15.1

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Station sur la Lune – décembre 2359

Dans son bureau, le Général Amador invita le Capitaine Aleysworth à entrer. Elle lui proposa un café et il déclina, prétendant devoir retourner sur Terre dès la fin de cet entretien. Il avait demandé à obtenir une entrevue urgente avec sa supérieure, dès le lendemain de retour de mission. Un compte rendu oral des évènements s’imposait afin de lui faire part de détails importants concernant leur dernière mission.

L’officier semblait assez remonté. Amador avait l’habitude des sauts d’humeurs de ce subordonné mais, au fond d’elle, elle espérait qu’il n’y avait pas eu de nouveaux accrochages avec la jeune Lilly Jones, tel que celui subit lors de l’opération de reconnaissance de la brèche. Bartoli, en bon soldat et également inquiet pour son collègue officier, avait remonté un incident des plus étranges le concernant, juste avant de partir pour une toute nouvelle mission.

- Je viens te rendre compte que les Exécuteurs retournent sur Terre, avait-il annoncé en entrant dans le bureau de sa supérieure.

- Finis les vacances, ça y est ?

- Ouais… vivement notre prochain tour de repos.

- Ça va être compliqué. À l’avenir, les escadrons se concentreront impérativement sur cette nouvelle brèche et ces navettes.

- En espérant qu’on ne croise pas la Aleysworth, alors.

- On verra bien.

Alors que le Général se redressa pour aller voir le Docteur Scarola, elle remarqua le regard insistant de l’officier, en face d’elle.

- Un truc qui cloche, Fred ?

- Je sais pas trop si je dois t’en parler mais… Andy a collé une patate à Jones.

- Comment ça ? Dans quel cadre ?

- Eh bien… Apparemment ils s’entrainaient.

- Tu fouines dans les affaires de tes collègues, maintenant ?

- Je suis sorti de la commémoration et je suis passé voir si mes gars étaient prêts à partir. J’ai entendu du bruit dans le gymnase et je suis allé jeter un coup d’œil. Il n’a vraiment pas été tendre avec elle, même moi je n’aurai pas frappé si fort ! Surtout pour un entraînement, alors qu'elle vient d'arriver.

- Si c’était dans un but pédagogique, où est le problème ? Je te rappelle qu’on s’est envoyé des coups plutôt violents quand on était à l’école.

- Je sais mais… Ama, il n’est vraiment pas bien en ce moment et cette nana ramasse toute sa colère. C’est pas super pro de sa part, surtout en tant qu’officier. Je l’ai toujours dit ! Il est beaucoup trop jeune.

- Aleysworth est un excellent commandant d’escadron et il sait faire preuve de jugement impartial.

- Ouais, c’est pas ce que j’ai vu dans ce gymnase.

- Écoute Fred, je suis pressée, là. Je dois aller voir Scarola pour lui annoncer que la Main de Dieu est toujours en vie et sous l’emprise d’un sans-visage. Donc j’ai un peu autre chose à penser que les états d’âmes d’Andrew Aleysworth. Je te remercie de m’avoir remonté le problème, mais il est hors de question que je la change d’escadron.

Bartoli avait soupiré, se souvenant que c’était elle, le nouveau Général de la Cavalerie, son ancienne collègue Capitaine. Bien qu’ils aient fait leur classe ensemble, elle prenait les décisions et lui se devait d’exécuter ses ordres.

- Bien pris, Général, s’était-il contenté de répondre en quittant le bureau.

Amador s’était écrasée dans le dossier de son fauteuil, une fois la porte refermée. Peu à peu, elle commençait à croire qu’affecter le Cavalier Jones dans l’escadron Suicide n’avait pas été une aussi bonne idée qu’elle l’aurait pensé.

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Si on lui avait révélé les peines qu’il allait endurer, jamais Owen n’aurait ouvert l’œil. Il faisait frais, en cette fin d’hiver. Le ciel s’était couvert et la pluie nettoyait le sang de la bataille. La guerre avait été perdue par le royaume de Koordie et les envahisseurs devaient déjà arpenter l’intérieur des terres.
Owen avait survécu. Il ne savait pas vraiment comment, mais ses poumons continuaient d’inspirer et d’expirer. En revanche, le reste de son corps hurlait à l’agonie, le suppliant d’en terminer avec ces supplices.
Le chevalier errant remua ses bras et comprit d’où provenait la douleur éminente : son dos. Ces barbares sans honneur l’avaient frappé par derrière, le lacérant de l’omoplate au bassin. Si le coup était venu de l’avant, Owen aurait assisté à l’escapade de ses viscères. Devait-il pour autant se réjouir de la situation ?
Très bien, il allait souffrir. Mais quand bien même, il ne pouvait rester là, avachi dans le sable herbeux et lambiner jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il dressa la nuque, mais des doigts crochus lui arrachèrent une partie du visage. Sans honte, il hurla à faire rougir un porc effrayé.
Les doigts n’étaient en réalité qu’une touffe d’herbe. Une croute épaisse s’était formée par-dessus sa balafre au front et s’était empêtrée dans la végétation éparse. Owen tâta sa blessure. Elle partait de sa tempe droite pour s’achever sur le haut de sa lèvre supérieure. Son œil ? Le chevalier s’alarma en s’apercevant qu’il ne pouvait plus l’ouvrir.
L’effroi prenant le pas sur la peine physique, Owen parvint à se mouvoir et à attraper la dague qui patientait dans sa botte. L’arme renvoya un pâle reflet ; ou peut-être était-ce véritablement le teint de son faciès ? La lésion n’était pas belle à voir. Owen crut un moment observer une grosse limace rouge et caillée.
Il fallait se rendre à l’évidence, son œil était perdu. Que la mort emporte ces chiens de Worgros. Ne se contentant pas de décimer leurs adversaires sur la plage, ces salauds les avaient poursuivis jusqu’au plateau en surplomb. S’ils avaient atteint cette région, alors ils avaient certainement traversé le village d’Owen. Sa femme Marie et sa fille Espérance y logeaient, bien évidemment.
Owen devait les rejoindre.
Il enjamba les corps qui jonchaient la vaste prairie ; des soldats, pour la plupart, et quelques magiciens éparpillés. Une hécatombe comme le royaume n’en avait jamais connue. Owen aurait pu les pleurer, mais il ne connaissait pas un seul d’entre eux. Chevalier errant, il n’était pas du genre à s’attacher ou à créer des liens amicaux. A part avec Marie…
Il devait se mettre en route mais, avant toute chose, se débarbouiller et apprécier la gravité de l’ensemble de ses blessures. Avec précaution, il descendit dans un vallon peu profond. En s’humectant le visage avec l’eau de la rivière, il réalisa à quel point la soif le tiraillait. Après avoir absorbé d’innombrables gorgées, il se nettoya succinctement le corps.
Le froid ne l’effrayait pas et le réconfort apporté par la douceur de l’eau surpassait toute réserve de la part d’Owen. L’entaille dans son dos l’avait terrassé sur le coup, mais elle avait présentement cessé de suinter. Elle ne devait pas être profonde. Owen ne pouvait en revanche pas en dire autant de la longue estafilade qui scindait son visage.
Doucement, il humidifia la croute de sang séché afin de la ramollir, puis la décrocha avec délicatesse. Le sang ne se fit pas attendre, et un pus épais et blanchâtre se joignit au premier écoulement. Ce dernier suppurait principalement de son orbite, le reste de la blessure étant moins grave. Il fallait suturer, et vite.
Sur le plateau, il avait repéré des reliquats flottants de magie. Owen n’était pas magicien, mais il savait que ces flammèches électriques feraient l’affaire. La remontée du vallon fut plus aisée que la descente. Soit la douleur s’était adoucie, soit ses muscles commençaient à s’accoutumer à leur peine.
Owen retourna dans le champ de cadavres, puisque c’était en ce lieu que les résidus magiques voletaient. Les magiciens du royaume avaient le pouvoir d’ouvrir des portails sur un autre monde, depuis lequel ils mandaient des forces éthérées. Chacune d'elle portait le nom de magie, sort ou sortilège. En fait, le nom importait peu.
De toute façon, la magie s’était comme évaporée durant la bataille. Pourquoi ? Owen n’en avait pas la moindre idée. Ce dont il était sûr, en revanche, c’était que ce phénomène leur avait couté la victoire.
Owen s’approcha de l’un des portails encore ouverts pour quelque raison inconnue et inséra son couteau dedans. La magie chauffa sa lame jusqu’à la rougir. Le chevalier admira, non sans anxiété, la dague ardente. Le temps lui était compté, il ne pouvait se permettre de jouer avec les minutes.
Pour Marie. Pour Espérance.
Le métal brûlant se posa sur la chair endolorie.
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