était greffé à son porteur. Il rota, renifla, se racla la gorge et ordonna ensuite à sa fille de lui rapporter une autre bouteille lorsqu’il remarqua sa présence.

- C'est déjà le matin ? s'étonnait-il, la bouche pâteuse, entre deux éructations.

- Oui papa, se contentait de répondre Lilly, encore embrumée.

Le journal télévisé de la colonie parlait de la mort tragique de la Main de Dieu et de l’acte de traitrise de Mila Jones. Les journalistes relataient constamment les mêmes évènements, la même mission. Ils utilisaient toujours les mêmes commentaires désobligeants et insultants envers la famille Jones.

« - Cette femme n’aurait jamais dû obtenir son titre de Docteur en psychologie, annonçait un invité du journal télévisé. Elle savait tout de la Cavalerie. Encore une fois, un enchaînement de mauvaise décision à mener à la perte tragique de Rita Aleysworth, alias la Main de Dieu et d’une grande partie de son escadron.

- Dans cette histoire, la brèche à tout de même été refermée, concédait la journaliste.

- Peut-être ! Mais à quel prix ? Si Mila Jones n’avait pas été présente, notre héros serait encore en vie, tout comme le reste de l’escadron Suicide.

- À votre avis, qu’est-ce qui a poussé cette psychologue à se tourner vers ces sans-visages ?

- C’était une illuminée ! Une fanatique, obsédée par son propre accident ! Elle était complètement instable. Je suis d’ailleurs étonné qu’elle n’ait pas trahis la colonie plus tôt.

- Elle a su cacher à la colonie, pendant des années, qu’elle avait été possédée en mission mais avait pu s’en défaire, tout comme Haziel Eldred. Comment une telle chose est-elle possible ?

- Honnêtement, je n’en sais rien. Le Gouverneur Weinberg va devoir rendre des comptes. Les protocoles sanitaires doivent changer. Imaginez qu’un enfant de la génération du lot défectueux se fasse posséder ? Nous ne pourrions pas le savoir ! De plus, dois-je vous rappeler l’affaire du Cavalier Eldred ? Cette histoire de génothérapie n’est plus efficace. Il nous faut autre chose. Je trouve simplement désolant qu’il ait fallu qu’un escadron entier décède, à cause de la folie d’une femme, pour que les décideurs ouvrent enfin les yeux. Mais la colonie se porte bien mieux sans Mila Jones dans les parages.

- Le problème reste toujours le même, combien de Mila Jones sommeille encore dans la Cavalerie ? »

Lilly laissa s’échapper quelques larmes en secret, dos à l’écran de télé, alors qu’elle attrapait une nouvelle bouteille d’alcool pour la ramener à son père. Elle récupéra un nouveau verre dans le placard à côté de l’évier car, comme à son habitude, son père, pris d’un accès de colère devant le journal du matin, éclata le sien contre le mur en face de lui.

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Florian Guerin


Si on lui avait révélé les peines qu’il allait endurer, jamais Owen n’aurait ouvert l’œil. Il faisait frais, en cette fin d’hiver. Le ciel s’était couvert et la pluie nettoyait le sang de la bataille. La guerre avait été perdue par le royaume de Koordie et les envahisseurs devaient déjà arpenter l’intérieur des terres.
Owen avait survécu. Il ne savait pas vraiment comment, mais ses poumons continuaient d’inspirer et d’expirer. En revanche, le reste de son corps hurlait à l’agonie, le suppliant d’en terminer avec ces supplices.
Le chevalier errant remua ses bras et comprit d’où provenait la douleur éminente : son dos. Ces barbares sans honneur l’avaient frappé par derrière, le lacérant de l’omoplate au bassin. Si le coup était venu de l’avant, Owen aurait assisté à l’escapade de ses viscères. Devait-il pour autant se réjouir de la situation ?
Très bien, il allait souffrir. Mais quand bien même, il ne pouvait rester là, avachi dans le sable herbeux et lambiner jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il dressa la nuque, mais des doigts crochus lui arrachèrent une partie du visage. Sans honte, il hurla à faire rougir un porc effrayé.
Les doigts n’étaient en réalité qu’une touffe d’herbe. Une croute épaisse s’était formée par-dessus sa balafre au front et s’était empêtrée dans la végétation éparse. Owen tâta sa blessure. Elle partait de sa tempe droite pour s’achever sur le haut de sa lèvre supérieure. Son œil ? Le chevalier s’alarma en s’apercevant qu’il ne pouvait plus l’ouvrir.
L’effroi prenant le pas sur la peine physique, Owen parvint à se mouvoir et à attraper la dague qui patientait dans sa botte. L’arme renvoya un pâle reflet ; ou peut-être était-ce véritablement le teint de son faciès ? La lésion n’était pas belle à voir. Owen crut un moment observer une grosse limace rouge et caillée.
Il fallait se rendre à l’évidence, son œil était perdu. Que la mort emporte ces chiens de Worgros. Ne se contentant pas de décimer leurs adversaires sur la plage, ces salauds les avaient poursuivis jusqu’au plateau en surplomb. S’ils avaient atteint cette région, alors ils avaient certainement traversé le village d’Owen. Sa femme Marie et sa fille Espérance y logeaient, bien évidemment.
Owen devait les rejoindre.
Il enjamba les corps qui jonchaient la vaste prairie ; des soldats, pour la plupart, et quelques magiciens éparpillés. Une hécatombe comme le royaume n’en avait jamais connue. Owen aurait pu les pleurer, mais il ne connaissait pas un seul d’entre eux. Chevalier errant, il n’était pas du genre à s’attacher ou à créer des liens amicaux. A part avec Marie…
Il devait se mettre en route mais, avant toute chose, se débarbouiller et apprécier la gravité de l’ensemble de ses blessures. Avec précaution, il descendit dans un vallon peu profond. En s’humectant le visage avec l’eau de la rivière, il réalisa à quel point la soif le tiraillait. Après avoir absorbé d’innombrables gorgées, il se nettoya succinctement le corps.
Le froid ne l’effrayait pas et le réconfort apporté par la douceur de l’eau surpassait toute réserve de la part d’Owen. L’entaille dans son dos l’avait terrassé sur le coup, mais elle avait présentement cessé de suinter. Elle ne devait pas être profonde. Owen ne pouvait en revanche pas en dire autant de la longue estafilade qui scindait son visage.
Doucement, il humidifia la croute de sang séché afin de la ramollir, puis la décrocha avec délicatesse. Le sang ne se fit pas attendre, et un pus épais et blanchâtre se joignit au premier écoulement. Ce dernier suppurait principalement de son orbite, le reste de la blessure étant moins grave. Il fallait suturer, et vite.
Sur le plateau, il avait repéré des reliquats flottants de magie. Owen n’était pas magicien, mais il savait que ces flammèches électriques feraient l’affaire. La remontée du vallon fut plus aisée que la descente. Soit la douleur s’était adoucie, soit ses muscles commençaient à s’accoutumer à leur peine.
Owen retourna dans le champ de cadavres, puisque c’était en ce lieu que les résidus magiques voletaient. Les magiciens du royaume avaient le pouvoir d’ouvrir des portails sur un autre monde, depuis lequel ils mandaient des forces éthérées. Chacune d'elle portait le nom de magie, sort ou sortilège. En fait, le nom importait peu.
De toute façon, la magie s’était comme évaporée durant la bataille. Pourquoi ? Owen n’en avait pas la moindre idée. Ce dont il était sûr, en revanche, c’était que ce phénomène leur avait couté la victoire.
Owen s’approcha de l’un des portails encore ouverts pour quelque raison inconnue et inséra son couteau dedans. La magie chauffa sa lame jusqu’à la rougir. Le chevalier admira, non sans anxiété, la dague ardente. Le temps lui était compté, il ne pouvait se permettre de jouer avec les minutes.
Pour Marie. Pour Espérance.
Le métal brûlant se posa sur la chair endolorie.
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