17.1

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À la sortie de la zone rouge, les deux escadrons continuaient la progression vers la forêt, un peu plus loin. La zone de stockage des sans-visages, tenue par les Exos, n'étaient plus qu'à quelques kilomètres de leur position actuelle. Durant la progression, Lilly était restée silencieuse, espérant du fond du cœur que cette opération n’allait tourner au fiasco. Alors qu’elle était perdue dans ses pensées, elle fixait son supérieur, devant elle, qui discutait avec le Capitaine Bartoli des derniers détails de leur plan. Il lui était impossible d’entendre clairement ce dont ils parlaient, cependant l’Exécuteur semblait très attentif aux propos de son collègue officier.

- Eh Jones, si jamais ça tourne mal, ne flippe pas, je serais là pour assurer tes arrières, annonça une voix à sa droite.

La Cavalière fut extirpée de ses pensées, une fois de plus. Elle détestait cette manie de ces soldats de se glisser dans son dos pour la surprendre. Lucas Bellamy se dressait à côté d’elle, le torse bombé. Matt Adamski, l’équipier de Bellamy, s’avança également.

- Fais pas confiance à ce crétin, Jones, lança-t-il en rigolant. Il est même pas capable de protéger son brushing.

- T’es juste jaloux parce que les tiens ne ressemblent à rien !

- Rien à foutre, moi au moins j’ai pas l’air d’une greluche ! Tu passes des heures à squatter la salle de bain à te préparer. Même ta mère met moins de temps !

- Laisse ma mère en dehors de nos histoires.

Lilly leva les yeux au ciel, exaspérée par ces deux soldats. Elle ne comprenait pas leurs tentatives de communication. À chaque fois que l’un d’eux s’approchait d’elle, l’autre débarquait pour l’embêter. Peu de temps après, une dispute éclatait et la Cavalière était de nouveau invisible. Elle s’arrêta quelques instants et ils ne remarquèrent même pas qu’elle s’était éloignée. Elle put se replonger dans ses pensées et l’observation de son escadron. En tête de fil, Haziel avait dégainé ses deux épées et observait les alentours, à l’affut du moindre danger. Le charisme qui se dégageait de ce soldat était impressionnant. Lilly se sentait complètement incapable à côté de lui.

Les deux escadrons stoppèrent leur progression pour faire le point avant d'agir, juste à l’entrée de la forêt. Le Capitaine Bartoli et le Capitaine Aleysworth étaient prêts à donner leurs ordres pour la mission. Ils avaient passé tout le reste de la nuit à étudier les cartes et les photos de Yukimura, afin de mettre en place un plan d'attaque parfait, jusque dans les moindres détails, avec en tête la possibilité de se lancer dans un traquenard. Andrew avait dû recourir à un sacré plaidoyer en béton pour que Bartoli finisse par croire Lilly Jones et son hypothèse de piège.

Étant bien plus nombreux, l'escadron des Exécuteurs allaient rester aux alentours afin d'ouvrir la voie à l'escadron Suicide. Jouant le rôle de renfort si quelque chose tournait mal et qu'ils étaient finalement obligé de se replier. Andrew et Lilly resteraient en retrait pour assurer la liaison entre les deux escadrons, pendant qu'Owen, Ezra et Haziel iraient ouvrir l'une de ses fameuses caisses, afin de rendre compte, par la suite de leur contenu et si besoin, poser les explosifs.

- Et si la gamine a raison et que c'est bien un piège ? questionna Amanda Flynn à la fin du briefing des deux Capitaines, en pointant Lilly du doigt.

- Tu poses sérieusement la question ? s'insurgea Bellamy.

- Tu te doutes bien que si ça tourne mal on tape dans le tas comme on fait d'habitude, assura le Capitaine Bartoli.

- Capitaine, tout ce que je demandais c'est, est-ce que si ça tourne mal on peut envoyer la Jones au milieu pour gagner du temps ?

- Mais pourquoi on ferait ça ? s'étonna Andrew, abasourdi par une telle proposition.

- Si je suis le raisonnement de la crevette, la Main de Dieu a envie de la buter parce qu’elle fait une sorte de transfert avec sa sœur. Bref. Par conséquent, Ektra a envie de la buter. Tout ce que je dis, c'est que la donner en pâture nous servirait de diversion si ça tourne mal. Le Capitaine Aleysworth a raison, l'exo-combinaison en forêt ? C'est la merde ! On doit penser à mettre toutes nos chances de survie de notre côté !

Owen et Ezra échangèrent un regard interloqué, se demandant si Amanda Flynn était vraiment sincère avec cette proposition. De son côté, Haziel laissa s'échapper un rire moqueur en remarquant le visage décomposé de son Capitaine.

- Fred, elle est sérieuse ? questionna Andrew.

- Elle a raison, intervint Lilly avant même que le Capitaine des Exécuteurs ne puisse répondre. Si jamais c'est réellement un piège, il vous sera difficile d'avoir l'avantage face aux Exos, alors si je peux détourner leur attention quelques instants, je le ferais.

Andrew se retourna vers sa recrue qui haussa les épaules. Encore une fois, elle semblait comprendre quelque chose que lui ne voyait pas. En face d'elle, Amanda Flynn acquiesça avec un sourire discret et se retourna vers son Capitaine pour attendre la suite des ordres.

Bartoli coupa court à la plaisanterie de sa subordonnée et les deux escadrons se pressèrent pour se mettre en position.

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Si on lui avait révélé les peines qu’il allait endurer, jamais Owen n’aurait ouvert l’œil. Il faisait frais, en cette fin d’hiver. Le ciel s’était couvert et la pluie nettoyait le sang de la bataille. La guerre avait été perdue par le royaume de Koordie et les envahisseurs devaient déjà arpenter l’intérieur des terres.
Owen avait survécu. Il ne savait pas vraiment comment, mais ses poumons continuaient d’inspirer et d’expirer. En revanche, le reste de son corps hurlait à l’agonie, le suppliant d’en terminer avec ces supplices.
Le chevalier errant remua ses bras et comprit d’où provenait la douleur éminente : son dos. Ces barbares sans honneur l’avaient frappé par derrière, le lacérant de l’omoplate au bassin. Si le coup était venu de l’avant, Owen aurait assisté à l’escapade de ses viscères. Devait-il pour autant se réjouir de la situation ?
Très bien, il allait souffrir. Mais quand bien même, il ne pouvait rester là, avachi dans le sable herbeux et lambiner jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il dressa la nuque, mais des doigts crochus lui arrachèrent une partie du visage. Sans honte, il hurla à faire rougir un porc effrayé.
Les doigts n’étaient en réalité qu’une touffe d’herbe. Une croute épaisse s’était formée par-dessus sa balafre au front et s’était empêtrée dans la végétation éparse. Owen tâta sa blessure. Elle partait de sa tempe droite pour s’achever sur le haut de sa lèvre supérieure. Son œil ? Le chevalier s’alarma en s’apercevant qu’il ne pouvait plus l’ouvrir.
L’effroi prenant le pas sur la peine physique, Owen parvint à se mouvoir et à attraper la dague qui patientait dans sa botte. L’arme renvoya un pâle reflet ; ou peut-être était-ce véritablement le teint de son faciès ? La lésion n’était pas belle à voir. Owen crut un moment observer une grosse limace rouge et caillée.
Il fallait se rendre à l’évidence, son œil était perdu. Que la mort emporte ces chiens de Worgros. Ne se contentant pas de décimer leurs adversaires sur la plage, ces salauds les avaient poursuivis jusqu’au plateau en surplomb. S’ils avaient atteint cette région, alors ils avaient certainement traversé le village d’Owen. Sa femme Marie et sa fille Espérance y logeaient, bien évidemment.
Owen devait les rejoindre.
Il enjamba les corps qui jonchaient la vaste prairie ; des soldats, pour la plupart, et quelques magiciens éparpillés. Une hécatombe comme le royaume n’en avait jamais connue. Owen aurait pu les pleurer, mais il ne connaissait pas un seul d’entre eux. Chevalier errant, il n’était pas du genre à s’attacher ou à créer des liens amicaux. A part avec Marie…
Il devait se mettre en route mais, avant toute chose, se débarbouiller et apprécier la gravité de l’ensemble de ses blessures. Avec précaution, il descendit dans un vallon peu profond. En s’humectant le visage avec l’eau de la rivière, il réalisa à quel point la soif le tiraillait. Après avoir absorbé d’innombrables gorgées, il se nettoya succinctement le corps.
Le froid ne l’effrayait pas et le réconfort apporté par la douceur de l’eau surpassait toute réserve de la part d’Owen. L’entaille dans son dos l’avait terrassé sur le coup, mais elle avait présentement cessé de suinter. Elle ne devait pas être profonde. Owen ne pouvait en revanche pas en dire autant de la longue estafilade qui scindait son visage.
Doucement, il humidifia la croute de sang séché afin de la ramollir, puis la décrocha avec délicatesse. Le sang ne se fit pas attendre, et un pus épais et blanchâtre se joignit au premier écoulement. Ce dernier suppurait principalement de son orbite, le reste de la blessure étant moins grave. Il fallait suturer, et vite.
Sur le plateau, il avait repéré des reliquats flottants de magie. Owen n’était pas magicien, mais il savait que ces flammèches électriques feraient l’affaire. La remontée du vallon fut plus aisée que la descente. Soit la douleur s’était adoucie, soit ses muscles commençaient à s’accoutumer à leur peine.
Owen retourna dans le champ de cadavres, puisque c’était en ce lieu que les résidus magiques voletaient. Les magiciens du royaume avaient le pouvoir d’ouvrir des portails sur un autre monde, depuis lequel ils mandaient des forces éthérées. Chacune d'elle portait le nom de magie, sort ou sortilège. En fait, le nom importait peu.
De toute façon, la magie s’était comme évaporée durant la bataille. Pourquoi ? Owen n’en avait pas la moindre idée. Ce dont il était sûr, en revanche, c’était que ce phénomène leur avait couté la victoire.
Owen s’approcha de l’un des portails encore ouverts pour quelque raison inconnue et inséra son couteau dedans. La magie chauffa sa lame jusqu’à la rougir. Le chevalier admira, non sans anxiété, la dague ardente. Le temps lui était compté, il ne pouvait se permettre de jouer avec les minutes.
Pour Marie. Pour Espérance.
Le métal brûlant se posa sur la chair endolorie.
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