16.2

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Encore une fois, cette nuit-là, Lilly peinait à trouver le sommeil. Depuis des jours elle était en proie à des insomnies contre lesquelles elle avait du mal à lutter. Elle décida de profiter de ce moment pour aller s’entraîner un peu en salle de sport. La porte d’entrée grinça, provoquant un bruit sourd qui résonna dans l’immense pièce. La Cavalière monta sur un des tatamis et commença à donner quelques coups sur le sac de frappe. Ce dernier ne bougeait pas d’un millimètre. Ses frappes n’avaient rien de puissantes, pas étonnant qu’elle ait constamment perdu ses combats à l’école.

Elle tenta de puiser au fond d’elle la colère nécessaire. Elle repensa tout d’abord à Ackermann et ses réflexions désobligeantes. Elle espérait vainement qu’il détestait son nouveau boulot chez les Protecteurs. En fait, je m’en fiche de ce type. Je suis bien mieux ici, sur Terre, qu’enfermée dans cette station. Cet ancien cadet ne lui apporta pas la rage nécessaire. Elle se repassa donc en mémoire les derniers mots de son père, puis imagina son supérieur acculé, menacé par une arme qu’elle pourrait tenir entre ses mains. Son cœur se serra soudain et ses coups se radoucirent encore plus. Non, malgré ce violent coup et sa façon de faire, elle n’était pas en colère contre son Capitaine, bien au contraire. Elle semblait vouloir tout faire pour mériter son respect.

Elle arrêta de frapper le sac et prit une profonde inspiration. La sueur commençait à perler sur son front et elle l’essuya du revers de la main. Elle contempla ses mains dont les phalanges et jointures commençaient à rougir. Elle ne ressentait pourtant aucune douleur. Ses pensées se tournèrent alors vers sa sœur, se demandant réellement quelle Cavalière elle était, dans la vie de tous les jours. S’entraînait-elle au combat avec ses subordonnées et collègues ? Lilly avait du mal à l’imaginer dans la peau d’un Capitaine d’escadron, passant des soufflantes à ses hommes qui ne respectaient pas ses ordres. Elle était beaucoup trop calme, douce et inflexible. Rien ne semblait pouvoir l’énerver.

Lilly serra les dents lorsqu’elle fut prise d’une violente douleur entre les omoplates, qui lui remontait jusque dans le bas du crâne. Elle se redressa et se massa la nuque. Elle prit une profonde inspiration pour se décrisper. Elle fixa le plafond quelques instants, il était peut-être temps pour elle de retourner se coucher. La jeune Cavalière était pourtant persuadée qu’elle serait incapable de trouver le sommeil.

Elle rangea le sac de frappe dans son emplacement et quitta la salle d’entraînement. Alors qu’elle arpentait les allées du camp pour retourner dans ses quartiers, les pensées de Lilly ne cessaient de se tourner vers sa sœur. Il y avait longtemps qu’elle n’avait plus autant pensé à elle. Elle remarqua également qu’à chaque fois qu’elle pensait à elle, ses muscles de contractaient et sa mâchoire se crispait. Un sentiment de rage s’emparait de son corps et son rythme cardiaque s’emballait. Lilly en voulait énormément à sa sœur. Elle était la raison de tous ses malheurs et du suicide de leur père.

- Jones ! appela une voix dans le dos de la Cavalière.

La jeune femme sursauta et se retourna. Sous les lampadaires de l’allée principale du camp, se dessinèrent son Capitaine et Haziel, en treillis, les mains dans les poches.

- Qu’est-ce que tu fiches ici ? questionna l’officier. Tu ne dors pas à cette heure-ci ?

Lilly ravala sa salive, ne souhaitant pas dire à son supérieur qu’elle s’entraînait seule afin de pouvoir lui rendre des coups dignes de ce nom lors de leurs entraînements.

- Je n’arrive pas à dormir, alors je prends l’air.

- Eh bien, viens prendre l’air avec nous. Amador nous a convoqué en salle de briefing.

- Andy, t’es sérieux là ? s’insurgea Haziel. Ça ne la concerne pas.

L’officier adressa un regard noir à son subordonné. Ils avaient fait leurs classes ensemble, traversé des moments très pénible et traumatisants, mais il n’était malheureusement pas apte à contester son autorité, d’autant plus devant un subordonné. Haziel leva les yeux au ciel et fit un signe de la main, ravalant sa colère.

- Le Général est sur Terre ? questionna Lilly, curieuse

- On ne sait même pas pourquoi elle nous convoque, mais, ouais. Elle a déboulé il y a quelques minutes à peine.

- OK, eh bien… Je viens avec vous, alors.

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Si on lui avait révélé les peines qu’il allait endurer, jamais Owen n’aurait ouvert l’œil. Il faisait frais, en cette fin d’hiver. Le ciel s’était couvert et la pluie nettoyait le sang de la bataille. La guerre avait été perdue par le royaume de Koordie et les envahisseurs devaient déjà arpenter l’intérieur des terres.
Owen avait survécu. Il ne savait pas vraiment comment, mais ses poumons continuaient d’inspirer et d’expirer. En revanche, le reste de son corps hurlait à l’agonie, le suppliant d’en terminer avec ces supplices.
Le chevalier errant remua ses bras et comprit d’où provenait la douleur éminente : son dos. Ces barbares sans honneur l’avaient frappé par derrière, le lacérant de l’omoplate au bassin. Si le coup était venu de l’avant, Owen aurait assisté à l’escapade de ses viscères. Devait-il pour autant se réjouir de la situation ?
Très bien, il allait souffrir. Mais quand bien même, il ne pouvait rester là, avachi dans le sable herbeux et lambiner jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il dressa la nuque, mais des doigts crochus lui arrachèrent une partie du visage. Sans honte, il hurla à faire rougir un porc effrayé.
Les doigts n’étaient en réalité qu’une touffe d’herbe. Une croute épaisse s’était formée par-dessus sa balafre au front et s’était empêtrée dans la végétation éparse. Owen tâta sa blessure. Elle partait de sa tempe droite pour s’achever sur le haut de sa lèvre supérieure. Son œil ? Le chevalier s’alarma en s’apercevant qu’il ne pouvait plus l’ouvrir.
L’effroi prenant le pas sur la peine physique, Owen parvint à se mouvoir et à attraper la dague qui patientait dans sa botte. L’arme renvoya un pâle reflet ; ou peut-être était-ce véritablement le teint de son faciès ? La lésion n’était pas belle à voir. Owen crut un moment observer une grosse limace rouge et caillée.
Il fallait se rendre à l’évidence, son œil était perdu. Que la mort emporte ces chiens de Worgros. Ne se contentant pas de décimer leurs adversaires sur la plage, ces salauds les avaient poursuivis jusqu’au plateau en surplomb. S’ils avaient atteint cette région, alors ils avaient certainement traversé le village d’Owen. Sa femme Marie et sa fille Espérance y logeaient, bien évidemment.
Owen devait les rejoindre.
Il enjamba les corps qui jonchaient la vaste prairie ; des soldats, pour la plupart, et quelques magiciens éparpillés. Une hécatombe comme le royaume n’en avait jamais connue. Owen aurait pu les pleurer, mais il ne connaissait pas un seul d’entre eux. Chevalier errant, il n’était pas du genre à s’attacher ou à créer des liens amicaux. A part avec Marie…
Il devait se mettre en route mais, avant toute chose, se débarbouiller et apprécier la gravité de l’ensemble de ses blessures. Avec précaution, il descendit dans un vallon peu profond. En s’humectant le visage avec l’eau de la rivière, il réalisa à quel point la soif le tiraillait. Après avoir absorbé d’innombrables gorgées, il se nettoya succinctement le corps.
Le froid ne l’effrayait pas et le réconfort apporté par la douceur de l’eau surpassait toute réserve de la part d’Owen. L’entaille dans son dos l’avait terrassé sur le coup, mais elle avait présentement cessé de suinter. Elle ne devait pas être profonde. Owen ne pouvait en revanche pas en dire autant de la longue estafilade qui scindait son visage.
Doucement, il humidifia la croute de sang séché afin de la ramollir, puis la décrocha avec délicatesse. Le sang ne se fit pas attendre, et un pus épais et blanchâtre se joignit au premier écoulement. Ce dernier suppurait principalement de son orbite, le reste de la blessure étant moins grave. Il fallait suturer, et vite.
Sur le plateau, il avait repéré des reliquats flottants de magie. Owen n’était pas magicien, mais il savait que ces flammèches électriques feraient l’affaire. La remontée du vallon fut plus aisée que la descente. Soit la douleur s’était adoucie, soit ses muscles commençaient à s’accoutumer à leur peine.
Owen retourna dans le champ de cadavres, puisque c’était en ce lieu que les résidus magiques voletaient. Les magiciens du royaume avaient le pouvoir d’ouvrir des portails sur un autre monde, depuis lequel ils mandaient des forces éthérées. Chacune d'elle portait le nom de magie, sort ou sortilège. En fait, le nom importait peu.
De toute façon, la magie s’était comme évaporée durant la bataille. Pourquoi ? Owen n’en avait pas la moindre idée. Ce dont il était sûr, en revanche, c’était que ce phénomène leur avait couté la victoire.
Owen s’approcha de l’un des portails encore ouverts pour quelque raison inconnue et inséra son couteau dedans. La magie chauffa sa lame jusqu’à la rougir. Le chevalier admira, non sans anxiété, la dague ardente. Le temps lui était compté, il ne pouvait se permettre de jouer avec les minutes.
Pour Marie. Pour Espérance.
Le métal brûlant se posa sur la chair endolorie.
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